jeudi 23 avril 2026

AMERICAN PSYCHO de Bret Easton Ellis (1991) par Benjamin


Il existe deux manières de parler de la solitude, de façon tragique ou comme une transcendance. Regrouper dans un recueil indispensable les nouvelles « Les Nuits blanches » et « Les Carnets du sous-sol » de Dostoïevski illustrent parfaitement ces deux visions de la solitude. 

Isolé de ses semblables, l’anti héros des sous sols marine dans ses ressentiments tel un poulet dans son jus. Ses passions tristes brûlent son âme, il ne sait combattre ses regrets que par la force d’une haine misanthrope. L’homme des sous sols ne rêve pas d’être libéré du mal qui le ronge, il s’évertue au contraire à l’entretenir. Puisque la société n’a pas voulu pas de lui, c’est qu’elle n’était pas assez grande pour le comprendre. Penser autrement engendrerait pour cet homme trop de souffrances, trop de peines, il lui faut s’isoler des autres pour éviter de porter le fardeau de la culpabilité. Blessé par son indifférence à son égard, l’homme des sous sols a fini par fuir son prochain, étouffant ainsi toute lumière qui pourrait naître au bout de son tunnel, pour tenter de se nourrir de ses ténèbres. 

Mais cette nourriture, loin de calmer sa faim, ne fait que l’accentuer et la pervertir. En refusant d’accepter que l’homme ne peut vivre totalement seul, le malheureux se laisse ronger par un passé que sa tristesse et sa colère noircissent sans cesse. Plus résilient, le personnage de « Les Nuits blanches » garde un rituel le rattachant à ses semblables, parcourir un parc de nuit à la recherche de ce qu’il n’ose plus espérer. Il finit par le trouver sous la forme d’une jeune femme qui, comme lui, parcourt ces chemins à la recherche d’un bonheur perdu. Le solitaire a ceci de grand que, mûri par l’isolement, son affection n’est pas pervertie par l’agitation grisante d’une sociabilité riche. Quand elles sont trop nombreuses, les relations ne font que diminuer l’empathie et nourrir le poison d’une hypocrisie intéressée. Lorsque la chaleur humaine se fait trop présente, elle n’est plus pour celui qui en bénéficie qu’un moyen d’accéder à des plaisirs plus rares.

Les deux solitaires de « Les Nuits blanches » se livrent ainsi l’un à l’autre avec une innocence d’enfant donnant sans calcul tout ce qu’il peut à l’objet de son affection, jusqu’au jour où ce même objet doit partir vers d’autres passions. L’homme renvoyé à son isolement souligne alors la profondeur de son attachement par ces quelques mots « Oh mon dieu ! Une minute entière de félicité ! Mais n’est ce pas assez pour toute une vie d’homme ! ». Les nouvelles de Dostoïevski montraient une humanité qui, découvrant l’ampleur d’un mal qui ne fera que croître, cherchait à le combattre ou à le transcender. Le grand russe étant également un grand mystique, un tel combat ne pouvait pour lui que s’achever dans la damnation ou la rédemption. 

Comme influencés par la grisaille bétonnée des paysages modernes, les écrivains qui le suivirent furent de plus en plus attirés par la description de la première issue. Romain Gary exprima notamment cette attirance en exprimant son « profond respect pour la faiblesse ». De ce respect naquit sa grande trilogie de la solitude : « La vie devant soi », « Gros câlin » et « L'Angoisse du roi Salomon ». Même si le dernier de ces livres est un peu plus nuancé que la noirceur mélancolique des deux autres, les héros de ces romans sont de pauvres martyrs écrasés par un isolement qu’ils n’ont pas la force de briser.

C’est dans « Gros câlin » que, recevant le personnage principal en pleine crise d’angoisse existentielle, un psychologue lui lance ce constat glaçant « Comprenez que vous êtes des milliers dans le même cas ». Que peut devenir une société de milliers d’êtres ainsi isolés ? Où trouvera-t-elle un exutoire à son abyssal vide existentiel ? 

Ce sont les réponses à ces questions que découvrit Bret Easton Ellis lorsque, pour trouver l’inspiration nécessaire à l’écriture de son prochain roman, il se mit à fréquenter ceux que l’on nommait alors les yuppies. Propulsé sur le devant de la scène par le succès du roman « Moins que zéro » (1985), l’auteur n’eut aucun mal à être accepté de ce milieu ne respectant que la popularité et le succès. Tout chez ces hommes n’était qu’apparence et faux semblants, leur milieu actait le règne d’une écœurante médiocrité intellectuelle et morale. L’écrivain, lui, a ceci de perturbant pour son entourage que, alors que les autres oublient leur travail à la sortie du bureau, lui ne vit que pour poursuivre le sien. Ces yuppies ne se doutent sans doute pas, en étalant leur vacuité à coté de ce qu’ils considèrent comme « le dernier écrivain à la mode », que celui-ci est en train de disséquer leur âme pour en révéler toute la laideur putride. 

Ce que Bret Easton Ellis découvre alors, c’est un monde où le marché définit aussi bien la valeur des produits que celle des œuvres et des hommes, un univers où l’homme est broyé par les exigences de son groupe. Obnubilés par leurs corps, ces gens laissaient pourrir leurs cerveaux, créant ainsi une société d’esprits séniles dans des corps d’athlètes. L’obsession sexuelle remplaça l’amour, la culture commerciale remplaça l’art, les anti dépresseurs et la drogue se chargeant d’étouffer la souffrance d’âmes meurtries par le déchaînement de leurs pulsions les plus bestiales. Ces gens furent nommés yuppies aux Etats Unis, bobos en France, avant que le poison de leur bêtise matérialiste et narcissique ne se diffuse dans toutes les classes sociales.

En introduction de la dernière édition de AMERICAN PSYCHO, Frédéric Beigbeder parlait de ce livre comme de « l’apocalypse de notre temps », il ne croyait pas si bien dire. Voyant émerveillé la plastique irréprochable de l'acteur Christian Bale et l’étalage de sa réussite matérielle, une nouvelle génération asphyxiée par le torrent de ses désirs les plus bas prit (le héros) Patrick Bateman pour un modèle. En autorisant que son chef d’œuvre soit adapté en film (2000, Mary Harron), Easton Ellis fit la démonstration malgré lui que le mal qu’il moquait était devenu général en occident. 

Posons donc ici la question essentielle : Patrick Bateman est-il un con ? La réponse est bien sûr oui, mais on déconseillera aux lecteurs taquins d’inviter ce genre d’homme comme Monsieur Pignon pour amuser les convives d’un dîner. Si les admirateurs de cet illustre con allaient au-delà des apparences, ils comprendraient d’ailleurs qu’il incarne l’inverse de la virilité qu’ils pensent voir en lui.

Obsédé par son apparence, sans cesse tourmenté par le torrent de son hystérie haineuse, subissant les revers d’un destin sur lequel il n’a que peu prise, ce personnage de roman ressemble à la caricature la plus misogyne qu’un homme puisse faire de l’esprit féminin. Prisonnier d’un emploi qu’il n’aime pas, massacrant des femmes parce qu’il ne parvient pas à faire naître en elle un amour sincère, mourant de jalousie pour les motifs les plus futiles, monsieur Bateman mériterait presque d’être rebaptisé madame Bateman, si ce sobriquet n’était si offensant pour la gente féminine. Le mépris de l’auteur pour ce nouveau symbole de la vacuité moderne est d’ailleurs clair. Par la crudité écoeurante de ses scènes de barbarie, Bret Eston Ellis ne fait que souligner l’impuissance d’un homme pour qui cette sauvagerie bestiale n’est que le prolongement de l’abrutissement procuré par les drogues et les anti dépresseurs. 

Les rares scènes du livre pouvant être qualifiées d’amour sont toujours interrompues par le caprice de la partenaire ou les humeurs de la mijaurée Bateman. Seul l’argent permet à cet homme de couvrir sa médiocrité, seul l’argent lui donne l’illusion de puissance qui lui permet de porter le masque cachant sa ridicule faiblesse d’enfant sadique. Conscient de cette faiblesse, il massacre d’ailleurs surtout les femmes dont la cupidité lui rappelle sa propre impuissance. 

AMERICAN PSYCHO c’est le pamphlet révélant une bêtise qui ne tardera pas à se généraliser, la description d’un enfer où les classes dominantes ne justifient plus leurs privilèges par une supériorité intellectuelle ou morale. Patrick Bateman enfin, c’est le symbole d’une humanité devenue trop stupide pour prendre du recul sur la folie du groupe. Avec des hommes tels que lui, la solitude n’est plus qu’une menace ne pouvant mener l’homme qu’à la folie. Si, au bout du compte, on reconnaît la grandeur d’un homme à ce qu’il fait de sa solitude, alors une société inspirée de la superficialité d’un Bateman ne pourrait être qu’une société en perdition.

Edition Poche 10x18, 528 pages 

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