Mais cette nourriture, loin de calmer sa faim, ne fait que l’accentuer et la pervertir. En refusant d’accepter que l’homme ne peut vivre totalement seul, le malheureux se laisse ronger par un passé que sa tristesse et sa colère noircissent sans cesse. Plus résilient, le personnage de « Les Nuits blanches » garde un rituel le rattachant à ses semblables, parcourir un parc de nuit à la recherche de ce qu’il n’ose plus espérer. Il finit par le trouver sous la forme d’une jeune femme qui, comme lui, parcourt ces chemins à la recherche d’un bonheur perdu. Le solitaire a ceci de grand que, mûri par l’isolement, son affection n’est pas pervertie par l’agitation grisante d’une sociabilité riche. Quand elles sont trop nombreuses, les relations ne font que diminuer l’empathie et nourrir le poison d’une hypocrisie intéressée. Lorsque la chaleur humaine se fait trop présente, elle n’est plus pour celui qui en bénéficie qu’un moyen d’accéder à des plaisirs plus rares.
Comme influencés par la grisaille bétonnée des paysages modernes, les écrivains qui le suivirent furent de plus en plus attirés par la description de la première issue. Romain Gary exprima notamment cette attirance en exprimant son « profond respect pour la faiblesse ». De ce respect naquit sa grande trilogie de la solitude : « La vie devant soi », « Gros câlin » et « L'Angoisse du roi Salomon ». Même si le dernier de ces livres est un peu plus nuancé que la noirceur mélancolique des deux autres, les héros de ces romans sont de pauvres martyrs écrasés par un isolement qu’ils n’ont pas la force de briser.
C’est dans
« Gros câlin » que, recevant le personnage principal en
pleine crise d’angoisse existentielle, un psychologue lui lance ce
constat glaçant « Comprenez que vous êtes des milliers dans le
même cas ». Que peut devenir une société de milliers d’êtres
ainsi isolés ? Où trouvera-t-elle un exutoire à son abyssal vide
existentiel ? Ce sont les réponses à ces questions que découvrit Bret Easton Ellis lorsque, pour trouver l’inspiration nécessaire à l’écriture de son prochain roman, il se mit à fréquenter ceux que l’on nommait alors les yuppies. Propulsé sur le devant de la scène par le succès du roman « Moins que zéro » (1985), l’auteur n’eut aucun mal à être accepté de ce milieu ne respectant que la popularité et le succès. Tout chez ces hommes n’était qu’apparence et faux semblants, leur milieu actait le règne d’une écœurante médiocrité intellectuelle et morale. L’écrivain, lui, a ceci de perturbant pour son entourage que, alors que les autres oublient leur travail à la sortie du bureau, lui ne vit que pour poursuivre le sien. Ces yuppies ne se doutent sans doute pas, en étalant leur vacuité à coté de ce qu’ils considèrent comme « le dernier écrivain à la mode », que celui-ci est en train de disséquer leur âme pour en révéler toute la laideur putride.
Ce que Bret Easton Ellis découvre alors, c’est un monde où le marché définit aussi bien la valeur des produits que celle des œuvres et des hommes, un univers où l’homme est broyé par les exigences de son groupe. Obnubilés par leurs corps, ces gens laissaient pourrir leurs cerveaux, créant ainsi une société d’esprits séniles dans des corps d’athlètes. L’obsession sexuelle remplaça l’amour, la culture commerciale remplaça l’art, les anti dépresseurs et la drogue se chargeant d’étouffer la souffrance d’âmes meurtries par le déchaînement de leurs pulsions les plus bestiales. Ces gens furent nommés yuppies aux Etats Unis, bobos en France, avant que le poison de leur bêtise matérialiste et narcissique ne se diffuse dans toutes les classes sociales.
Obsédé par son apparence, sans cesse tourmenté par le torrent
de son hystérie haineuse, subissant les revers d’un destin sur
lequel il n’a que peu prise, ce personnage de roman ressemble à la
caricature la plus misogyne qu’un homme puisse faire de l’esprit
féminin. Prisonnier d’un emploi qu’il n’aime pas, massacrant
des femmes parce qu’il ne parvient pas à faire naître en elle un
amour sincère, mourant de jalousie pour les motifs les plus futiles,
monsieur Bateman mériterait presque d’être rebaptisé madame
Bateman, si ce sobriquet n’était si offensant pour la gente
féminine. Le mépris de l’auteur pour ce nouveau symbole de la
vacuité moderne est d’ailleurs clair. Par la crudité écoeurante
de ses scènes de barbarie, Bret Eston Ellis ne fait que souligner
l’impuissance d’un homme pour qui cette sauvagerie bestiale n’est
que le prolongement de l’abrutissement procuré par les drogues et
les anti dépresseurs. AMERICAN PSYCHO c’est le pamphlet révélant une bêtise qui ne tardera pas à se généraliser, la description d’un enfer où les classes dominantes ne justifient plus leurs privilèges par une supériorité intellectuelle ou morale. Patrick Bateman enfin, c’est le symbole d’une humanité devenue trop stupide pour prendre du recul sur la folie du groupe. Avec des hommes tels que lui, la solitude n’est plus qu’une menace ne pouvant mener l’homme qu’à la folie. Si, au bout du compte, on reconnaît la grandeur d’un homme à ce qu’il fait de sa solitude, alors une société inspirée de la superficialité d’un Bateman ne pourrait être qu’une société en perdition.
Edition Poche 10x18, 528 pages






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