Résumer en deux heures une
si gigantesque procédure judiciaire relevait du défi. James Vanderbilt, scénariste de
gros machins hollywoodiens (ça
se voit, on y reviendra) dont c’est la deuxième
réalisation, a choisi de raconter l’histoire via
un personnage témoin – procédé classique – ici le psychiatre
Douglas Kelley, chargé d’évaluer psychologiquement les
prévenus.
Si on voit par moment Baldur von Schirach, l’amiral Karl
Dönitz ou Rudolf Hess, le film est centré sur Hermann Göring,
ministre et président du Reichstag. Une pièce de choix, mais léger accroc à l’Histoire, ils
étaient 24 sur le banc des accusés. Et le film prend, évidemment, le seul point de vue américain. Sans cesse le
réalisateur semble jongler entre nécessité scénaristique, donc
des raccourcis, et respect de l’Histoire.
Le
film commence par
un beau mouvement à la grue, un
plan d’ensemble sur la
campagne autrichienne, une route encombrée par
l’exode, la caméra descend
lentement ras
du sol sur une taule brûlée ornée
d’une croix gammée, arrosée d'un
jet d’urine. Un soldat américain se soulage. Quand
résonne le klaxon d’une berline qui vient à contre sens. Branle
bas de combat chez les ricains qui
mettent en joue. La voiture
s’arrête, un homme en sort, droit dans ses bottes : « Je
suis le Reichsmarschall Göring, mes valises sont dans le
coffre... ».
Aux Etats
Unis, on réveille
à trois heures du matin le procureur Robert H. Jackson (Michael Shannon) pour lui
annoncer la capture de Göring. Jacskon n’aura dès lors qu’une
obsession, organiser un procès hors norme, inédit, par une cour
internationale. Dont il faudra créer les contours juridiques. James
Vanderbilt opte habilement
pour un dialogue entre Jackson et son assistance pour nous expliquer
les tenants et aboutissements d’une telle décision, et résumer en
quelques minutes des tractations de plusieurs mois. Et
répondre à cette question : doit-on offrir une tribune
médiatique à ces criminels nazis en organisant leur procès, avec
le risque qu’ils soient déclarés innocents, ou
doit-on les pendre tout de suite.
Arrive donc Douglas Kelley. Une
scène d’intro au vernis hollywoodien un peu suspect, avec cette rencontre dans le train qui mène à Nuremberg d’une très belle journaliste
(Lydia Peckham, glamour).
Sur place, l’officier qui dirige la prison le briefe : évaluer la santé physique et mentale des prévenus nazis pour anticiper
d’éventuels suicides. Le
tribunal ne souhaite pas se ridiculiser aux yeux du monde.
On
est venu voir l’ogre. On ne sera pas déçu. Un travelling avance
vers une double porte qui s’ouvre sur un Göring trônant fièrement
derrière un bureau. Russell
Crowe, énorme dans tous les sens du terme, joue d’abord sa
partition en allemand. Mais
dès le premier entretien, Kelley a la conviction que
Göring comprend et parle l’anglais (ce qui était le cas).
Il dira au sergent traducteur Howie Triest : « Dès qu’il se sentira en
confiance, il passera à l’anglais ». C’est
malin, car commercialement un film en anglais était impératif, car construit sur les confrontations des acteurs Russell Crowe / Rami
Maleck. Bien pâlichon le Maleck, oscarisé pour BOHEMIAN RHAPSODY,
piètre méchant du dernier JAMES BOND. Ce
qui est amusant, c’est que Kelley prévient le procureur Jackson a
plusieurs reprises : au procès, Göring va vous manger tout
cru. A l’écran, c’est Maleck qui sert d'hors d'oeuvre à Crowe !
Il
y a des aspects intéressants dans ce NUREMBERG. Comme la méthode de
Kelley, qui perçoit l’intelligence retorse et la vanité de Göring, et
cherche à l’amadouer par les sentiments. Une proximité
suspecte qu’on lui reprochera. Kelley, non exempt d'égo, imagine tirer de son expérience un
bouquin promis à la postérité. Ou encore cette rencontre entre Kelleyle procureur Jackson (scène éclairée à la lumière de phares comme dans les films d’espionnage) ce dernier cherchant à en savoir plus
sur la tactique de défense de Göring, en consultant les notes du
psychiatre, s'en faire un espion. Le médecin lui oppose le droit au secret médical. Belle
question morale.
Lors de leurs
entretiens en cellule, Göring ne renie rien, justifie tout,
contre-argumente :
« - Et les 150000 japonais tués simplement en appuyant sur un
bouton ? - On visait des usines d’armements, ce sont des
victimes collatérales – Elles
sont mortes quand même...». Ses yeux pétillent de malice, il
perçoit les failles du médecin, le rôle qu’il cherche à prendre
dans l’Histoire,
qu’il résume par cette réplique définitive : « Je
suis le livre, vous n’êtes que la note de bas de page ».
Quand Kelley le rabaisse à sa
condition de prisonnier, l’autre sourit : « Vous ne
m’avez pas arrêté, je me suis rendu, nuance. Je sais parfaitement
où je suis car j’ai voulu y
être ». Göring
filmé comme Hannibal Lecter dans LE SILENCE DES AGNEAUX, le Mal qui
fascine.
Kelley comprend le plan de Göring, et
alerte la hiérarchie. Le procès sera une tribune à la grandeur du
nazisme, les accusés en sortiront grandis et sans doute libres. D'ailleurs, dans
l’enceinte du tribunal, le face à face Göring / Jackson tourne au fiasco. Ridiculisé le proc'.
Grâce à sa maitrise de l'anglais, Göring ergote sur la traduction du terme « solution finale » dans un ordre
signé pour Himmler qui parle selon lui « d’émigration »
des juifs. Kelley avait vu juste. C’est le
procureur anglais David Maxwell Fyfe (Richard E Grant) qui donnera le
coup de grâce en misant sur la psychologie, suivant les conseils de Kelley, qui
a finalement partagé ses transcriptions d’entretiens.
Pourquoi ce
revirement ? James
Vanderbilt use d’une
ficelle facile, voire un peu limite. La confession du
sergent Howie Triest,
allemand, juif, qui
a fui en Amérique quand sa famille a été déportée à Auschwitz. Avait-on besoin
de cette scène larmoyante ? Sur un quai de gare, en plus. Plus
gênant, la
colère de Kelley suite à la
projection au procès des images de la libération des
camps, que
Vanderbilt nous
montre aussi, plein écran. Il a le sentiment d'avoir été trahi par Göring... Heu... Il n’était pas au
courant ? Il pensait que les gars étaient jugés pour vol de
poules ?
C'est dans ces moments que le réalisateur n’arrive pas à trouver le
point d’équilibre, et verse dans la facilité, habitué à
scénariser des blockbusters. Comme l'affrontement de Kelley avec le deuxième psy qu'on lui fourre dans les pattes, ou les scènes avec madame Göring, on a heureusement échappé à une love story. Ce sont des sujets casse-gueule. La
réalisatrice Agnieszka
Holland dans L’OMBRE
DE STALINE (2019)
hésitait aussi sur la voie à prendre, LE LABYRINTHE DU SILENCE
(2014) de Giulio Ricciarelli y parvenait mieux, en mode thriller
historique.
Par contre,
pertinent épilogue.
Quelques
années plus tard, Douglas Kelley interviewé à la radio américaine,
met en garde sur le
retour du fascisme y compris aux USA (suivez mon regard...) défendant sa thèse, comme Hannah
Arendt, que les nazis
n’étaient pas des monstres mais des hommes normaux. Il sera
poliment invité à sortir du studio, oiseau de mauvais
augure. Il ne s’en remettra pas, sombrera plus encore dans l’alcool
et se suicidera au cyanure. Une capsule comme celle que Göring a croqué la veille de son exécution…
NUREMBERGétait un sujet délicat. Malgré des rouages scénaristiques parfois
discutables, James Vanderbilt
ne s’en sort pas trop mal, le film a le mérite d’être conçu
pour le grand public, de facture classique, évidemment très documenté, didactique. Dont on retiendra la prestation de Russell Crowe, et
de multiples seconds
rôles bien campés.
**************
Sur le même sujet, le film "Jugement à Nuremberg" (1961) de Stanley Kramer, avec une pléiade de stars hollywoodiennes, et le téléfilm "Nuremberg" (2000) de Yves Simonneau avec Alec Baldwin.
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