vendredi 20 mars 2026

NUREMBERG de James Vanderbilt (2026) par Luc B.


Résumer en deux heures une si gigantesque procédure judiciaire relevait du défi. James Vanderbilt, scénariste de gros machins hollywoodiens (ça se voit, on y reviendra) dont c’est la deuxième réalisation, a choisi de raconter l’histoire via un personnage témoin – procédé classique – ici le psychiatre Douglas Kelley, chargé d’évaluer psychologiquement les prévenus.

Si on voit par moment Baldur von Schirach, l’amiral Karl Dönitz ou Rudolf Hess, le film est centré sur Hermann Göring, ministre et président du Reichstag. Une pièce de choix, mais léger accroc à l’Histoire, ils étaient 24 sur le banc des accusés. Et le film prend, évidemment, le seul point de vue américain. Sans cesse le réalisateur semble jongler entre nécessité scénaristique, donc des raccourcis, et respect de l’Histoire.

Le film commence par un beau mouvement à la grue, un plan d’ensemble sur la campagne autrichienne, une route encombrée par l’exode, la caméra descend lentement ras du sol sur une taule brûlée ornée d’une croix gammée, arrosée d'un jet d’urine. Un soldat américain se soulage. Quand résonne le klaxon d’une berline qui vient à contre sens. Branle bas de combat chez les ricains qui mettent en joue. La voiture s’arrête, un homme en sort, droit dans ses bottes : « Je suis le Reichsmarschall Göring, mes valises sont dans le coffre... ».

Aux Etats Unis, on réveille à trois heures du matin le procureur Robert H. Jackson (Michael Shannon) pour lui annoncer la capture de Göring. Jacskon n’aura dès lors qu’une obsession, organiser un procès hors norme, inédit, par une cour internationale. Dont il faudra créer les contours juridiques. James Vanderbilt opte habilement pour un dialogue entre Jackson et son assistance pour nous expliquer les tenants et aboutissements d’une telle décision, et résumer en quelques minutes des tractations de plusieurs mois. Et répondre à cette question : doit-on offrir une tribune médiatique à ces criminels nazis en organisant leur procès, avec le risque qu’ils soient déclarés innocents, ou doit-on les pendre tout de suite.

Arrive donc Douglas Kelley. Une scène d’intro au vernis hollywoodien un peu suspect, avec cette rencontre dans le train qui mène à Nuremberg d’une très belle journaliste (Lydia Peckham, glamour). Sur place, l’officier qui dirige la prison le briefe : évaluer la santé physique et mentale des prévenus nazis pour anticiper d’éventuels suicides. Le tribunal ne souhaite pas se ridiculiser aux yeux du monde.

On est venu voir l’ogre. On ne sera pas déçu. Un travelling avance vers une double porte qui s’ouvre sur un Göring trônant fièrement derrière un bureau. Russell Crowe, énorme dans tous les sens du terme, joue d’abord sa partition en allemand. Mais dès le premier entretien, Kelley a la conviction que Göring comprend et parle l’anglais (ce qui était le cas). Il dira au sergent traducteur Howie Triest : « Dès qu’il se sentira en confiance, il passera à l’anglais ». C’est malin, car commercialement un film en anglais était impératif, car construit sur les confrontations des acteurs Russell Crowe / Rami Maleck. Bien pâlichon le Maleck, oscarisé pour BOHEMIAN RHAPSODY, piètre méchant du dernier JAMES BOND. Ce qui est amusant, c’est que Kelley prévient le procureur Jackson a plusieurs reprises : au procès, Göring va vous manger tout cru. A l’écran, c’est Maleck qui sert d'hors d'oeuvre à Crowe !

Il y a des aspects intéressants dans ce NUREMBERG. Comme la méthode de Kelley, qui perçoit l’intelligence retorse et la vanité de Göring, et cherche à l’amadouer par les sentiments. Une proximité suspecte qu’on lui reprochera. Kelley, non exempt d'égo, imagine tirer de son expérience un bouquin promis à la postérité. Ou encore cette rencontre entre Kelley le procureur Jackson (scène éclairée à la lumière de phares comme dans les films d’espionnage) ce dernier cherchant à en savoir plus sur la tactique de défense de Göring, en consultant les notes du psychiatre, s'en faire un espion. Le médecin lui oppose le droit au secret médical. Belle question morale.

Lors de leurs entretiens en cellule, Göring ne renie rien, justifie tout, contre-argumente : « - Et les 150000 japonais tués simplement en appuyant sur un bouton ? - On visait des usines d’armements, ce sont des victimes collatérales – Elles sont mortes quand même...». Ses yeux pétillent de malice, il perçoit les failles du médecin, le rôle qu’il cherche à prendre dans l’Histoire, qu’il résume par cette réplique définitive : « Je suis le livre, vous n’êtes que la note de bas de page ». Quand Kelley le rabaisse à sa condition de prisonnier, l’autre sourit : « Vous ne m’avez pas arrêté, je me suis rendu, nuance. Je sais parfaitement où je suis car j’ai voulu y être ». Göring filmé comme Hannibal Lecter dans LE SILENCE DES AGNEAUX, le Mal qui fascine. 

Kelley comprend le plan de Göring, et alerte la hiérarchie. Le procès sera une tribune à la grandeur du nazisme, les accusés en sortiront grandis et sans doute libres. D'ailleurs, dans l’enceinte du tribunal, le face à face Göring / Jackson tourne au fiasco. Ridiculisé le proc'. 

Grâce à sa maitrise de l'anglais, Göring ergote sur la traduction du terme « solution finale » dans un ordre signé pour Himmler qui parle selon lui « d’émigration » des juifs. Kelley avait vu juste. C’est le procureur anglais David Maxwell Fyfe (Richard E Grant) qui donnera le coup de grâce en misant sur la psychologie, suivant les conseils de Kelley, qui a finalement partagé ses transcriptions d’entretiens.

Pourquoi ce revirement ? James Vanderbilt use d’une ficelle facile, voire un peu limite. La confession du sergent Howie Triest, allemand, juif, qui a fui en Amérique quand sa famille a été déportée à Auschwitz. Avait-on besoin de cette scène larmoyante ? Sur un quai de gare, en plus. Plus gênant, la colère de Kelley suite à la projection au procès des images de la libération des camps, que Vanderbilt nous montre aussi, plein écran. Il a le sentiment d'avoir été trahi par Göring... Heu... Il n’était pas au courant ? Il pensait que les gars étaient jugés pour vol de poules ?

C'est dans ces moments que le réalisateur n’arrive pas à trouver le point d’équilibre, et verse dans la facilité, habitué à scénariser des blockbusters. Comme l'affrontement de Kelley avec le deuxième psy qu'on lui fourre dans les pattes, ou les scènes avec madame Göring, on a heureusement échappé à une love story. Ce sont des sujets casse-gueule. La réalisatrice Agnieszka Holland dans L’OMBRE DE STALINE (2019) hésitait aussi sur la voie à prendre, LE LABYRINTHE DU SILENCE (2014) de Giulio Ricciarelli y parvenait mieux, en mode thriller historique.

Par contre, pertinent épilogue. Quelques années plus tard, Douglas Kelley interviewé à la radio américaine, met en garde sur le retour du fascisme y compris aux USA (suivez mon regard...) défendant sa thèse, comme Hannah Arendt, que les nazis n’étaient pas des monstres mais des hommes normaux. Il sera poliment invité à sortir du studio, oiseau de mauvais augure. Il ne s’en remettra pas, sombrera plus encore dans l’alcool et se suicidera au cyanure. Une capsule comme celle que Göring a croqué la veille de son exécution…

NUREMBERG était un sujet délicat. Malgré des rouages scénaristiques parfois discutables, James Vanderbilt ne s’en sort pas trop mal, le film a le mérite d’être conçu pour le grand public, de facture classique, évidemment très documenté, didactique. Dont on retiendra la prestation de Russell Crowe, et de multiples seconds rôles bien campés.

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Sur le même sujet, le film "Jugement à Nuremberg" (1961) de Stanley Kramer, avec une pléiade de stars hollywoodiennes, et le téléfilm "Nuremberg" (2000) de Yves Simonneau avec Alec Baldwin. 


couleur - 2h30 - scope 1:2.39 



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