jeudi 1 janvier 2026

LE FOLK ROCK - épisode 2, par Benjamin


Contrairement aux Beatles, les Byrds ne virent pas le rock’n’roll comme un moyen de s’extraire de la classe prolétarienne. Figures de proue du groupe, David Crosby et Jim McGuinn furent issus d’une bourgeoisie progressiste mère des plus lamentables résidus de la décadence soixante huitarde. Il fallait pour ces gens se libérer des devoirs comme de toutes autorités, vivre dans un monde où seul comptait le plaisir individuel. Les campements hippies poussant comme des champignons ne furent pas des communautés, mais des conglomérats d’égocentriques aliénés par la recherche obsessionnelle du plaisir futile. 

Sans doute les modernes vivent ils une vie trop stérile dans un décor trop gris, sans doute n’ont-ils pas le courage de laisser le destin les surprendre au bout d’une route tracée au milieu de nulle part. Les Byrds connurent la beauté nourrissante du voyage, nourrirent leur esprit en déclamant les vers dylaniens sur fond d’arpèges à la douceur émouvante. Les Beatles leur montrèrent néanmoins leur véritable voie, savoureux mélange de poésie libertaire et de chœurs romantiques. Signé par Columbia, le groupe brancha les guitares pour donner une nouvelle ampleur au « Mr Tambourine man » de Dylan

Placé dans le studio voisin, le Zim fut impressionné par ce que ces jeunots firent de son titre. Sentant se dessiner dans cette mélodie une nouvelle beauté dont il ne voulait pas se faire ravir la paternité, le grand Bob forma rapidement un groupe de session pour moderniser son standard folk.

Malheureusement pour le groupe de David Crosby [photo =>] Columbia ne crut pas à l’avenir de la poésie sentimentale des Byrds. Enregistré quelques semaines avant la réactualisation dylanienne, le « Mr tambourine man » des Byrds ne sortit que plusieurs mois plus tard.

Si le groupe vit presque comme un honneur le fait de se faire doubler par leur idole, il faut aujourd’hui avouer que ce furent bien les Byrds qui posèrent les bases du mouvement folk rock. De l’Angleterre, Dylan ne garda que l’audace, lui qui fut trop attaché aux traditions et trop mauvais chanteur pour s’approprier la douceur pop des chœurs du groupe de Paul McCartney. D’une légèreté enivrante, des tubes tels que « Turn ! turn ! turn ! », « American girl » et autres « Mr Tambourine man » diffusèrent aux quatre coins du monde une nouvelle douceur bucolique.


[ <= Jim McGuinn ] Cet état de grâce ne dura que le temps de deux albums, les relents planants de « Fifth dimension » faisant définitivement passer les Byrds dans le rang des suiveurs. Symbole funeste, David Crosby fut viré du groupe dès la fin des sessions d’enregistrement de cet anecdotique troisième album. L’égo du chanteur fut trop fort pour accepter une quelconque concurrence, il fut tel un Lennon qui n’aurait pu partager le haut de l’affiche avec Paul McCartney. Alors que son avenir s’assombrissait, il était loin de se douter que la seconde partie de sa carrière s’était jouée au milieu d’un banal embouteillage d’une route du Sunset Boulevard.

Ce jour là, les conducteurs multiplièrent les quolibets et les injures les plus rageuses. Dans nos sociétés modernes, l’embouteillage est vécu comme un supplice insupportable, un inadmissible coup d’arrêt porté à l’agitation quotidienne. Forcé à l’immobilisme, la plupart ne peuvent alors qu’attendre l’instant d’après avec une frustration de plus en plus belliqueuse. Sénèque intimait à Lucilus le conseil d’habiter l’instant présent, d’en savourer chaque minute avec autant d’avidité que de sérénité, sagesse dont l’homme de l’ère industrielle semble incapable. 

Au milieu de ce trouble agressif, un vieux corbillard attira les moqueries de bourgeois que seul la peur du pléonasme m’empêche de qualifier d’acéphales. A coté de tant de voitures rutilantes, un tel tas de ferraille affirmait la priorité de l’être sur le paraître, de la débrouille sur la rente, de la liberté sur la facilité et de l’utilité sur l’esthétisme. Neil Young paya ce véhicule avec les premiers maigres cachets de ses premiers groupes, y entassa le matériel de sa nouvelle formation, avant de quitter son Canada natal pour le pays du rock’n’roll. 

Fasciné par Elvis, il rêvait alors de gloire et de bâtir une œuvre immortelle. Il est vrai que son véhicule n’était pas le plus fiable du monde, ses multiples pannes ayant ralenti plus d’une fois sa glorieuse chevauchée. Cette vieille mécanique fut un peu comme lui, fragile mais combative. C’est que, d’une maigreur bien éloignée de la carrure de loubard endurci du King, le Loner faillit mourir de la polio à l’âge de huit ans.

De ce terrible épisode de sa vie, le jeune homme garda des crises d’épilepsie le persécutant jusque sur scène. L’affaiblissement lié à la lutte de son corps pour sa survie lui donna une voix d’une fragilité émouvante, parfait véhicule d’une mélodie d’une mélancolie enrobant son œuvre dans son poison fortifiant. Neil Young attendit patiemment dans son véhicule de fortune, essayant simplement de ne pas trop prêter attention aux grincements inquiétants de son moteur. Soudain, passant entre les voitures avec sa démarche spectrale de musicien torturé, Stephen Stills apparut devant lui tel un symbole du destin. 

Le guitariste fut l’incarnation presque caricaturale du style hippie, sa barbe mal taillée, sa maigreur et la longueur de sa chevelure lui donnant des airs de John Lennon fraîchement sorti de son bed-in. Le Loner avait déjà joué avec cet homme dans un groupe que l’histoire oublia, il connaissait la vivacité de ses chorus mélodieux.

Les deux hommes se réunirent dans le vieux corbillard et, lorsque la circulation reprit son cours normal, c’est la voie du succès qui sembla s’ouvrir à eux. Ainsi formèrent ils le Buffalo Springfield avec un batteur chérissant la douceur rythmique de la country. Le rythme est la force de la musique américaine, le moteur de son pouvoir de séduction, alors le batteur est sans doute l’élément le plus essentiel d’un groupe. Alors que Dylan lui-même n’était pas sorti de sa période électrique, le batteur du Buffalo Springfield posait les mélodies du groupe sur le sol inébranlable d’une tradition immortelle. Loin d’être rétrograde, un tel swing annonçait la sortie d’albums tels que « Nashville Skyline » ou « American beauty », classiques d’un rock revenu de ses errements planants.

Représentant à lui seul deux visions de l’avenir, le Buffalo Springfield produisait une musique où la rusticité de sa rythmique s’harmonisait étrangement bien avec la moderne douceur de ses chœurs. Obtenant un succès fulgurant, le groupe annonça l’avènement du son californien en effectuant la première partie de Byrds en pleine ascension. Lors de ce concert, l’écho des chœurs folk de Neil Young forma avec les bluettes des Byrds la peinture sonore d’une nouvelle génération. Plus nonchalant que la formation de David Crosby, le Buffalo Springfield ressemblait à l’incarnation musicale de l’onirisme d’une génération bienheureuse. Inutile de s’attarder ici sur leurs deux albums qui, malgré leurs importances historiques, ont très mal vieilli. Il faut dire que, comme les Byrds, le Buffalo Springfield fut un groupe dont chaque membre chercha à écrire sa propre légende. 

Donnant l’illusion de la cohérence, le premier album du groupe n’en est pas moins plombé par une douceur d’une soporifique uniformité. Ces musiciens n’étaient pas encore mûrs, le sirop de leurs influences bucoliques dégoulinait de leurs mélodies avec une lourdeur écœurante. Vint ensuite « Buffalo Springfield again » (1967), grand délire d’américains ayant mal digéré l’influence du psychédélisme anglais, sorte de double blanc réduit à un seul disque assommant. A une époque où il fut à peine né, le Buffalo Springfield fut fasciné par les premiers relents du délire psychédélique anglais, dont il se mit en tête d’adapter les premières effluves avec le savoir faire d’un parfumeur au nez bouché.

De cette série d’expérimentations informes ressortit tout de même l’énergie stonienne de « Mr Soul ». Si le Buffalo Springfield fut un effet de mode comme le furent les Beatles à leur début, leurs mélodies maladroites conquirent les cœurs d’une jeunesse y voyant l’incarnation de ses rêveries et de sa joie de vivre. En signant un important contrat avec Atlantic, les musiciens imposèrent immédiatement leur nom au sommet de la pop mondiale. Pendant ce temps, le rêve que ces hommes incarnèrent s’éteignit aussi vite qu’il était né. 

Incapable de maintenir la cohésion d’un groupe dont les musiciens ne se supportaient plus, Paul McCartney annonça la fin brutale des Beatles en 1969. Les bons garçons de Liverpool n’existaient plus et, à peine les dernières notes du festival de Woodstock éteintes, leurs rivaux diaboliques se chargèrent d’achever l’innocence qu’ils représentaient sur les mornes plaines d’Altamont.

****  A suivre... **** 

Et retrouvez les chroniques de Benjamin dans son bouquin : Le Roman du Rock . 

Et puisqu'on me dit que nous sommes le premier jour de la nouvelle année...

(c'est sûr Sonia ? c'est checké, validé vérifié ?) 

... on vous souhaite que les trois cent soixante-quatre autres se passent pour le mieux. 

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