samedi 10 mars 2018

WAGNER – Tristan et Isolde – BAYREUTH 1966 – Karl BÖHM – par Claude TOON



- Eh eh M'sieur Claude… Encouragé par votre première chronique consacrée à l'opéra, Salomé de Richard Strauss, vous récidivez avec Tristan et Isolde de Wagner…
- Oui Sonia, un drame de la passion, avec philtre d'amour et fins tragiques… Drame romantique et lyrique parmi les plus célèbres et aboutis du répertoire…
- Il paraît que ça dure longtemps… Et puis vous avez choisi une version live au fameux festival de Bayreuth dans la salle construite par Wagner himself…
- Oui, en 1966, une production en stéréo qui rassemblait les plus grands chanteurs wagnériens de l'époque et une direction trépidante et épique de Karl Böhm.
- Il parait que c'est l'un des deux ou trois plus grands chefs d'œuvres de la musique occidentale…
- Moui, j'ai lu cela… Il est vrai que par ses dimensions, l'usage génial des leitmotive et du chromatisme, et l'incroyable scène d'amour de l'acte 2, l'idée peut séduire les fans de compétition en tout genre. C'est un peu comme la Joconde, la Divine Comédie de Dante, les Misérables de Hugo ou encore Les raisins de la colère de Steinbeck, les temps modernes de Chaplin, etc.. Faut dire que le Richard frappe fort

Photo rarissime : Karl Böhm mdr en répétition
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Je commence ma 8ème année au service du Deblocnot… Pour tenter de partager ma fascination, sans parler pour ne rien dire, sur un pareil monument, il faut bien ce temps de réflexion. Tristan et Isolde est l'opéra de tous les superlatifs. En salle, vous vous embarquez pour 5 bonnes heures avec les entractes. L'action est réduite au minimum comme si Wagner avait voulu concentrer son œuvre sur le texte, la musique, la dramaturgie et la psychologie tourmentées, en effaçant les scènes intrépides et fantastiques typiques du Ring. Ce Ring qui était alors en gestation depuis quelques années lors de la composition de ce drame plus passionnel. Der Ring des Nibelungen : un cycle de quatre opéras "copieux" qui est à l'art Lyrique ce que le Seigneur des anneaux de Jackson est au cinéma. L'heroic fantasy a-t-elle été inventée par Wagner plus que par Tolkien ? Bonne question… Cela sera une autre histoire…
Superlatif disais-je. Les rôles titres sont éprouvants par leurs durées en scène et les exigences vocales requises en termes d'endurance et de puissance : ténor "héroïque" pour monsieur et soprano "dramatique" avec voix de stentor pour mademoiselle. Encore d'autres particularités : l'orchestration est imposante pour l'époque (1865) et anticipe les excès d'un Verdi, d'un Richard Strauss ou d'un Mahler de la fin du XIXème siècle. De plus, comme toujours, si Wagner s'inspire des légendes moyenâgeuse et celtique, il écrira lui-même le livret, un poème d'environ 2000 vers. Et pour conclure, si l'on peut dire, la liste des médailles à attribuer : je citais en papotant avec Sonia " l'incroyable scène d'amour de l'acte 2" ! Ce duo, d'une sensualité quasi scandaleuse pour l'époque, se prolonge près de trois-quarts d'heure à lui seul ! Pas d'échappatoire, on entre en hypnose ou on craque 😊.
Disque ou DVD ? Les deux sont d'un intérêt égal même si le réel statisme de l'intrigue rend moins indispensable le support des images que pour les opéras plus trépidants avec mise en scène chatoyante (Aïda, Turandot, Le Ring bien sûr). La maîtrise du chant et la qualité de la direction, l'unité entre les deux, sont primordiaux pour cette œuvre. Et là, mes amis, avec cette gravure live captée au Festival de Bayreuth en 1966, on touche au Nirvana ! Ce n'est pas la seule grande interprétation évidement mais le duo Nilsson-Windgassen a-t-il été surpassé depuis ? Pas certain… L'équipe de chanteurs choisie par Carlos Kleiber en studio ? On verra cela à la fin.
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Tristan et Iseult modernes au ciné (Kevin Reynolds - 2006)
En 2013, lors de la parution d'un album anthologique de notre super ténor "héroïque" du XXIème siècle, Jonas Kaufman, j'avais déjà rédigé une biographie de Richard Wagner, compositeur, philosophe et mégalo. Alors, pour tout savoir (Clic).
En 1857, Richard Wagner travaille déjà sur le Ring. Il a vu bien grand avec une œuvre de 15 heures en quatre parties, près de cent leimotive musicaux à entrelacer, un poème de 8000 vers, en un mot un blockbuster lyrique, une franchise avant l'heure. Même ce surdoué est momentanément dans l'impasse. Par ailleurs, sa vie affective va bon train, quel chaud-lapin !  il voue un amour (platonique ?) à Mathilde Wesendonck, une poétesse, bien qu'il soit déjà marié à Minna et, comme si tout cela ne suffisait pas, il est de moins en moins insensible aux charmes de Cosima Bülow-Liszt, et patati et patata. Des tribulations people détaillées dans l'article mentionné ci-dessus qui, loin de perturber sa production, la stimulent. Une vie amoureuse aussi agitée et sans scrupules peut expliquer le choix du sujet de son opéra : les amours impossibles entre Tristan et Isolde à l'image de ceux entre Mathilde et lui-même. Par ailleurs, en bon romantique, Richard Wagner aime s'inspirer de la littérature courtoise et de légendes médiévales avec leurs aventures chevaleresques. Dans le cas présent : Tristan et Iseult, une compilation de textes normands, celtes et irlandais du XIIème siècle.
Il suspend donc son travail sur la Walkyrie (Ring épisode II). Par ailleurs, il va se trouver un nouvel admirateur, et de poids, financièrement parlant : Louis II de Bavière, le roi infantile et totalement givré qui fit construire le château féérique et digne de Disneyland sur une montagne.
La fosse d'orchestre au Festspielhaus de Bayreuth
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Louis II est roi depuis 1864. Wagner fascine le monarque fantasque avec justement ses opéras d'inspiration médiévale ; logique pour un prince bien né qui s'identifie à Perceval le Gallois, le chercheur du Graal bien avant Indiana Jones. Wagner s'accommode très bien des délires de Louis II qui va financer la construction du Festspielhaus de Bayreuth, un opéra perché sur une colline, réservé à l'exécution exclusive des œuvres de Wagner. On comprend mieux comment va naître le "drame sacré" Parsifal en 1882 avant que le jeune roi meurt à l'asile. Wagner sera le seul compositeur à posséder son propre théâtre de son vivant. Un miracle qui vaut bien un petit cadeau dédié au roi ; ce sera la version achevée de Tristan… Le théâtre, construit sur les spécifications du compositeur, prévoit une fosse d'orchestre gigantesque, un amphithéâtre inversé en grande partie caché sous la scène. Ce dispositif permet de disposer d'un orchestre imposant et puissant sans empiéter sur la salle en rapprochant les auditeurs de la scène et, également, d'obtenir une sonorité globale dans laquelle baigne le public. Le multicanal naturel avant le SACD. Il sera gâté le Richard 😁.
En deux ans, de 1857 à 1859, les 2000 vers et les 459 pages de la partition géante sont écrits (Clic). Tristan et Isolde attendra sa création le 10 juin 1865 à la cour du roi par Hans von Bülow, aucun ténor n'osant relever immédiatement le gant. Dans les mois qui suivent la première, Richard taxe l'épouse du maestro méritant, Cosima (enceinte). Mais, contrairement aux personnages de l'opéra, personne n'en meurt, malgré le scandale. L'œuvre est un succès total par son ambition, son originalité et ses audaces musicales. L'intelligentsia européenne est fascinée…
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Ludwig et Malvina Schnorr von Carolsfeld lors de la création en 1865
- Pas très Sexy votre Tristan M'sieur Claude
- Le jeune Ludwig est mort un mois plus tard de son obésité (29 ans)
Il était le seul ténor à pouvoir assumer un tel rôle à l'époque.
- Ah ? Pas cool...
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Le drame se déroule en 3 actes. Un long prélude symphonique ouvre l'opéra. Il est construit autour des leitmotive principaux et souvent joué en concert seul, et suivi de la musique de la mort d'Isolde (Liebestod). L'ensemble fait penser à un poème symphonique.
Acte 1 : À bord d'un navire, le chevalier Tristan accompagné de son fidèle écuyer Kurwenal a pour mission de ramener Isolde, princesse d'Irlande, qui doit épouser l'oncle de Tristan, Marke, roi de Cornouailles. Les relations entre les deux jeunes gens sont tendues car Isolde a reconnu en Tristan celui qui a tué au combat son fiancé Morold. Isolde soigna un temps une blessure au combat de Tristan, mais il ne l'a pas reconnue. Tristan refuse même, pour des raisons de protocole, de répondre à une demande d'entrevue d'Isolde. Isolde enrage car, secrètement, elle en pince pour Tristan tout en le maudissant pour ce mariage arrangé à des fins politiques avec un roi vieillissant. Elle décide de mettre fin à son existence tout en entrainant Tristan dans la mort en partageant avec lui un breuvage empoisonné. Elle confie son projet à sa fidèle servante Brangäne. Cette dernière ne peut se résoudre à cautionner l'irréparable et remplace le poison par un philtre d'amour que les deux futurs amants, que tout oppose en apparence, boivent ensemble… Ils s'avouent leur passion réciproque…

Acte 2 : Le roi Marke part à la chasse à l'instigation de Melot, un ami de Tristan. Tristan rejoint Isolde dans son jardin privée. Dans un long dialogue nos deux héros confient leurs sentiments réciproques. Trois quart d'heure d'un tête-à-tête empreint de violence et de tendresse. Puis la sensualité exacerbée va prendre possession des deux amants qui s'enlacent. Brangäne, en voix "off", intervient hors champ et souligne le danger d'une telle ivresse charnelle, de son caractère éphémère. Par ce chant immatériel prend place le concept de "la mort dans l'amour", clé philosophique et mystique de l'ouvrage (Liebestod en allemand).
Le roi Marke revient avec ses compagnons et surprend Tristan et Isolde en pleine étreinte. En réalité, la chasse n'a jamais eu lieu et n'était qu'un leurre ourdi par Melot (qui aime Isolde lui aussi !). Stratagème pour confondre et trahir ainsi, par jalousie, son ami Tristan. Le roi Marke est bouleversé par la déloyauté de Tristan mas ne crie pas vengeance. Tristan semble vouloir occire Melot, mais lache volontairement son épée, permettant ainsi au fourbe Melot de le pourfendre…

Birgit Nilsson et Wolgang Windgassen
Acte 3 : Tristan, mourant, s'est réfugié en Bretagne avec l'aide de Kurwenal. Il attend l'arrivée d'Isolde dans l'espoir qu'elle puisse le guérir. Une espérance qui seule lui permet de rester entre la vie et la mort. Dans ses moments de lucidité, il revit son amour fou et insensé. Un pâtre surveille la mer dans l'attente du bateau salvateur. Isolde arrive enfin mais, trop affaibli, Tristan meurt dans ses bras. Un dernier bateau est arrivé entre temps avec le roi Marke à son bord. Il est accompagné de Melot que Kurwenal tue pour sa lâcheté. Kurwenal est cependant mortellement blessé. Le roi Marke était venu bénir le couple ; le vieil homme ayant pris connaissance de la magie du philtre acceptait leur union, refusant de s'opposer à un amour absolu. Isolde chante un dernier hymne à l'amour et meurt de chagrin.
- Eh bien M'sieur Claude… Il y a beaucoup de décès dans cette scène finale 😔.

Côté musique, Wagner fait appel à un orchestre imposant qui doit lui permettre de satisfaire son désir de rechercher un nouveau langage musical à la limite de la tonalité classique, d'illuminer le chant de timbres mystérieux :
3 flûtes, 1 flûte piccolo, 2 hautbois, 1 cor anglais, 1 cor anglais (sur scène), 2 clarinettes en la, 1 clarinette basse en si bémol, 3 bassons, 4 cors en fa, 6 cors en do (sur scène), 2 trompettes, 3 trompettes en ut (sur scène), 3 trombones, 3 trombones (sur scène), 1 tuba, timbales, cymbales, triangle, harpe et cordes.
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Chista Ludwig est Brangäne
Parlons du choix de l'enregistrement dirigé par Karl Böhm en 1966 au Festival de Bayreuth. "Un enregistrement qui ne laisse aucune place à la critique" (Julien Marion). Le festival renait des cendres du nazisme en 1951. Il faut dire que Winifred Wagner, belle-fille de Richard par son mariage avec Siegfried, avait fait du festival un repère des nazis les plus convaincus, étant même une intime d'Hitler. Très impliquée dans le soutien à cette horreur, elle professait encore en 1975 que si Hitler venait frapper à sa porte, il pourrait occuper la chambre d'ami ! Charmante ! Hélas elle fera beaucoup de mal à l'image de son compositeur de beau-père, et en 1945, le festival est supprimé un temps dans le cadre de la dénazification. Winifred Wagner se voit interdire à vie la direction du festival. (Une exception, beaucoup d'autres artistes allemands et autrichiens reconnus plus passifs que complaisants retrouveront rapidement leurs postes.)
Martti Talvela est le roi Marke
C'est à son fils Wieland Wagner, certes proche de sa mère et par conséquent de la nomenklatura nazie, mais assez distant de l'idéologie nauséeuse, que l'on confie la destinée du festival. Jeune trentenaire, Wieland se révèle un bon gestionnaire et un metteur en scène moderniste à la recherche d'un style plus épuré, faisant fi des costumes en peaux de bêtes et des scénographies dans un style suranné et surchargé, prisés sous le IIIème Reich. Les chanteurs historiques comme Lauritz Melchior et Kirsten Flagstadt sont remplacés par des talents plus jeunes et tout aussi vaillants. En 1951, le festival moderne ouvre ses portes avec trois évènements d'anthologie : la célèbre 9ème de Beethoven par Furtwängler, un Tristan survolté et flamboyant par Karajan et LE Parsifal métaphysique de Knapperbusch

Dès 1957, nouvelle équipe pour Tristan : le duo Birgit Nilsson & WolfgangWindgassen va occuper quasiment en continu la scène pendant plus de dix ans, l'orchestre incandescent de Karl Böhm assurera aussi la légende par des tempi allants qui ne laissent pas les personnages s'écouter chanter. En 1966, une gravure mêlant les meilleures captations paraît chez DG. Le malicieux maestro a demandé à ses chanteurs de donner le maximum de leur talent lors de ce marathon lyrique, à raison d'un acte différent par soirée. Le spectacle est rôdé depuis dix ans et les deux solistes sont au sommet de la maîtrise. Pourtant ils approchent voire dépassent la cinquantaine. La soprano suédoise Birgit Nilsson ajoute ainsi à des moyens vocaux hors normes son expérience de tragédienne acquise au fil des ans. Wolfgang Windgassen n'est pas un ténor héroïque, mais avec Wieland, on cherche moins à hurler qu'à émouvoir et le chanteur apporte au rôle de Tristan une humanité et une jeunesse virile sans égales. Par ailleurs, contrairement aux vieilles cires, la prise de son est exceptionnelle de clarté et de dynamique. Bref un disque mythique est né. Sans doute pas le seul bien entendu, mais oui, pour répéter la citation de Julien Marion : "no default" !
Pour compléter la distribution : la mezzo-soprano d'exception Christa Ludwig incarne Brangäne et la basse puissante mais veloutée d'origine finlandaise Martti Talvela endosse le costume du roi Marke (un colosse de 130 kg et de 2,03 m). Un roi Marke rajeuni et noble, là où l'on s’était habitué à des chanteurs plus âgés et chenus pour justifier la sagesse du personnage. Un chanteur qui sera aussi un grand Sarastro de Mozart
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Bayreuth 1966
La plupart des musicologues se sentent mal à l'aise, voire impuissants, à commenter une œuvre où pas une note ou un mot n'a un rôle subalterne ni inutile. Disserter sur Tristan et Isolde peut-il apporter au lecteur des clés essentielles à la compréhension d'un ouvrage d'une cohérence sans faille, d'une puissance tragique et émotionnelle qui nous laissent "sur le carreau" ? Pas évident. Quant à la musique, son éclat et son raffinement jaillissent et s'écoulent dans un flot hypnotique. Elle offre un écrin au chant en ne laissant aucune place à la facilité. (Une rançon fréquente au XIXème siècle friand de thèmes simplistes rabâchés dans des airs de bravoures pour chanteurs en recherche de vocalises virtuoses.) Je ne ferais donc sûrement pas mieux et vais essayer humblement de partager mes impressions en les étayant de quelques détails techniques…
Tristan et Isolde n'est pas un opéra facile ni grand public malgré son succès garanti depuis 150 ans. Suivre le texte est essentiel à la compréhension (traduction dans les livrets ou sous forme de livre de poche). Puis, tenter de se laisser émouvoir par la musique, sans repère thématique ou rythmique marqué, nécessite de libérer son esprit. J'ai des amis qui soupirent d'ennui au bout de vingt minutes. Il y a une logique très humaine à cela : Wagner a composé à l'évidence cet opéra pour lui-même, comme une thérapie pour assumer sa libido tous azimuts. Un créateur orgueilleux et mégalo sans doute, mais un génie quand même. Et je dois avouer que lorsque l'on se prend au jeu, chaque écoute apporte des découvertes nouvelles dans cet univers dramatique et sonore inépuisable…

Prélude : l'écriture de Wagner tourne totalement le dos à l'héritage des formes de l'époque classique, avec ses airs, ses récitatifs, une thématique musicale comparable à celle des symphonies et, plus généralement, des formes sonates. Si les compositions de Mozart dans des chefs-d'œuvre comme Don Giovanni représentent l'archétype de ce style, on en rencontre les derniers soubresauts dans Falstaff de Verdi en 1893, l'ultime opéra du concurrent italien de Wagner (air et chœur final). Wagner invente la mélodie en continue articulée autour de leitmotive, des motifs de quelques mesures qui ressurgissent ici et là pour accentuer les intentions émotionnels du texte chanté, texte lui-même comparable dans sa rédaction à une pièce en vers d'un Shakespeare.
Depuis plus d'un siècle, il y a débat sur le nombre de leitmotive imaginés par Wagner. (Il n'a laissé aucune indication précise à ce sujet.) La première analyse de premier plan est le fruit du travail du pianiste, compositeur et musicologue français Albert Lavignac (1846-1916) qui en détermine une trentaine. Des études plus ardues ont porté ce nombre à 46 ou plus, certains leitmotive étant dérivés d'autres et plus difficiles à discerner. Tout cela pour souligner comment une mélodie unique de 1H20 par acte ne tourne pas en rond ni ne part dans tous les sens, bien au contraire. Chaque leitmotiv exprime une idée concrète ou abstraite. Certains se superposent entre les portées et sont appliqués soit à l'accompagnement instrumental soit à la ligne de chant. Voici la liste établie par Lavignac avec, en mauve, ceux rencontrés dans le Prélude. A droite : la réduction pour piano des premières mesures avec les leitmotive 1 & 2.
1.    L’Aveu
2.    Le Désir
3.    Le Regard
4.    Le Breuvage d’amour
5.    Le Breuvage mortel
6.    Le Coffret magique
7.    La Délivrance par la mort
8.    La Mer
9.    La Colère
10.  La Mort
11.  Gloire de Tristan
12.  Tristan blessé
13.  Tristan héroïque
14.  Le Jour
15.  L’Impatience
16.  L’Ardeur
17.  L’Élan passionné
18.  Le Chant d’amour
19.  Invocation à la Nuit
20.  La Mort libératrice
21.  La Félicité
22.  Le Chant de mort
23.  Le Chagrin de Marke
24.  La Consternation
25.  La Solitude
26.  La Tristesse
27.  L’Allégresse de Kurwenal
28.  Karéol
29.  La Joie


Bayreuth 1966 (Acte 2, décor très très sobre...)
Premier constat en parcourant la partition, il n'y a pas de tonalité commune à la clé ! Exemples : do majeur pour les violoncelles, hautbois et bassons, mi bémol pour les clarinettes et sol pour le cor anglais. Wagner pressent l'atonalité avant l'heure. Dissonant ? Non car l'homme est habile. Et puis le nombre d'altérations typiques du chromatisme wagnérien rend le recours à une tonalité déterminée bien secondaire. Le secret des sonorités diaphanes et féériques du compositeur se cache dans ce solfège qui n'appartient qu'à lui à cette époque.
Du silence surgit un arpège crescendo et crépusculaire de quatre notes aux violoncelles : (1) (l'aveu), concept primordial dans une tragédie rongée par la trahison et les désirs inavoués. [0:12] (2) Un accord marqué (dit de "Tristan") permet l'enchaînement sur un second leitmotiv en réponse à la question posé par l'aveu (de quoi ?) : le désir. Ce motif plus complexe, étrangement mélancolique et enflammé à la fois, est joué par le groupe des bois. Ce "groupe 1 & 2" sera répété trois fois, précédé à chaque fois d'un long silence. Le silence devient musique, symbolisant le néant vers lequel les personnages vont se diriger, le silence du tombeau. [1:32] Un pizzicato dramatique introduit (3) "le regard", un thrène langoureux et extatique chanté par les cordes et des cuivres en sourdines. Enchaînement sur (4) puis (5) [1:48] et exposé par tout l'orchestre de la référence au philtre d'amour vs le philtre de mort. (6) [3:29] repris à [3:57] plusieurs évocations du coffret magique gardé précieusement par Brangäne et contenant les deux philtres. Évidemment, Wagner ne colle en aucune manière ces motifs en kyrielle. L'orchestre, somptueux de souplesse et d'articulation dans sa méditation, fusionne tous ces matériaux au sein d'une sensuelle mélopée très variée. (7) [6:19] Thème fondamental de la "délivrance par la mort". Cette idée inspirée de la lecture de Schopenhauer désigne la mort comme l'ultime frontière libérant des souffrances d'un amour trop passionné, mythe résolument romantique. D'où un leitmotiv assez développé, imposant un climat indéfini oscillant entre l'extase et les larmes. La musique se prolonge ainsi, entrelaçant les thèmes pour suggérer les étreintes amoureuses et fatales des deux protagonistes. Fin à [10:38]

James Franco : Tristan & Sophia Myles : Yseult (2006)
Acte 2 (Scènes 1 & 2) : [1:15:12] Je me demande si l'expression populaire "la grande scène du deux" ne vient pas de l'écoute de Tristan 😁. Rapidement : la scène 1. Des cors se font entendre en fond de scène, la chasse organisée par Melot pour le roi Marke s'éloigne. Un dialogue entre Isolde et Brangaïne s'engage. Isolde est incontrôlable, le désir affectif intense, voire franchement sexuel, la submerge jusqu'à la déraison. Elle n'écoute rien, ne pense à rien d'autre que s'assurer que la chasse est loin afin qu'elle puisse rejoindre Tristan. Brangaïne lui fait part de ses doutes envers la loyauté de Melot et des risques que prend la future reine par son comportement infantile et impatient… L'orchestre qui entrechoque avec vigueur les leitmotive traduit à merveille ce "conflit" de femmes, l'une cherchant à protéger l'autre, en vain… L'opposition entre le chant hystérique de Birgit Nilsson totalement maîtresse du personnage et le phrasé raisonné mais ferme de Christa Ludwig glace le sang, anticipe la tragédie. 
[1:29:08] La célèbre scène 2 réunit Tristan et Isolde dans un long duo amoureux scindé en trois parties.  
a) Un intermède orchestral joyeux et primesautier accompagne les retrouvailles des deux jeunes gens dopés par l'effet "aphrodisiaque" du philtre (on peut le croire). Un premier duo se déchaîne, frénétique, volontairement et subjectivement "brouillon" pour souligner la frénésie qui les gagne. Wagner  a écrit des répliques qui se limitent parfois à deux mots pour accentuer cette euphorie diabolique. Les instruments épousent la cadence insensée imposée aux chanteurs : un fracas féroce qui ne laisse aucune place à de belles envolées sentimentales se rependant à l'unisson dans l'orchestre, évitant ainsi le piège de l'harmonie compassée, ce qui laisserait supposer à tort que le couple a déjà plongé dans la sensualité. Un soutien symphonique des voix plus coloré, agreste et débridé existe-t-il ailleurs dans l'histoire de l'opéra ? Rarement…
Karl Böhm obtient un miracle de transparence dans sa confrontation avec l'effervescence orchestrale galvanisant ce duo survolté. Tristan et Isolde crient leur amour plus qu'ils ne le chantent, sans aucune retenue ou crainte de la mort et de la jalousie qui rodent. Le fil conducteur musical qui exacerbe ces émois juvéniles exclut de fait les leitmotive sombres, aucune ombre au tableau. Seuls sont requis ceux numérotés 14 à 18 (le jour, l’impatience, l’ardeur, l’élan passionné, le chant d’amour). À la fin de ces élans, Tristan prend conscience de leur empressement irraisonné, tout en acceptant une funeste destinée possible, au nom de l'amour absolu. Un passage où dominent en musique les leitmotive (2) et (7) (Désir, Mort).

b)  [1:44:17] Après de tels emportements, Tristan (essoufflé ?) invite Isolde à s'asseoir sur un banc, s'agenouille et laisse la jeune femme l'enlacer. Wagner sublime la scène avec un intermède musical nocturne aux accents surnaturels. Un arpège de harpe, un ralentissement du tempo, des trémolos de flûte et un chant énamouré du violon et du hautbois… Un cor dissonant rappelle que la chasse n'est sans doute pas si loin, menaçante. La magie de la composition repose à la fois sur une narration mélodique nourrie des leitmotive et des fluctuations mystérieuses de la tonalité, mais aussi sur ce récit orchestral très concertant qui donne tort à ceux qui associent épaisseur et confusion dans l'orchestration chez Wagner. Le leitmotiv envoutant (19), Invocation de la nuit, est l'un des plus élaborés de la partition, une succession d'accords chromatiques dont l'exquise reptation distille une étrangeté et une angoisse diffuses que suggère cette scène adultérine.
Le dialogue exalté précédent (a) laisse place à un sensuel duo dans lequel Tristan et Isolde chantent souvent ensembles. Finis les répliques qui se bousculent. Le couple s'évade dans un univers lascif hors de l'espace et du temps. Les exclamations empressées s'effacent au bénéfice de tirades ou de murmures de félicité. Les cordes halètent en écho des soupirs voluptueux entendus dans la ligne de chant. L'orchestre retrouve ses couleurs diaphanes, sa complicité entre pupitres des bois et des cordes, ses modulations accentuées symbolisant baisers et caresses. Les leitmotive 14, 19, 21 (jour, Invocation à la Nuit, félicité) tissent une toile quasi orgiaque dans laquelle les amants vont se fondre mais aussi se perdre.

c)  [1:44:17] Plus de retour en arrière possible… Wagner insère une intervention "Off" de Brangäne placée hors champ, une complainte baignée d'une musique d'une beauté sidérale, irisée de timbres suaves et cristallins : chants sinueux des cordes éclatées en groupe, arpège de la harpe, plainte déchirante des cors. Plus que celle de la servante fidèle, c'est la voix d'une prophétesse qui se manifeste pour rappeler que cette nuit d'amour se heurtera aux douleurs de la réalité, quand l'interdit de cette liaison illégitime sera révélé. Nulle condamnation de cet amour défendu par thématique interposé dans l'accompagnement orchestral qui s'appuie toujours sur les mêmes leitmotive que le duo. Ce point de rupture dans l'opéra n'interrompt pas le duo d'amour au sens propre. Mais le texte va évoluer et évoquer le refus des deux amants de concevoir la fin de leur passion réciproque. Une voie sans autre issue que la mort étant inévitable en tant que libération, de refus des souffrances venues de incompréhension, des règles morales imposées, de l'étiquette… La scène se terminera à [2:06:34] par l'arrivée impromptue du Roi Marke. Melot était bien un traître… Dans cette troisième partie de la scène vont intervenir les leitmotive pathétiques 20 & 22 (La mort libératrice, Le chant de mort).
[2:27:30] : Acte 3.
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Sur le thème "Morceau avalé n'a plus de saveur", l'enregistrement de Wilhelm Furtwängler de 1952 avec le Philharmonia connait ses détracteurs : tempos lents, Kirsten Flagstad en bout de course, Ludwig Suthaus trop guttural, etc. Pourtant, à mon sens (chuis pas le seul), la magie opère toujours. L'articulation souveraine de la direction, bien servie par le célèbre rubato du chef, bouleverse encore. Ludwig Suthaus émeut par son innocence et Kirsten Flagstad donne au personnage une féminité lascive dans la scène 2 de l'acte 2 que des chanteuses plus "cougars" gomment souvent. Le son monophonique est très correct. Les chanteurs qui connurent la gloire d'avant-guerre semblent découvrir une ligne de chant plus moderne sans coquetterie ni roucoulade. L'unique version ancienne qui rend grâce à la fantasmagorie funèbre de l'œuvre (EMI – 6+/6). Pour l'anecdote : la voix de la soprano norvégienne ayant évolué avec le temps vers le mezzo (elle a alors 57 ans), certains extrêmes aigus comme les contre-Ut sont assurés lors du mixage par Elizabeth Schwarzkopf.
En studio et en 1982, Carlos Kleiber dissèque avec subtilité les plus infimes détails de la partition, éclaircissant le trait du flot orchestral. Globalité du son chez Wagner ne veut pas dire bouilli sonore… Margaret Price qui n'a jamais chanté le rôle sur scène nous séduit dans une Isolde encore en proie aux folies de l'adolescence. René Kollo est parfait. 4 CD, car Carlos Kleiber laisse le temps au drame de se dérouler inexorablement. (DG 6+/6). La version dirigé par Karajan en 1972 peut séduire les amateurs de bel orchestre, à Berlin, forcément (EMI – 5/6).
Enfin pour les amateurs de DVD, Daniel BarenboÏm, amoureux de cette œuvre a donné à la Scala un spectacle des plus recommandables. Le chef l'a souvent enregistré, voici sa meilleure prestation avec Waltraud Meier, spécialiste moderne du rôle, chantant une Isolde écorchée vive (2007 - Scala – 5/6 - Mise en scène du regretté Patrice Chéreau).

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Vidéo 1 : Tristan et Isolde dans son intégralité dans l’enregistrement de 1966. Vidéo 2 : Témoignage historique : la voix très "mâle" de Lauritz Melchior en compagnie de Kirsten Flagstad dans un extrait d'un live sans doute de 1939-40 (le chant de Brangäne est assuré par Kirsten Flagstad dans ce "bricolage" en studio). Enfin, vidéo 3 : la mort d'Isolde par Waltraud Meier dans le DVD capté à la Scala de Milan en 2007 avec Daniel Barenboïm au pupitre.

Bibliographie :
§  Traduction bilingue avec indication des leitmotive principaux dans la marge – 1993 (Aubier Flammarion) - 250 pages.  
§  L'Avant-Scène Opéra, N° 34/35




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