mercredi 17 janvier 2018

Joe SATRIANI "What Happens Next" (12 janvier 2018), by Bruno



     Dire qu'au moment de ses premiers enregistrements, et particulièrement le désormais célèbre "Surfing With The Alien", il était considéré comme un extra-terrestre tant son jeu semblait extraordinaire. Pas seulement extraordinaire pour sa rapidité d'exécution, notamment parce que les années 80 se sont fourvoyées par un excès de vélocité de tous les apprentis "guitar-heroes" qui confondaient vitesse et précipitation, mais bien parce qu'il apportait quelque chose de nouveau. Tout comme Hendrix en 1967, Van-Halen en 1978 (et bien d'autres aussi). Un nouveau son et surtout une maîtrise éblouissante de tous les effets que l'on peut réaliser avec une guitare munie d'un vibrato flottant. D'un Floyd-rose en l'occurrence. Cela avec une fluidité et une clarté irréprochable. Il n'y a pas d'hésitation ou d'à peu près chez lui. Même les plans les plus acrobatiques, où le tapping se joint à une rafale de legato molestée par un vibrato assassin, sont joués sans accrocs. Étrangement, c'est parfois ce que l'on lui reproche (?). 
 Étonnamment, en concert, jamais il ne semble souffrir ou éprouver une quelconque difficulté. C'est avec une facilité déconcertante, en toute décontraction - et en sautillant, tel Zébulon - qu'il interprète sa musique.

     Les précédents albums, hormis l'entrée en matière bien pêchue, avaient tendance à batifoler avec une forme de Rock-progressif instrumental. Une direction relativement plus cérébrale qui pouvait légitimement décevoir, ou simplement laisser froid, aux premières écoutes. Des albums qui pouvaient avoir besoin d'être laissés un temps de côté avant de les redécouvrir et de les apprécier à leur juste valeur. Ainsi, "Black Swans and Wormhole Wizards", "Unstoppable Momentum" et même "Shockwave Supernova", bien qu'indéniablement inégaux, sont comme de mystérieux édifices que l'on a besoin d'explorer, parfois patiemment, afin d'en découvrir leurs secrets et d'en apprécier toute la saveur. Si "Surfing With The Alien", "Flying in the Blue Dream", "The Extremist" et "Crystal Planet" sont des disques relativement faciles d'accès, ce n'est plus le cas à partir de "Strange Beautiful Music" (un de ses meilleurs). Evidemment, dans ce cas, lorsque l'on dit "facile d'accès", on ne parle pas de Pop ou même de Rock mainstream, mais juste d'une musique qui, grâce à des morceaux plus simples, plus évidents, peut s'adresser au plus grand nombre. Cependant, en cherchant bien dans son riche répertoire, on peut toujours dénicher quelques pièces simples (d'apparence) et qui possèdent les attributs propices à la diffusion en radio. Le meilleur exemple étant "The Crush of Love", sorti sous forme de single 4 titres en 1988, qui a eu l'honneur d'être diffusé sur les ondes radios françaises (et ailleurs évidemment). Pourtant, c'est loin d'être ce qu'il a fait de mieux. 
    C'est probablement oublié aujourd'hui, cependant à ses débuts, il arrivait que des personnes, généralement aucunement influencées par la presse, considèrent sa musique comme étant apparentée au Jazz ; au jazz-rock précisément.
Pourtant, de l'aveu même du concerné, son jeu repose - reposait ? - avant tout sur l'exploration de la gamme pentatonique et des modes dorien et mixolydien. Humilité ? Modestie ? Car il est évident que ce singulier monsieur est allé bien au-delà.

     En fait, même si sa source est avant tout le Heavy-rock, sa musique restant fortement ancrée dans cet idiome, son univers est un paysage multicolore où fusionnent pacifiquement le Blues, le Jazz, le Rock psychédélique (certes nettoyé de tout égarement sous acide), le Boogie-rock, le Rock progressif, et même le Heavy-Metal 70's. Si sa première grande influence est Jimi Hendrix, d'autres sont venues se greffer pour forger son style singulier, comme Robin Trower, Brian May, Jeff Beck, Steve Morse, Al Di Meola, Django Reinhardt, Carlos Santana, Ritchie Blackmore, Tony Iommi, Clapton, Wes Montgomery, Jimmy Page, Montrose, Van Halen.
Son apprentissage de la musique, et notamment du Jazz, auprès du guitariste Billy Baeur  et surtout du pianiste Leslie Tristano, l'ont forcé à adopter une rigueur qui peut faire défaut à ses pairs.

     Satriani divise. On lui reproche d'être froid quand d'autres le considèrent comme l'un des seuls musiciens de disques instrumentaux à avoir quelque chose à dire. On lui reproche d'être démonstratif alors qu'autrui assure que son impressionnante technique ne lui sert qu'à élargir son vocabulaire, lui permettant alors d'explorer de nouveaux mondes.
 En fait, il y a affectivement un peu de tout ça. Enfin, bien moins de négatif que de positif.
Exubérant ? Oui, lors de prestations scéniques où il doit faire le show, surtout lors de ses G3 où il croise le fer avec ses comparses pour un dernier morceau, tour d'honneur où ils achèvent et saoulent les spectateurs ; à la limite alors de gâcher la soirée.

Ce qui est irréfutable, c'est qu'à ce jour, il est le seul guitariste émergeant au crépuscule des années 80 et réalisant des disques instrumentaux (à 99 %), à être parvenu à un tel stade de notoriété. Si d'autres sont tout de même parvenus à marquer les esprits et à gagner le respect, il est bien le seul à avoir aligné seize disques studio. Sans compter son premier Ep de 1984 perdu dans les limbes de l'oubli.

     Ce nouvel opus a peu de chance de convaincre les récalcitrants comme de décevoir les amateurs. Pour ces derniers, ça risque même de raviver l'excitation d'un "The Extremist" ou d'un "Crytal Planet". Néanmoins pour l'essentiel de la première partie, parce qu'ensuite c'est plus pondéré, apaisé (smooth ...), comme si Joe avait beaucoup écouté de Soul et que cela avait eu un léger impact sur sa sensibilité. Alors forcément, on peut parier que, comme pour les fois précédentes, on va reprocher à ce "What Happens Next" de ne pas avoir suffisamment de morceaux percutants et échevelés, pas assez de soli même (?), ou simplement de ne pas refaire un "Surfing With The Alien" ou un "The Extremist". Certains semblent avoir une amnésie sélective, occultant les nombreuses pièces calmes, voire langoureuses, qui sont pourtant une partie intégrante de sa musique ("Cryin'", "Always with You, Always with Me", "Echo", "All Alone", "Thinking of You", "Just Look Up", "Love Thing", "Solitude", "Starry Night", "Ten Words", "One Robot's Dream", etc, etc ...). Difficile d'être un artiste, d'autant plus lorsque l'on a eu du succès et que l'on a marqué les esprits avec quelques disques emblématiques.

     Ça débute très fort. Une coutume chez "Le professeur". On remarque que les deux lascars invités ne sont pas venus faire de la figuration. Ça défouraille. Sergent Blast et soldat Meekly à fond les manettes dans leur Tocard Tank , écrabouillant sous leur passage clôtures, jardinets, mécréants, bimbos décérébrées croyant amortir l'engin de leur opulente poitrine  siliconée. Chad Smith (Red Hot Chili Peppers, Chickenfoot) et Glenn Hughes déroule une rythmique rouleau-compresseur sur laquelle Satch n'a d'autre choix que de suivre en suant. On retrouve l'esprit et la patine de "The Extremist". "Energy" ? C'est un euphémisme.
Vous avez dit Glenn Hughes ?? Oui, monsieur Glenn Hughes ; ex-Trapeze, ex-Deep-Purple, ex-Black Sabbath, ex-Iommi, quatorze albums en solo, une des plus longues listes de participations diverses, actuellement Black Country Communion.
   Plus surprenant, "Catbot" s'illustre dans un épais Funk-rock qui suit les traces de Funk Groove Candy Party. Avec autant de bonne humeur, mais avec plus de gnaque et d'attitude Rock'n'Roll. Là, la basse se gorge d'une fuzz cradingue, s'étalant sur tout le spectre sonore à chaque coup de médiator. La guitare est obligée de suivre l'exemple en se parant elle aussi d'une sonorité imprécise, crachotant, au bord de la rupture (non loin de celle des Expandora qui ont forgé le son de Gibbons sur "Rhythmeen"). Quelques épisodiques cocottes funk tentent bien de tempérer, mais, dépitées, elles abdiquent rapidement. 
Glenn Hughes & Chad Smith

   Un tapping juvénile, rappelant quelque peu un célèbre gimmick d'AC/DC (un tapping qui n'en est pas vraiment un) introduit "Thunder High on the Mountain". C'est bien léger (surtout pour la High Moutain). Mais, subitement, un puissant riff sabbathien écrase tout. Probablement l'un des plus lourds que Joe ait jamais joué. Quatre et six-cordes à l'unisson. La puissance et la lourdeur qui en émanent auraient pu légitimement illustrer les déplacements de Kong (de Kong Island) ou ceux des Kaiju ou des Jaegers de Guillermo Del Toro. En dépit de l'écrasante vigueur, on se surprend à fredonner ce riff cyclopéen. Le solo est un long plaidoyer demandant grâce sur un ton implorant et compatissant. Mais, le tapping revient ... bien qu'identique, l'atmosphère semble dorénavant plus sombre, froide, implacable. Le riff pachydermique - apte à forcer le respect de bon nombre de formations Stoner - fait taire l'assistance. No quarter ! Et plonge le monde dans une nouvelle ère.

   Après ce déluge de sonorités grasses et hérissées, "Cherry Blossoms" renoue avec les programmations d'Eric Caudieux, qui tissent ici un décor onirique poussiéreux où se déploient des arantèles désertées de toute vie, sur lesquelles, cycliquement, se dépose la rosée. Une sobriété qui perdure sur "Righteous". Là, la guitare s'exprime, raconte une histoire. Elle construit des phrases mélodiques que l'on pourrait reprendre au chant. Rien d'étonnant si l'on connait l'origine de ce morceau que Joe avait envoyé à Bryan Adams pour qu'il en fasse une chanson. Finalement, ce dernier ne parvenant pas à y adapter un chant, la retourna, considérant cette pièce aboutie telle quelle. "Smooth Soul", aux allures de tube et ses airs "santanesques", 
suit le même chemin. Promenade sereine dans une longue allée, les rayons du soleil filtrés par une alcôve végétale d'où éclosent diverses essences de fleurs odorantes au passage d'un jeune couple de tourtereaux. Un bel écrin où un chanteur expressif de Soul - voire de Heavy-rock comme Steven Tyler - pourrait poser sa voix en reprenant simplement les phrases de Joe.
Après ce trio (les morceaux) évoluant plus ou moins dans une sphère éthérée, progressive, le trio (les bonhommes) remet les gaz. "Headrush" marche sur les traces du "Hot for Teachers" de Van Halen, mais en le ponctuant de furieux passages de Rhytmn'n'Blues échevelés (Blues Brothers sous amphés) répondant à l'ordre furibard de la basse. Cependant, c'est une dernière bourrasque, une dernière charge héroïque, car la suite est plus posée, sage et inoffensive.  Paradoxalement pourtant, on renoue avec le Satriani funambule s'épanouissant sur des mid-tempo. Le Satriani extra-terrestre, ou magicien, c'est selon. Le chamane qui crée une musique accessible, qui peut parler à tout le monde. Une musique technique qui ne fait pas dans la démonstration (même cela soit arrivé bien des fois par le passé). Surtout pas d’esbroufe car ici tout à un sens.

   Ce qu'atteste le morceau éponyme, un voyage en apesanteur dans une dimension parallèle dépourvue de brutalité, où cohabitent sannyâsa, amazones, chamanes, philosophes, héros et demi-dieux de l'antiquité à la retraite. Mais quel solo de dingue. Sans perdre le fil, sans à-coup, lors d'une longue envolée tout en feeling, la guitare scratche, glisse, ou effectue un dérapage au frein-à-main à chaque changement d'intensité. Sans jamais perdre le fil de la mélodie.
Même "Super Funky Badass" qui s'illustre pourtant par un épais riff épais grippé de points de rouille, du Heavy-Funk bien gras (micro manche ou position intermédiaire) à la Stevie Salas, part assez vite dans les singulières pérégrinations intersidérales de Joe.  
Après une intro apocalyptique, "Invisible" ne se foule guère avec sa petite ritournelle aux allures d'exercices pour jeunes padawan. Glenn a l'air de s'ennuyer ferme et fini par mettre un coup de pied dans la fourmilière avec un plan risqué à la Stanley Clarke. La troupe suit et part dans un défouloir Jazz-rock où la guitare se permet quelques plans atonaux.
Le final "Forever And Ever" se distingue avec une tonalité d'inspiration Fender, Stratocaster même. Ce serait intéressant d'écouter ce que donnerait sa musique si Joe empoignait, pour l'occasion, une Strat vintage. Ou pourquoi pas une Flying V, sans vibrato, comme une Telecaster. Cela pourrait lui ouvrir d'autres horizons. Un superbe riff ouvert, aéré, d'optique Hendrix/Trower. Hélas, on se perd un peu avec des arpèges en palm-mute et un petit solo gazouillant. A regret, le ton Stratocaster ne revient vraiment que pour le coda. Dommage.

     L'apport de Chad Smith et Glenn Hughes n'est pas anodin. Le premier offre des tonalités plus boisées et tribales qu'à l'accoutumé (en ce qui concerne la discographie de Stach). Le second pourrait surprendre tant il dévoile une large palette d'ambiances et de sons divers, allant du Heavy-rock typé 70's, à la croisée d'un Geezer et d'un Pappalardi, à la Soul façon James Jamerson et Larry Graham, en passant par le Funk. Le tout avec un son énorme, à en faire vibrer les fenêtres et s'ébrouer le vaisselier.  
Tandis que Maître Satriani profite de ce robuste et indéfectible binôme pour laisser respirer sa guitare, savourer les silences et laisser résonner ses accords. Il a aussi adopté de nouveaux tons typés vintage et fuzzy qu'il a adjoint à sa déjà bien riche palette.
Les plus pointilleux relèveront qu'il y a quelques redites. Comme chez tous les musiciens. C'est aussi ce que l'on nomme la patte, ou la personnalité. Et puis, seize disques à son actif, dont le contenu est intégralement le fruit de son imaginaire ; à l'exception de deux titres. "All Alone" (1993) et "Sleep Walk" (2002) et de quatre ou cinq coup-de-main. sans omettre le travail avec Chickenfoot. Comment ne pas avoir, de temps à autres, quelques ressemblances, quelques particularités qui reviennent sciemment ou non ? De surcroît sur de la musique instrumentale riche et généreuse.








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Autres articles / Joe Satriani (liens) "Black Swans and Wormhole Wizards" (2010)  "Unstoppable Momentum" (2013)  "Schockwave Supernova" (2015)
Et avec Chickenfoot (liens) "Chickenfoot" (2009)    " III " (2011)  "Get Your Buzz On Live" DVD (2010)

7 commentaires:

  1. Pas vraiment mon kiff Satriani mais de belles envolées lyriques dans ton com'!
    Pas encore vu d'hommage à Fast Eddie sur votre blog...Les mecs vus pour la tournée 1982 Iron Fist n'existent plus, me reste plus que le ticket...et la nostalgie...

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  2. L'hommage à Fast Eddie est en cours... On s'en occupe, mais il faut voir avec le planning de travail, harassant du blog, tu ne te rends pas compte... (Sonia, tu m'refais un mojito, s'teup ?)

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  3. Le batteur que je suis a tous ses albums. Et tous les guitaristes ne peuvent pas en dire autant (na !). J'adore sa musique point barre.

    Je les aime (presque) tous ses disques a l'exception de l'album sans titre (son cinquième) et de "Professor Satchafunkilus and the Musterion of Rock" (quel appellation merdique !).

    J'attend ma dernière livraison avec impatience évidemment. Sachant que si je devais élaborer mon Top 5 je citerais aussitôt UNSTOPABLE MOMENTUM (2013), SUPER COLOSSAL (2006), BLACK SWANS AND WORMEHOLE WIZARDS (2010), THE EXTREMIST (1992) et ENGINE OF CREATION (2000). Ca t'en bouche un coin (coin) hein Bruno ?

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    1. ben ... euh ... nan. Pourquoé ? En plus, t'as signé trois articles sur Joe.
      Mais une question me taraude : N'aurais-tu pas fait une inversion entre "batteur" et "guitariste" ?

      Sinon, je te rejoins totalement sur les exceptions que sont l'album éponyme (parfois nommé l'album rouge) et le "Professor Satchakfoufounoutchuc machin-chose".
      J'ai redécouvert cet automne les "Unstopable Momentum" et "Schockwave Supernova". Finalement, les albums de Joe, pour la grande majorité, ont cette faculté de nous (re)découvrir quelque chose, même des années après.

      J'ai un p'tit peu de mal aussi avec le "Engine of Creation". Bizarrement, alors que dans le style fusion-électro Joe aurait dû être intouchable, il fait bien moins bien que Jeff Beck et Gary Moore (et étonnamment, c'est ce dernier qui emporte la palme)

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  4. Non non Bruno, pas d’inversion de ma part. Je connais bien des guitaristes qui sont loin de posséder ne serait-ce que la moitié de sa discographie. et je ne suis pas certain que beaucoup de batteurs achètent régulièrement la musique de Joe Satriani. Moi pourtant je n'y connais strictement rien en matière de technique et de difficulté guitaristique et je suis toujours autant preneur de sa musique après toutes ces années.

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    1. C'est justement une des qualités de Joe. Nul besoin d'avoir des notions de guitares pour apprécier sa musique.
      C'est comme pour la cuisine. Devrait-on savoir cuisiner pour apprécier un bon repas ?

      (Et bonne fête Vincent)

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  5. C'est comme ça que j'ai toujours vu les choses en effet.

    Et merci pour ton attention Bruno.

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