samedi 16 décembre 2017

BACH – Le clavier bien tempéré – ZHU XIAO-MEI – Par Claude Toon


Des bagnes de Mao à Bach - épisode 2

- Bonjour M'sieur Claude, tenez goûtez moi ces petites madeleines à la cerise confite, une recette que m'a donnée ma copine Nema…
- Mum, moui délichieuges… Vous vous identifiez à Marcel Proust les filles… À ce sujet, l'une de mes madeleines musicales est le premier prélude du clavier bien tempéré de Bach…
- Heureux hasard, car je vois que vous allez nous parler de ce monument du clavier. Mais, il semble court votre papier, M'sieur Luc va ergoter… hi hi…
- Ce n'est pas son genre, il y a des musiques que l'on ne commente pas dans le détail. Des couples de prélude et fugue dans 24 tonalités et en deux cahiers, 96 pièces…
- Ah oui, quand même, des études en fait, mais connaissant Bach, c'est sûrement bien plus que des exercices pédagogiques…
- Oui, et les interprétations sont de styles très variés… Mais je l'avais promis, c'est la vision de la courageuse pianiste chinoise Zhu Xiao-Mei que nous allons écouter.

Il y a près de deux ans, j'avais chroniqué le livre de Zhu Xiao-Mei, artiste chinoise née en même temps que l'avènement du règne de Mao, pianiste enfant très douée et dont l'existence tumultueuse et douloureuse m'avait beaucoup ému : les premières années d'apprentissage, l'enfer des camps de rééducation lors de la révolution culturelle, l'évasion vers les USA, les petits boulots ingrats, puis Paris et enfin la liberté de vivre et de jouer de son piano, Bach en particulier… (Clic).
Je pensais faire suivre ce billet littéraire d'un article sur le clavier bien tempéré dans la foulée. Et, je me suis retrouvé face à une montagne à gravir en tongs (sans jeu de mot par rapport aux origines de l'artiste). Tous ceux qui lisent mes papiers (j'en profite pour leur dire merci) savent que j'essaye de partager avec eux, à la fois quelques tuyaux de technique musicale pour entrer dans les œuvres, mais surtout mes sentiments par rapport aux émotions que me procure la musique classique. Et cet exercice parfois difficile mais toujours passionnant se révèle sans aucun sens pour le clavier bien tempéré, œuvre de musique pure, sans aucun programme, un chef-d'œuvre totalement intemporel.
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Donc oui, un article court sans dissertation intello. Il est quand même utile de situer ce marathon pianistique dans l'histoire de la musique. Le pianiste russe Sviatoslav Richter disait "tout pianiste professionnel se doit de connaître le clavier bien tempéré par cœur" !
J'enfonce une porte ouverte en rappelant que Bach a établi les règles toujours en vigueur dans la musique occidentale concernant l'harmonie, la fugue et plus largement le contrepoint. Mon premier papier dans le blog était un commentaire sur l'art de la fugue, une série de 18 fugues de plus en plus sophistiquées à partir d'un motif élémentaire travaillé plus de 150 fois avec une imagination sans borne (Clic). Si l'art de la fugue peut être interprété tant sur un clavier que par un orchestre de formation libre, le clavier bien tempéré est réservé aux claviéristes, pianistes ou clavecinistes. Bien entendu, Bach a écrit sa partition pour le clavecin. Le piano était en cours d'invention à la fin de sa vie en 1750, et le Cantor détestait ces instruments primitifs au son bien dur, il faut l'avouer…
Il existe deux livres pour ce corpus. Le premier aurait été achevé vers 1722 mais repris en 1750 par un Bach mourant. Sans doute l'un de ses fils tenait la plume. Le second est daté de 1744.
Sviatoslav Richter
Pour les deux livres même principe : un prélude et une fugue forment un couple écrit dans une tonalité donnée. Il y a 24 couples dans chaque livre : du do majeur au si mineur, soit les 24 tonalités chromatiques (12 majeures, 12 mineures). 48 pièces par livre, 96 en tout ! Les amis qui connaissent le solfège apprécieront ce détail. Pour les autres, cela n'a aucune importance car ce principe a priori rigide n'a absolument aucune incidence sur la beauté musicale obtenue. "Il faut par votre  toucher donner à la fois l'idée de l'eau qui s'écoule et du soleil qui se lève" (Zhu Xiao-Mei). Oui, Bach insuffle dans ces pages les passions les plus nobles et les images les plus rêveuses, et cela bien au-delà du travail contrapuntique d'une fantaisie sans fin.
La première idée qui vient à l'esprit est "mon dieu, quel didactisme, cela doit être totalement dogmatique et ennuyeux". Et bien non, car si Bach lui-même avouait avoir dédié ces partitions à l'usage des apprentis, ce serait bien mal le connaître que de penser avoir hérité d'une méthode pédagogique ennuyeuse. Bach n'est pas Czerny, même si les études de ce dernier sont précieuses lors de l'apprentissage…
Il y a des débats sans fin sur les similitudes tonales entre telle et telle gamme, du style "oui mais, Mi bémol majeur & Ré dièse mineur sonnent de la même manière". Ah oui ?! Sans doute, personnellement je laisse cela aux spécialistes.
Eh bien oui, comme ironisait Sonia, je crois avoir dit l'essentiel. L'exécution de l'intégralité du Clavier bien tempéré dure environ 4h30 soit 4 CD. Le nombre de gravures existantes est sidérant, mais le résultat pas toujours sidéral 😁. Je ne l'écoute jamais dans sa totalité en continue. Un CD par-ci par-là. Il existe même des albums de sélections bien agréables (Wilhelm Kempf). Assez parler, écoutons…
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Clavecin du XVIIème siècle
Zhu Xiao-Mei a gravé son interprétation en deux temps : en 2009 pour le premier livre, à Paris, et en 2007 pour le second à la ferme de Villefavard dans le Limousin. Des enregistrements en studio sur un Steinway D, grand piano de concert. L'écoute du très célèbre premier prélude décide à lui seul de l'intérêt que l'on portera à la suite. Bach n'indiquait pas de tempo sur ses manuscrits, donc vif ou mesuré ? Au choix. Trop lent, il y a un risque de sombrer dans le mysticisme, trop rapide, le discours se transforme en cavalerie légère. Pas facile ! Zhu Xiao-Mei trouve d'emblée le ton juste : un joli rythme enjoué et une sonorité aérienne sans affectation. Plaisant et attendrissant. Un pianiste professionnel m'a confié un jour que souvent Bach associait à un prélude facile à jouer une fugue difficile et inversement. Ici, la répétition presque mécanique d'un motif simple implique donc une fugue élaborée à la suite. Est-ce vrai ? Je n'en sais rien.
La pianiste allège le trait, obtenant de son grand piano des sonorités lumineuses et chaleureuses. Perso, j'adore, quelle finesse, un flot musical chantant voire malicieux comme la fugue en do mineur du livre 1. Je vous laisserai vous faire un avis sur les 94 pièces suivantes 😌. Pour moi, un seul mot : la quintessence de Bach ! Il y a dans le jeu de la pianiste une pureté d'une grande simplicité, un lyrisme soyeux, aucun hédonisme qui se voudrait métaphysique. La transparence au sens le plus naturel du terme ; une évidence. Je propose quelques extraits en vidéo. Je m'aperçois que ce coffret disponible il y a deux ans n'est plus au catalogue Mirare, sauf d'occasion à des prix irréels A rééditer d'urgence ! L'accueil très enthousiaste des critiques et des mélomanes ne laissent planer aucun doute sur la qualité superlative de l'entreprise !
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Quelques grandes interprétations que j'apprécie et quelques mauvaises surprises :
Datant de 1970, l'interprétation de Sviatoslav Richter était parvenue en Europe sous forme de vinyles Mélodya quasi inécoutables 😖. Dans les années 90, les ingénieurs du son chez RCA ont réussi au mieux à rafraîchir une interprétation marquée par le mysticisme et surtout l'élégance. Le premier prélude sonne de manière cosmique, un incontournable (RCA – 6/6 - Piano Bösendorfer). Tiens, il existe l'intégrale sur Youtube, je l'ajoute pour le fun…
Quand on parle de Bach, on parle de Glen Gould, forcément. L'opposition avec Richter est évidemment flagrante. Le pianiste américain se joue allègrement de la moindre difficulté à l'aide de son inimitable legato-staccato. On trouvera cela délicieusement ludique ou dans le style "machine à coudre" comme l'aurait dit Colette. Moi j'aime bien cette liberté de style, ce phrasé vif-argent dans le premier prélude au tempo pourtant retenu et aux notes qui batifolent (Sony – 6/6 - Piano Yamaha).
Le clavecin n'a jamais été oublié bien heureusement, surtout grâce à Wanda Landowska dans la première moitié du XXème siècle. J'ai un faible pour le disque du claveciniste français Pierre Hantaï. Subtilité du trait, tempos variés et pertinents. Parfait (Mirare – 2002 - 5/6). Le premier livre seulement.
J'ai eu la curiosité d'écouter le célèbre pianiste Keith Jarett jouer l'œuvre sur un clavecin pour le livre 2 et au piano pour le livre 1. Cet artiste aura ses fans. Il possède tous les moyens techniques pour aborder ce monument, le problème n'est pas là. Je reste un peu perplexe et déçu face au jeu sans nuance et à la frappe sèche et peu habitée. Hélas, jouer Bach demande un engagement total, de l'humilité, de la spiritualité, ce ne sont pas les qualités premières du jazzman paraît-il… (ECM Records - 2/6). Nota : sur son piano, ça passe mieux, mais d'où sortent cette impression d'entendre des ornementations en fin de certains motifs du premier prélude au phrasé bien insipide ? On a connu cet artiste nettement plus inspiré dans l'univers classique.
Cela dit, j'ai entendu tellement pire (notamment les adaptations variétoches mal venues : Maurane, au hasard). Autre déception : qu'arrive-t-il à ma si chère Hélène Grimaud qui étire le même prélude en do sur près de 3 minutes avec un crescendo affecté digne de Liszt ??? Comme quoi…

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