samedi 18 novembre 2017

Aram KHATCHATOURIAN – Gayaneh (Suite) - KHATCHATOURIAN (1962) – par Claude Toon



- Tiens M'sieur Claude… La danse du sabre et l'adagio entendu dans 2001 Odyssée de l'espace… Nouveau compositeur dans le blog et un extrait qui plaira à M'sieur Luc…
- Oui Sonia, retour à l'orchestre après une quinzaine avec le piano en vedette. Pas le ballet en entier, mais une suite dirigée par le compositeur lui-même…
- Et en plus la Philharmonie de Vienne, il ne se refuse rien le compositeur ! Un bon chef d'orchestre ?
- Absolument, cinq morceaux seulement, mais quelle vitalité. Et en plus le son est très bon en ces années des débuts de la stéréo…
- Ah, et en bonus un adagio de son autre ballet Spartacus, très connu aussi je crois.
- Oui, ça fait partie du même album, un disque échantillon allez-vous dire ma petite Sonia, certes, mais un disque culte…

Ô la danse du sabre doit bien vous dire quelque chose, éveiller un souvenir. Cette danse symphonique de l'extrême, menée à un rythme d'enfer a nourri nombre de publicités (Adidas et Lessive Chanteclair) ou de scènes hyperactives au ciné. Quant à l'adagio, Stanley Kubrick a immortalisé la beauté sidérale et statique de la pièce dans plusieurs plans de son chef-d'œuvre 2001 Odyssée de l'espace, notamment la traversée interstellaire du vaisseau lors du début de son voyage vers Jupiter, quand les spationautes contrôlent encore la situation. Le cinéaste avait choisi une interprétation lente, presque largo, pour mieux souligner l'éternité et le vide de l'espace, l'infinie lenteur de cette quête. Presque  glaçant… Donc oui, ne serait-ce que par ces deux passages de Gayaneh, vous avez déjà rencontré l'univers luxuriant ou tendre du compositeur arménien Aram Khatchatourian.

Né en 1903 à Tbilissi en Géorgie, mais de famille arménienne. L'Arménie sera englobée dans l'URSS dans les années qui suivront la création de la sphère soviétique. Le compositeur disparaîtra en  1978 à Moscou ; deux dates qui en font un quasi contemporain de Chostakovitch. Comme ce dernier, Khatchatourian sera l'un des piliers de la musique soviétique. Il étudiera composition et violoncelle dans un premier temps à l'Académie russe de musique Gnessine, puis au conservatoire de Moscou. Il se lie d'amitié avec d'autres compositeurs de sa génération : ses professeurs Nikolaï Miaskovski et Reinhold Glière.
Khatchatourian aime le ballet (Gayaneh et Spartacus sont ses œuvres les plus populaires) et les musiques de son pays. À l'image de Bartók en Hongrie, il sera le premier compositeur russe à nourrir ses ballets de danses et airs folkloriques tout en adoptant un langage plutôt moderne. La nomenklatura de Staline n'aime pas trop la musique moderne taxée de "dégénérée" comme je l'ai souvent évoqué dans ces pages. L'intérêt du compositeur pour les musiques traditionnelles du peuple russe fera passer la pilule (pour un temps). Khatchatourian composera même l'hymne de la République Socialiste Soviétique d'Arménie ! Un prix Staline en 1941 pour son concerto pour violon. Khatchatourian un cacique inféodée à la culture officielle ? Pas certain.
En 1948, le petit père des peuples et son valet alcoolique Jdanov décident de nouvelles purges dans les milieux artistiques. Accusé de "formalisme" Khatchatourian se retrouvera lui aussi à faire son autocritique, sur le même banc que Chostakovitch, Prokofiev, Miaskovski etc.
Hormis ses deux grands ballets et ses principaux concertos pour piano (avec une scie musicale dans l'instrumentation !) ou pour violon, deux ouvrages dédiés respectivement à Lev Oborine et David Oïstrakh, la discographie de Khatchatourian est modeste. Et c'est dommage car si la dimension folklorique de ses œuvres et quelques facilités d'écriture ne font pas de Khatchatourian un compositeur de premier plan, on aimera la vitalité et la poésie de son style. Diverses sonates et rhapsodies-concertos tardifs dédiés entre autres à Mstislav Rostropovich ou Leonid Kogan devraient connaitre la reconnaissance par le disque.
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2001, Odyssée de l’espace - le vide cosmique et l'adagio de Gayaneh
En juin 1941, les nazis envahissent la Russie. Dans un pays où les purges ont décapité les officiers d'une armée mal préparée et institué un régime de terreur, les désastres militaires se succèdent. La dictature en danger va exiger de toutes les forces du pays, en tête les artistes, de galvaniser dans leurs œuvres le sentiment patriotique (comprendre porter au pinacle le régime).
La musique de Gayaneh a été composée en 1939 et son livret bien dans la ligne de ces exigences vont être peaufinés et chorégraphiés. À travers une histoire simplette et héroïque, Khatchatourian en a profité pour composer une grande fresque folklorique à grands renforts de danses villageoises.
En deux mots : Gayaneh est une jeune femme, l'égérie de son Kolkhoze. Elle est la fille d'Avanes le responsable dudit Kolkhoze. Ensemble, ils capturent un étranger, un espion spécialisé dans les secrets géologiques !? Les "esprits faibles" sont sensibles au discours de l'homme, mais l'amour de la patrie et du travail en collectivité prôné par Gayaneh aura raison de l'horrible traître… Le ballet se termine sur un hymne au régime communiste ; Gayaneh vivra heureuse et aura beaucoup d'enfants. Pardon Sonia ? Ce n'est pas dans l'argument ça ? Ah bon !
Cette histoire est un peu débile, d'une naïveté à l'évidence adaptée aux exigences politiques de ces temps de guerre. Mais la musique s'appuyant sur des thèmes folkloriques et une orchestration faisant appel à de nombreux instruments typiques, il en résulte une partition assez sympa, surtout dans la forme suite. Et quand je parle d'orchestration rutilante, jugez un peu de la fantaisie :
3 flûtes + picolo, 2 hautbois + cor anglais, 3 clarinettes + clarinette basse, saxophone alto, 2 bassons, 4 cors, 4 trompettes, tuba basse, timbales, triangle, tambourin, 2 caisses claires, grosse caisse, cymbales, tamtam, Doyre (tambour arménien) et doli (djembé caucasien), xylophone, marimba, vibraphone, chimes, célesta, piano, 2 harpes et les cordes…
En 1962, Aram Khatchatourian a donc gravé à Vienne cinq des tableaux les plus représentatifs du ballet. Il faut noter que le compositeur allégera sa partition en 1952 et 1957 après la déstalinisation.

danseuses jouant des doyres
1 – La danse du sabre : l'extrait le plus célèbre, intervient dans le final du ballet. Cela explique la furie symphonique, pas très légère, la virilité et le ton de réjouissance générale qui la caractérise. On y discerne une forme tripartite. Une introduction presto, virulente voire féroce au rythme implacable déchaîne l'orchestre. Une partie centrale plus calme propose un autre motif chanté par les cors et le saxophone. Les premières mesures sont reprises da capo avec quelques notes trépidantes sur le marimba. Khatchatourian  lance le plus bel orchestre du monde à l'assaut des portées de manière paroxystique mais en ciselant toutes les nuances. Pour une fois cette musique respire à la fois frénésie et clarté, gommant ainsi une légère vulgarité parfois reprochée.

2 - Le réveil d'Ayshe et danse [2:25] : Khatchatourian n'aime pas les airs trop longs. Exception pour cet extrait. Une lumière sombre aux sonorités brumeuses des bois et des percussions dominant le discours. [3:53] Une danse rythmée et galante dans laquelle on retrouve une orchestration concertante et chamarrée suit le réveil (harpe, saxo, tambourin…). Je me demande dans quelle mesure le thème principal de la B.O. de Basil Poledouris pour le film Conan le Barbare n'a pas été pompé in extenso à partir de ce passage ?

Dohl (Doli)
3 – Lezghinka : [7:38] autre danse énergique et rythmée par les percussions. On pourra être surpris par des sonorités orientalisantes. Rien d'étonnant, l'Arménie a subi de nombreuses influences du monde arabe (et même un génocide). Khatchatourian nous entraîne dans une musique généreuse et colorée. Décidément, depuis Tchaïkovski, la musique des compositeurs russes ou apparentés aura donné beaucoup de richesses à l'univers du ballet ; pensons à Prokofiev et à Stravinsky même si celui-ci a préféré vivre en occident. Le compositeur ne ménage pas les musiciens, exemple : une incroyable mélodie rugie aux cors dans l'introduction. Non ce n'est pas une musique simpliste ! Quelle orchestration luxuriante ; Rimski Korsakov, où te caches-tu ?

4 – Adagio : [10:21] ce tendre et sensuel mouvement a été immortalisé par Kubrick. Il se présente comme un thrène sans motif très défini. On ne trouve pas de formes très imposées dans Gayaneh, juste une valse dans la conclusion. C'est en cela qu'une certaine modernité de l'écriture rejoint une musique non intellectuelle dédiée à la danse, au spectacle. Un passage rêveur, nocturne, sans complaisance ni pathos. Seules les cordes sont sollicitées hormis quelques notes de harpes.

5 – Gopak : [14:38] Dans la sélection préparée par Khatchatourian pour ce disque, il faut avouer que le choix de Gopak n'est pas le meilleur. L'écriture apparaît plus brouillonne que dans les autres morceaux. Par contre, on ne peut nier au compositeur-chef un sens de l'humour marqué. Et si à la manière de Chostakovitch dans ses symphonies, les excès de réjouissance patriotique n'étaient que parodie ?

Le ballet complet dure deux heures comporte une cinquantaine de tableaux d'intérêt divers. Pour achever ce billet, je suggère une écoute plus complète d'extraits de Spartacus et de Gayaneh sous la direction de Yuri Termikanov, grand chef russe élève de Evgeny Mravinsky (EMI). (Sans l'adagio, hélas ; pourtant il y avait largement la place…). Il existe très peu d'enregistrement du ballet dans son intégralité. Celui du chef Loris Tjeknavorian pour RCA est le plus recommandable. En complément, une vidéo : l'adagio de Spartacus par Khatchatourian sur le même disque viennois.

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3 commentaires:

  1. Khatchatourian... Son concerto pour violon n°1 pour et (surtout!!) par David Oïstrakh est une des immenses merveilles que j'emmènerais sur la fameuse ile déserte. Je l'écoute depuis mon enfance et j'ai beau la connaitre par coeur, c'est toujours un régal!! Sans compter le son fabuleux si caractéristique de David Oïstrakh. Un son que je reconnais toujours en écoute à l'aveugle, l'ayant dans l'oreille depuis plus 40 ans!!!
    Et bravo pour votre blog que je consulte régulièrement, une mine d'informations à l'éclectisme bienvenu!!!

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    1. Merci jenlain pour ces mots qui feront plaisir à tous les joyeux drilles du Blog :o)
      Le concerto pour violon... Je ne le connais pas très bien. A réviser... Je prends note du conseil.

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  2. Merci pour ce blog et tous ces compte-rendus discographiques !!! Le site est vraiment passionnant.
    Quant à Khatchaturian, et l'adagio de Spartacus (la scène d'amour), pour moi c'est comme la danse des heures de Ponchielli : depuis Fantasia, je ne peux plus écouter cette musique en gardant mon sérieux, je vois partout des autruches qui font des pointes. Et pour la superbe musique de Spartacus, depuis l'Age de Glace n° 2, c'est pareil...
    http://www.youtube.com/watch?v=HBoacMoSa1k

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