mercredi 4 octobre 2017

GOV'T MULE "Revolution Come ... Revolution Go" (2017), by Bruno



     On aurait pu croire le groupe en hibernation pour une longue période, et on n'était pas sûr qu'un jour il soit réanimé, tant les membres fondateurs restant étaient accablés par leurs projets respectifs.
Matt Abts, soutenu par Jorgen Carlsson avec leur fort intéressant Planet of Abts, et Warren Haynes avec sa carrière solo. Sans oublier leurs diverses participations à droite et à gauche.
Mais en cette année 2017, est arrivée une nouvelle pièce à l'imposant édifice de Gov't Mule. Serait-elle aussi solide que les précédentes ? Et aussi attrayante ? Car réaliser onze disques studio (dont un Ep) pertinents et quasiment inoxydables doit être usant. D'autant plus si l'on comptabilise les diverses participations et un travail d'écriture pour autrui (dont pour les Allman Brothers dans le cas de Haynes). Il y a de quoi épuiser ses ressources. Il est aisé de relever de nombreux cas où, passée une poignée de disques (généralement une moyenne de quatre), la source s'est tarie, le ou les musiciens se voient contraints de demander de l'aide à du personnel extérieur pour contourner cette défaillance. Avec au passage, le désormais traditionnel disque de reprises, plus, le disque de chansons de Noël cher aux américains.

     Certes, Gov't Mule a son lot de disques de reprises ; à une différence près, et elle est de taille, il ne s'agit que d'enregistrements en public. Un témoignage d'une série de concerts, parfois seulement une soirée ou deux, dédiées à un groupe cher à leur cœur. Des parenthèses où le groupe se mue en tribut-band. Pour mémoire, la Mule s'est quelquefois fait plaisir en reprenant le répertoire de Led Zeppelin, de Pink Floyd, de Bob Marley et des Rolling Stones, le temps d'une petite tournée spécifique ou de quelques concerts. En sus des diverses reprises qu'elle incorpore temporairement à son set. Il est fort probable que la Mule soit le groupe possédant le répertoire le plus vaste. Pensez donc, en plus de près d'une centaine de compositions personnelles - dont certaines assez ardues - en plus donc de ces concerts hommage - elle prend plaisir à offrir de temps à autre à son public des reprises de tous les horizons. Du Blues au Heavy-Metal en passant par le Rock progressif. Neil Young, Black Sabbath, AC/DC, James Brown, Creedence, Bob Dylan, Mountain, Freddie King, Deep-Purple, Humble Pie, Hendrix, Lynyrd Skynyrd, Prince, Free, Grand Funk Railroad, The Band, Mott the Hoople, U2, Leonard Cohen, Etta James, Albert King, ZZ-Top, Robin Trower, Beatles, Eagles, Van Morrison, Steppenwolf, Cream, Alice Cooper, Black Crowes, Herbie Hancock, Robert Johnson, Little Milton. Et attention, pas de reprises à la p'tite semaine, des trucs approximatifs où seul le riff est identifiable (comme on peut parfois malheureusement en trouver chez d'autres). Non, à chaque fois, c'est la grande classe. Ces gars là sont de véritables juke-box sur pattes.
Warren Haynes

     Bref, tout ça pour signifier que Gov't Mule est un grand groupe, composé de musiciens exceptionnels. Que l'on apprécie ou pas ce groupe, on ne peut en toute bonne foi dénigrer leurs capacités.

     Le plus étonnant, c'est qu'en dépit d'une carrière de plus de vingt ans, le groupe vient peut-être de réaliser là son meilleur opus. Certes, ce n'est ni le plus mordant, ni le plus expansif, ce que ne manqueront pas de relever les amateurs des premiers opus et de "By a Thread". Cependant, c'est vraisemblablement le plus accompli. C'est aussi le plus franchement engagé. Les membres ne se laissent pas aveugler par la propagande de leur administration. Ils gardent les yeux ouvert sur le monde, et ont conscience des disparités et des injustices qui y règnent. Ainsi que de la tournure que prennent les choses, la société dite civilisée.
La photographie de présentation du CD n'est d'ailleurs pas si innocente. Des pantins en course, gesticulant en faisant de grands effets de voix ; eux, tout comme leur monture (une mule - aveuglée ? -), attifés tels des clowns. Ils semblent s'ignorer totalement, cependant ils sont tous deux reliés au même axe, et à un mécanisme commun qui les actionnent. Les sessions d'enregistrements ont eu lieu pendant la campagne présidentielle américaine qui a innové en tombant dans des dérives nauséeuses dignes d'un Jerry Springer Show. Juste reflet du royaume de la télé-réalité et du consumérisme.
 "Cette rampante stupidité qui se propage comme un incendie" chante Warren.

     Sachant qu'on les attend au tournant, le collectif limite les risques en attaquant l'album plutôt fort ; genre "le retour de la horde sauvage". Pas que cela soit particulièrement agressif, toutefois il émane de "Stone Cold Rage" à la fois une furie contenue, bridée, et la sensation libératrice d'un désir trop longtemps retenu. C'est un barrage trop plein qui ouvre ses vannes, libérant un épais flot de Hard-blues incandescent. On y sent une troupe au taquet, irradiant d'électricité. Warren alterne entre un riff nerveux, des accords en mute (étouffés)  liant chaque reprise, et un copieusement habillé de wah-wah. Jorgen multiplie les plans groovy sur une tonalité medium, au son et à l'attaque proche d'un Tom Petersson, et Matt écrase ses peaux avec force et fluidité. Les propos sont amers, désabusés.
"People talking 'bout a revolution. People talking 'bout taking the street. Some folks saying there's no solution. Some folks ain't waiting 'round to see".
Jorgen Carlsson & Danny Louis

Avec à peine moins d'intensité "Drawn that Way" enchaîne dans un style Hard-blues évocateur de Starfighters (clic/lien) "Where is your mansion ? How much did it cost ? Is that you on Jesus on the Cross ? ... You're not really a man of God ; you're just drawn tha way !". Des dents vont grincer ... Le coda prend l'auditeur à contre-pied. Alors que le morceau semble prendre fin abruptement, après une courte pause de deux secondes, le collectif repart en accélérant le tempo pour ouvrir la route à une joute de guitares (avec Danny Louis ?) rivalisant de licks de boogie-blues aptes à recevoir la bénédiction du Révérend Willie G. C'est proche de l'hommage au Texan.

Cependant, en dépit d'un départ sous le signe d'un Rock relativement Heavy, la cadence est ralentie pour inviter la Soul à bras ouverts. Si cet élément a très tôt fait partie des nombreux ingrédients du trio (formats des débuts), jamais auparavant, il n'avait alors autant rayonné. L'album solo de Warren, "Man in Motion", a laissé des traces. Toutefois, ici, les cuivres sont totalement absents, et le Rock nourri au son des ténors du Hard-blues et du Southern-rock des 70's est toujours latent, présent, prêt à surgir au moindre appui, à la moindre exclamation. Il suffit d'un rien pour qu'il sorte sa griffe et lacère les esgourdes.
A ce titre, "The Man I Want to Be" - riche texte portant sur l'éternelle difficulté des relations amoureuses et l'impossibilité pour un homme de parvenir à changer, à mûrir, en dépit de sa lucidité - s'offre comme le mariage d'un Mighty Sam McClain et de Free. La ballade "Dreams & Songs" s'inscrit dans la continuité d'un "Soulshine", chanson Souful que Warren avait composée pour le Allman Brothers Band (album "Where it all Begins"), reprise par Larry McCray et que Gov't Mule reprendra à son compte. Il y autant d'intensité, sinon plus ; la maturité ayant fait place à la fougue de la jeunesse. L'orgue de Louis et les quelques chœurs gospels exacerbent les remords qu'évoquent les paroles de la chanson : Désormais, une bonne partie de la vie est derrière soi ; on ne savait pas que le temps passait si vite, et on ne peut revenir en arrière. Seules les chansons et les rêves le permettent, mais y a-t'il un réconfort à en retirer ?

Des titres qui ne manqueront pas d'éveiller des reproches acerbes, et qui relégueront pour certains cet opus à l'arrière garde, le considérant comme un des moins réussis parce que jugé entaché par des morceaux aux vertus narcotiques, voire aux titres mielleux. Mais il est vrai que "Travelling Tune", country-rock plutôt mollasson, et "Sarah, Surrender", Soul typé 70's, entre Isaac Hayes, les Staples Singers et Marvin Gayes, - toutefois, c'est un peu plus lourd que ces derniers - ont de quoi donner du grain à moudre aux intransigeants.
De plus, Warren n'a jamais été aussi avare de soli, et ce ne sont pas les claviers de Danny Louis qui ont comblé cette absence. Seulement le collectif préfère varier les climats, se fendre d'un bon break, plutôt que d'abuser d'envolées solitaires.
On pourrait avancer que la Mule a perdu ses dents, qu'elle est désormais nourrie de soupe tiède et abreuvée d'infusions à la camomille. Pourtant, l'entrée en matière et le Hard blues séminal et primaire "Dark was the Night, Cold was the Ground" renouent complètement avec la morgue des trois premiers opus. Ce dernier résonne comme un mantra porté par des orques impatients de se jeter dans une bataille. Alors que c'est le seul morceau qui n'ait pas été composé par le groupe, par ailleurs à l'origine un country-blues - un traditionnel gravé par Blind Willie Johnson -, ici c'est un décor pesant, terreux, assombri par un orage menaçant d'où sourd une psalmodie guerrière.
 Il y a aussi du mordant dans "Thorns of Life". Un morceau aux sombres accents Pink-floydiens, suintant d'angoisse et d'oppression, qui finissent par s'évaporer sous les coups de boutoirs de bonnes et saines vibrations Hard-blues.

     Le CD bonus équilibre la balance en offrant deux pièces de Hard-rock. "What Fresh Hell" reprend quelque peu les choses là où "Stone Cold Rage" les avait laissées, cependant avec moins d'entrain et de fougue. Par contre, "Click - Track" est du type impétueux, droit dans ses bottes, cinglant et autoritaire, contestataire et revendicatif. Le genre de truc qui irait comme un gant (de fer) à Glenn Hughes ; on s'attend à l'entendre surgir à tous instant (même après plusieurs écoutes).
Jorgen Carlsson & Warren Haynes

     Et puis, il y a cette poignée de pièces généralement attribuées aux Jam bands ; des pièces où les genres s'entrechoquent et fusionnent, en totale liberté. Plus bel exemple ici avec la chanson éponyme qui batifole avec le jazz rugueux et qui semble être quelquefois sur la brèche, frôlant avec l'improvisation.
 Voire avec "Burning Point" où Jimme Vaughan qui, à l'aide de sa Strato sans fard, est venu donner le contrepoint à la wah-wah boueuse de Warren. On ne s'attend pas à retrouver le Texan sur un Funk pataud et ankylosé. Ou est-ce un  Blues tempéré et robotique, agrémenté d'une once de psychédélisme ? Ou bien New-Orleans funk, heavy et maussade ? Le sujet est un appel à la raison devant ce qui semble être un nouvel essor de clivage entre les différentes communautés et ethnies, dans un pays qui aurait dû être un exemplaire de tolérance et d'intégration (en dépit de ce qu'ont enduré les natifs). Du renfermement sur soi encouragé par la virtualité. "Are we that much different ? Tell me what can bring us together ! ... All this rampant stupidity seems to be spreading like fire ! ... Has the world gone insane ? ... Guess we're wired that way, but who is the enemy at the end of the day ? ... Looking each other out ... "

     Quelque soit le genre approché, le son demeure résolument Rock et Heavy. Rien que le timbre et le grain typé Gibson LesPaul (1), gras et crémeux, - entre bleu barbeau, marron mordoré et mauve byzantin ou violine, si l'on devait en définir la couleur -  sont parties intégrantes des ingrédients propres au Heavy-rock ; que l'on peut même considérer comme millésimé 70's. Cependant, il ne s'inscrit pas dans la démarche de la majorité des groupes dits de Hard et/ou de Heavy actuel qui s'évertuent à confondre quantité et qualité, précipitation et vélocité, approximation et feeling. Et surtout qui s'évertuent à produire un son aussi agressif que possible.
Ce "Revolution Come... Revolution Go" marque peut-être une nouvelle étape. Une synthèse de toutes les facettes et couleurs développées lors de son existence, en y intégrant les récréations de ses deux membres fondateurs. Soit la virée Soul de Warren Haynes et l'équipée Heavy-rock progressif du Planet of Abts de Matt Abts et Jorgen Carlsson.
Comme déjà relevé sur des articles précédents le concernant, Gov't Mule est une résurgence de cet esprit libertaire qui animait généralement les groupes insouciants des années satellites de l'an 1970. De ceux qui savaient alors allier le respect de leurs aînés et de leurs mentors, à un intellect d'aventure et d'ouverture. Qui n'avaient d'autres soucis que celui de jouer et de ressentir les vibrations de leur musique, et non de travailler pour rentrer dans un carcan prédéfini. Qui étaient bien plus animés par un désir de créativité que par la cupidité.
Gibson Les Paul douze cordes, pour la slide

     On oublie souvent que Warren Haynes est aussi un chanteur. Même si son registre est souvent assombri par une amertume et une morosité qui remontent à la surface, il n'en est pas moins de qualité, et d'une justesse irréprochable. Si donc son chant ne respire pas la joie de vivre, peu sont capables de s'attaquer au répertoire de grands bluesmen, de Robert Plant, d'Ozzy Osbourne, de Gilmour/Waters, de Marley, de Neil Young, sans jamais trébucher, sans jamais tomber dans la caricature et l'autosuffisance, et surtout sans jamais paraître ridicule ou prétentieux. A ce titre, "Outside Myself" cultive le slow-Hard-blues gorgé de Soul, et certains passages font une incursion dans un univers propre à Paul Rodgers. Sans évidemment l'égaler, il n'y est point ridicule. Dommage que le refrain laisse rejaillir son côté sombre qu'il semble parfois avoir du mal à contenir. Du coup, cette love-song, certes chargée d'inquiétude, prend, un instant, une apparence terne, presque viciée. "Feels like there's a wall wrapped around us ; won't let us move. Ooh, so let's be still. For the first time, I feel scared but safe outside myself".
Cette chanson est aussi l'occasion de relever l'excellence de Matt Abts. Ou comment un batteur parvient à donner du corps et de l'émotion. Loin de frapper comme un sourd, c'est un réel plaisir de l'écouter nuancer ses frappes, parvenir à donner des effets (en faisant traîner, baver certaines notes).

La retenue, les silences, la respiration, font partie intégrante de la musique. De même que la libre résonance des accords, où, parfois, les musiciens semblent se délecter jusqu'au bout.
C'est Jorgen Carlsson qui se montre le plus prolixe, le plus bavard. Plutôt que de se caler sur la guitare rythmique ou la batterie, il préfère la relative autonomie des chemins de traverse. Néanmoins, malgré cette fausse indépendance, il parvient à relier l'acidité velouteuse de la six-cordes aux  pulsations des frappes telluriques et tribales. C'est un ciment groovy, élastique et agile. On pourrait croire l'homme discret, effacé même, alors qu'il façonne de savoureuses phrases pleines de swing qui lui ouvrent la porte du cercle fermé des John Paul Jones, Gregg Ridley, Pappalardi, Jim Lea, Geezer, James Jamerson, Geddy Lee, George Porter Jr, etc.

Bref, Gov't Mule est un groupe bien vivant, ayant encore de la ressource, de l'inspiration. Sans avoir besoin de piocher dans les courants tendance, il suit tranquillement, à son rythme, son petit bonhomme de chemin, sortant quand bon lui semble un disque. Surtout - et visiblement - lorsqu'il a acquis suffisamment de nouveau matériel pour être pertinent. De sorte à ne pas faire de faux pas. Un luxe que ne peuvent hélas s'offrir que les groupes indépendants.





(1) Bien que les Les Paul restent encore ses guitares de prédilections (il existe d'ailleurs un modèle signature), depuis quelques temps il multiplie les modèles de Gibson Firebird. Et depuis son excursion solo, il ne se départ plus de quelques ES-335.

Versions "live en studio" présentes sur le CD bonus
 
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le Making Of

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Autres articles / GOV'T MULE (clic/liens) :
"Gov't Mule" (1995) ; "Shout !" (09.2013) ;  Gov't Mule feat. John Scofield "Sco-Mule" (2015) ; "The Tel-Star Sessions" (2016)
+ Warren Haynes "Man in Motion" (2011) et Planet Of the Abts "All Things the Valley" (2015)

7 commentaires:

  1. Vite! vite avant que Shuffle n'arrive avec ses gros sabots et sa mauvaise foi......si, si , j'insiste! Formidable disque évidemment, le seul point de convergence que j'aurais avec SM, c'est la contribution lamentable du déplorable Jimmy Vaughan , le guitariste qui joue avec un seul doigt !!!!!

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    1. Ouch ! T'es dur avec Jimmy. On peut même dire que tu fais ton Shuffle :-)
      Perso, j'aime bien la participation de Vaughan sur "Burning Point", avec cette sonorité tranchant complètement avec celle de Haynes. Je trouve même que cela se marie assez bien.

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  3. 11 disques et des participations en veux-tu en voilà; Haynes souffre manifestement de guitarrhée. Pour l'heure, c'est incurable, il faut donc s'attendre à un autre CD d'ici 3 semaines. J'ai aussi appris que Haynes était un grand penseur, tenant le milieu entre Cioran (pour les propos désabusés) et Ménie Grégoire ( pour la difficulté des relations amoureuses). Je vous envie d'apprécier des gens comme ça.

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    1. Ouais, mais ça, c'est de la médisance pure, et gratuite.
      Au moins, lui, ne chante pas que nous sommes chanceux de vivre dans le pays des bisounours. Que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

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  4. Réponses
    1. Ben ouais ... tu le provoques ... et c'est un susceptible.

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