samedi 7 mai 2016

Ralph VAUGHAN WILLIAMS – Symphonie N° 3 "Pastorale" – Bernard HAITINK – par Claude TOON



- Le nom de ce compositeur ne m'est pas totalement inconnu M'sieur Claude. Vous en avez déjà parlé je crois, cela dit, je ne saurais guère développer…
- Oui Sonia, un chapitre sur une œuvre charmante dans un récital varié de la jeune violoniste Julia Fischer. Un album où il partage l'affiche avec Respighi, Suk et Ernest Chausson…
- Ah oui, c'est cela : The Lark ascending… heuu "l'envol de l'alouette" pour violon solo et orchestre. Très poétique. Et aujourd'hui SA chronique personnelle…
- Oui, depuis le temps… Une très belle et champêtre (pas tant que cela) symphonie de ce compositeur anglais de grand talent et qui nous a quittés en 1958 à… 86 ans !!
- La pochette montre un paysage venteux mais en jouant sur les tons sombres et dorés. Un bon choix d'après vous ?
- Ma foi oui, une peinture de Nesta Campbell représentant la dualité de l'album : la bucolique 3ème symphonie et la violence de la 4ème écrite avant que se déchaîne le conflit mondial…

Ralph Vaughan Williams (1872-1858)
Replet l'âge venu, le menton bien carré, les sourcils broussailleux... bienvenu au  "So british" Sir Ralph Vaughan Williams, l'un des compositeurs les plus doués et emblématiques de la perfide Albion, joué fréquemment outre-Manche comme Elgar, Delius, Britten ou Walton.
En France ? Et bien hormis les disques en import qui font le bonheur des mélomanes, je ne me rappelle pas en 50 ans avoir vu son nom au programme d'un concert… Bon je ne vous ressers pas ma diatribe habituelle sur le manque d'imagination et de prise de risque des directeurs des orchestres nationaux (comme les musées), sinon ma tension va encore monter, et puis j'en remettrai bientôt une couche avec l'un des plus célèbres compositeurs jamais présentés dans ce blog : Richard Wetz. Si je vous dis que je connais plus de cinq intégrales des symphonies de Sir Ralph, toutes gravées in Great Britain, vous aurez compris que ce compositeur est bien plus qu'un petit maître. D'autant qu'il a connu un franc succès mérité de son vivant et n'est donc pas un second couteau déniché par un petit label en quête d'originalité…
Automne 1872 : le petit Ralph voit le jour dans une famille dominée par l'image d'un père pasteur qui meurt en 1875. Il est le petit-neveu de Charles Darwin et la théorie de l'évolution a bien agi pour cet homme qui consacrera sa vie à la musique au plus haut niveau, tout en professant des idées démocratiques et humanistes, et cela bien que né d'une famille aisée en plaine époque victorienne !! (Je précise en passant que, depuis le baroqueux Henry Purcell (1659-1689), l'Angleterre n'a connu aucun compositeur susceptible de rivaliser avec les grands maîtres allemands, français ou italiens durant les époques classique et romantique… Vaughan Williams et quelques autres cités plus haut vont ouvrir enfin une nouvelle époque dans un Royaume-Uni pourtant très mélomane.)
Sa formation commence par le piano, qu'à ses dires, Vaughan Williams ne maîtrisera, puis  le violon, avec plus de succès. Le jeune homme ne sera jamais un virtuose mais il a les fibres d'un compositeur. Il suit les cours de Charles Villiers Stanford, compositeur irlandais à redécouvrir, au Royal College of Music puis travaille un temps au Trinity College de Cambridge. Du solide. Il se liera d'amitié avec Leopold Stokowski qui fera plus tard découvrir ses symphonies au public yankee. Voyageant, il bénéficiera des conseils du violoniste et compositeur allemand Max Bruch et surtout, en France, de ceux de Maurice Ravel qui influencera son style.
Il faudra plusieurs articles pour cerner le personnage. En bref : comme Bartók, il va se passionner pour les chants traditionnels de sa patrie. En 1914, il a la possibilité d'éviter la mobilisation ou alors d'occuper le grade d'officier planqué…. Il refuse et se porte volontaire dans la boucherie des tranchées comme simple ambulancier (à l'instar de Ravel), assistant les malheureux blessés jusqu'à l'épuisement… Le bruit de la mitraille perturbera à jamais son audition. Il ressort très marqué de cet holocauste insensé et va chercher dans la spiritualité un réconfort, un mysticisme dont n'est pas dépourvu la symphonie "pastorale". Son écriture peut paraître postromantique de prime abord, mais entre les deux conflits mondiaux, et notamment avec la cataclysmique symphonie N°4, Vaughan Williams abordera un style plus moderne, même si les recherches atonales de l'école de Vienne ne le concernent pas.
Son œuvre est immense et la discographie généreuse en Angleterre : 9 symphonies, des concertos, plusieurs opéras aux livrets très humour anglais (The poisoned kiss), des ballets. Comme tout anglais, le catalogue comprend : de la musique chorale, et enfin des pièces pour piano et de musique de chambre. Disparu en 1958, Vaughan Williams repose à l'abbaye de Westminster à coté de Purcell.
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Quatrième article pour le maestro Bernard Haitink. Je ne reprends donc pas le parcours du chef néerlandais détaillé dans la chronique consacrée à son interprétation de la 5ème symphonie de Chostakovitch. (Clic) Nous l'avions aussi écouté dans une gravure récente de la symphonie Alpestre de Strauss et Les préludes de Liszt (Clic) et (Clic).
Si Bernard Haitink vient de fêter ses 87 ans, l'infatigable chef, spécialiste de Bruckner, Mahler et tant d'autres compositeurs continue bon pied bon œil sa carrière comme chef invité des meilleures phalanges de la planète. Ce petit homme souriant me bluffe par sa longévité artistique qui, malgré les ans, demeure à un très haut niveau qualitatif…
En cette année où j'ai dû écrire les RIP de Kurt Masur et Pierre Boulez, deux chefs de sa génération, je ne suis pas pressé d'écrire la sienne. Milieu des années 1990, Philips, dont Haitink a été un pilier du catalogue discographique de grande diffusion (Amsterdam, Berlin, Vienne), se saborde et abandonne nombre d'artistes qui ont fait sa fortune. Bernard Haitink va pouvoir néanmoins être sollicité facilement par d'autres labels, comme EMI qui lui propose de réaliser cette intégrale des symphonies de Vaughan Williams avec le Philharmonique de Londres. Le résultat fera sensation et concurrencera les cycles dirigés par Sir Adrian Boult considérés comme des références. Cet album est paru en 1998.
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Campbell Nesta Jennings (Clairière près de Kamelott)
Avec sa 3ème symphonie écrite entre 1916 (esquisses) et 1919, il faut tourner le dos à de nombreuses idées préconçues. "Pastorale" ? Tant que cela ? L'image idyllique des paysages du Kent et des gentils moutons résume-t-elle seule la substance de l'ouvrage ? Rien n'est moins sûr. Il n'était pas de bon ton chez les alliés triomphants d'écrire de la musique désenchantée sur l'absurdité et l'horreur de la Grande guerre. Certes, les accents bucoliques sont omniprésents dans la symphonie. Mais, que faut-il y entendre : une carte postale musicale ou l'évocation d'un monde serein à jamais perdu dans la révolution industrielle et guerrière et la glaise sanglante des tranchées ? À la fin de sa vie, Vaughan Williams écrira que l'on s'est souvent mépris avec des images d'Épinal pittoresques à propos de son œuvre, voulue plutôt comme un requiem sur ces temps qui broyaient les hommes.
Vaughan Williams postromantique et académique ? Pas vraiment ! La symphonie comporte une suite de 4 mouvements lents et non pas l'enchaînement traditionnel jusqu'à l'usure chez la plupart des symphonies d'autres compositeurs, à savoir : vif, lent vif, vif.
L'orchestration est riche : 
3 flutes (dont 1 piccolo), 2 hautbois + cor anglais, 3 clarinettes et clarinette basse, 2 bassons, 4 cors, 3 trompettes + trompette naturelle sans pistons, 3 trombones, tuba, timbales, triangle, cymbales, grosse caisse, célesta, harpes, cordes et une voix de soprano pour le final. La création eut, lieu en 1922 sous la direction de Adrian Boult alors bien jeune…

William Lewis (Soldats en retraite en 1914)
1 – Molto moderato : flutes et clarinettes énoncent seules les trois premières mesures : une mélopée rythmée, au thème indéfini. Cette ondulation musicale évoque le balancement des blés ou des herbages et peut d'emblée justifier le sous-titre "Pastorale" de l'œuvre et sa réputation de musique champêtre et impressionniste. La légère brise et les nébulosités tourmentées du ciel anglais ainsi mises en musique voient leur rusticité renforcée par l'entrée de la harpe, des violoncelles et des contrebasses. L'association insolite de do majeur et mi bémol majeur accentue la sensation de rêverie suggérée par cette cantilène. Un premier thème, élégiaque, surgit au violon solo et sera repris par le hautbois. Vaughan Williams oppose ainsi deux effets : timbre radieux et note d'amertume comme première réponse à l'ambiguïté de la conception "quiétude-guerre" sous-jacente, conjecture analysée dans le paragraphe précédent. Un premier thème au sens sonate ? Non, plutôt un leitmotiv qui va charpenter tout ce mouvement par d'infinies inflexions. La structure classique exposition-réexposition-etc. n'apparait pas et Vaughan Williams requiert pour sa partition une écriture polytonale.
À l'évidence, son voyage en France, ses relations avec Ravel et sans doute l'étude du langage debussyste a influencé son mode de composition. (Réécoutons ce moderato en regard des 1er et 3ème nocturnes de Debussy présentés les semaines passées (Clic) ou Miroirs de Ravel…)
William Holman Hunt (Moutons égarés)
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Les cordes développent la ligne sinueuse du discours accompagné d'interventions fantasmagoriques des cors, trompettes et bois. L'orchestration reste très peu concertante. Vaughan Williams superpose des vagues ombreuses et diaphanes par un jeu savant de variations circulant de pupitre en pupitre. Difficile à détailler, oui, mais enchanteur à écouter. Bernard Haitink respecte l'indication de tempo modéré, mais articule néanmoins avec dynamisme le phrasé pour ciseler toutes les interventions des instruments. Le chef exprime ainsi élégamment cette fausse candeur typique du style du compositeur. De-ci de-là, des élans symphoniques plus marqués nous interpellent pour signifier un écart par rapport au réalisme campagnard, une évasion vers une musique pure aux accents pathétiques. Et toujours ce chant obsédant et dramatique du hautbois, témoin évident d'une angoisse sourde par-delà les paysages idylliques, motif douloureux présent jusque dans la conclusion de la coda vindicative. Les moutons peuvent-ils être tristes ou perdus comme dans ce tableau ?

2 – Lento moderato : [10:20] soyons clair : le premier moderato connaissait une vocation contemplative et champêtre. Ici, les appels funestes de cors et une litanie des cordes nous écartent un peu plus du symbolisme du premier mouvement. Une complainte, ondoyant de pupitre en pupitre nous présente un compositeur songeur. Le thème des cors est repris au violoncelle, lancinant. Le climat si étrange, indéfinissable, hésitant entre méditation et aube grise, évolue vers un solo funeste d'une trompette naturelle, celle utilisée sur un champ de bataille, pour une sonnerie aux morts lointaine. ("Réminiscence du son d'un clairon jouant faux dans les tranchées.") Rien de lugubre pourtant dans ce passage. Interrogatif sur les mystères de la psyché humaine, souvenir affligé face à la campagne de son Gloucester natal aux teintes pastelles ? Certainement. Bernard Haitink joue la carte d'une fluidité émouvante. Le chef montre une fois de plus sa probité, son sens de l'effacement face à une partition toute en intimité…

3 – Moderato pesante : [19:32] peut-on appliquer le terme scherzo pour ce mouvement ? Bonne question. Bien que lent, l'orchestre s'épanche avec vigueur pour ne pas dire violence. La musique épouse une gaité et un allant contrastant avec le calme des deux parties précédentes. Une reptation épique des cors et cordes graves donne la parole à un orchestre enfin débridé avec des chocs de grosses caisses, de réjouissants traits de trompettes, une puissance débonnaire que l'on n'attendait plus. Un passage central amusant propose un trio informel en forme de duo mélodieux entre la flûte et la harpe avant une reprise de la thématique granitique introductive. Vaughan Williams, qui montre depuis le début de sa composition des velléités de modernisme, passe outre la symétrie usuelle d'un scherzo en concluant par une coda fuguée et malicieuse aux cordes et aux vents.

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4 – Lento : [27:10] un roulement ppp de timbales. La voix éthérée de la soprano (Amanda Roocroft, qui peut être remplacée par une clarinette dixit la partition) psalmodie sans texte précis hors scène. L'orchestre poursuit cette courte introduction vocale par un chant totalement libre à la tonalité gracieuse et lyrique. Toute tristesse a disparu au bénéfice d'une gaie félicité animée de passages ludiques. La musique ondule sans but précis. Chaque instrument intervient pour marquer, sur un accompagnement tendre de la harpe, une réconciliation après les affres du lento et sa trompette mortifère. Prairies et agneaux ont-ils retrouvé la paix ? Le final évolue vers un climax étonnamment clément tandis que la voix de la soprano revient conclure cette belle symphonie sur le chemin du silence…
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Bernard Haitink concilie à merveille la poésie et la mélancolie en conflit dans l'œuvre par la précision et l'équilibre qui lui sont légendaires.
Je parlais de plusieurs intégrales en introduction de cette chronique. Sir Adrian Boult, chef célébrissime dans son pays reste le défenseur hors pair de la musique de Vaughan Williams. Les enregistrements sont légions depuis l'âge du 78 tours. J'avais présenté ce chef dans un commentaire consacré au concerto pour violoncelle de Dvorak (Clic). L'intégrale des années 60 pour EMI gravée avec l'orchestre Philharmonique de Londres et le New Philharmonia concurrence directement celle de Haitink.
Le chef anglais adopte des tempos plus soutenus et un phrasé plus tonique. La dualité pastorale et épique de la symphonie devient par là-même plus farouche que chez d'autres interprètes privilégiant la contemplation et le pessimisme. Il faut souligner que les symphonies majeures sont celles numérotées de 3 à 6. Les autres sont de forme plus étrangère à l'univers symphonique, notamment la 1ère, plus proche de l'oratorio, ou la 7ème qui est la compilation d'une musique de film évoquant l'Antarctique. À mon sens l'unique référence opposable à Haitink (EMI – 6/6)
Autres intégrales notables : Richard Hickox et Andrew Davis. Leonard Slatkin déçoit, trahi par une prise de son insipide.



2 commentaires:

  1. Si si, ici, j'ai déjà pu entendre au moins deux fois du Vaughan Williams en concert : une fois lors d'un concert de musique de chambre et une fois lors d'un d'un concert symphonique :-) C'est assez rare, mais pas impossible !
    Très jolie chronique pour une belle symphonie, au demeurant, comme d'habitude ! Haitink est un chef que j'apprécie beaucoup, mais, dans ce corpus, je préfère Adrian Boult, grand défenseur des traditions locales -il excelle également dans Elgar (et dans Brahms !)-. Le troisième mouvement devait correspondre, selon Vaughan Williams, à "une danse lente", avec un trio plus rapide.

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    1. Merci Diablotin pour ces remarques…

      Je trouve que les programmes de concerts sont vraiment très "classiques". Je n'ai pas encore eu l'occasion de tester la Philharmonie de Paris après avoir été un pilier de la salle Pleyel et du TCE… Philharmonie de Berlin cet hiver : toutes les symphonies de Beethoven (très original !). Alors qu'à Pleyel en 2014 : Schoenberg, Berg et Stravinsky…
      Un seul concert cette saison : Philharmonie de Vienne (que je ne n'avais jamais entendue) : Mozart (Yuja Wang) et La symphonie Manfred de Tchaïkovski, ça change un peu, surtout sous la houlette de Gergiev :o)

      Tout a fait d'accord avec la suprématie des gravures de Adrian Boult dans Vaughan Williams, d'autant que le son est très clair pour ces disques un peu anciens… Cet été, je prévois une "brève" avec la "Fantaisie sur un Thème de Talis" dirigée par Stokowski à… 92 ans !!! Bluffant. Celle de 1952 à Philadelphie est encore plus stupéfiante…

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