lundi 7 mars 2016

R.I.P. - Nikolaus HARNONCOURT (1929-2016)



- Et un autre R.I.P M'sieur Claude… Nikolaus Harnoncourt était une légende du renouveau dans l'interprétation de la musique baroque, je crois…
- C'est le moins que l'on puisse dire Sonia. Très décrié dans les années 50-60, ce chef ignorant le mépris, a retrouvé la magie et les couleurs chez Monteverdi, Bach, etc.
- Vous avez illustré votre intro avec une photo où l'artiste semble "bouffer du lion" si je puis me permettre cette expression en cette circonstance ? Un choix volontaire ?
- C'est Très volontaire ma chère. Harnoncourt était un homme qui galvanisait ses musiciens, luttait sans relâche contre l'opprobre. On disait de lui qu'il "aurait animé des pierres" !
- Je vois que vous aviez déjà parlé de ce musicien à propos de l'oratorio de Noël de Bach. J'attends la suite…

J'avoue mon embarras pour commencer cet hommage indispensable. J'avais déjà écrit l'essentiel et même plus sur le rôle de Nikolaus Harnoncourt dans l'article Bach de décembre 2012 sur ce pionnier qui a revisité l'univers baroque pour retrouver l'authenticité de la sonorité originelle. Je fais donc un copier-coller modifié dans un premier temps. Vous allez tous penser que je ne me foule pas. Mais, d'une part je n'aime pas les redites et puis mettre un "Clic" pour se rendre trois bonnes années en arrière n'est pas très emballant. Donc, le même texte, oui, mais je dois désormais changer de temps et parler au passé et bien entendu le réviser…
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Le comte Nikolaus de la Fontaine und d’Harnoncourt-Unverzagt (rien que ça, descendant des Habsbourg) mieux connu sous le nom de Nikolaus Harnoncourt était né à Berlin en 1929. Il commença sa carrière musicale  comme violoncelliste dans l'orchestre Symphonique de Vienne. C'est Herbert von Karajan qui l'avait engagé, nous sommes en 1952. Le jeune artiste s'ennuyait-il face à l'académisme de bien des interprétations de l'époque ?
En 1953, il a 24 ans, il fonde avec Alice Hoffelner, son épouse, le Concentus Musicus de Vienne. Son objectif : retrouver l'authenticité de l'exécution des œuvres en les replaçant dans les contextes sonores et stylistiques de leur époque. Cela concerne d'abord les instruments : violons à cordes en boyau, flûte à bec, viole, cuivres naturels sans pistons, diapason différent, etc. Pour les voix, même chose : plus de femmes dans l'interprétation baroque (ce n'est pas de la misogynie mais de la musicologie), des contreténors et contraltos masculins (proche des castrats aux tessitures redécouvertes par Alfred Deller), et des chœurs de garçons qui remplacent les sopranos et altos féminins. Les effectifs se réduisent pour retrouver les couleurs noyées dans la masse des grandes phalanges romantiques.
200 cantates de Bach en 60 CD !
Les puristes hurlaient !! "Ça sonne faux "(à cause du diapason ! Tu parles, de tout temps, il n'y a jamais eu deux orchestres allemands de renom qui utilisent le même), "c'est trop rapide, des contraltos féminins chantent parfois des rôles masculins, c'est…" Bref, le pavé était dans la mare, les pour et les contre se déchaînaient ! On ne s'interrogeait pas par passion musicale sur la démarche. Non, on s'invectivait sur la forme. J'avais 20 ans en 1971. Assez mystique de nature, je n'adhérais pas trop à la sévérité luthérienne, aux sonorités inhabituelles et un peu rêches, aux gosses qui chantaient un peu faux, au minimalisme orchestral. Je restais, à l'époque, plutôt attaché à la spiritualité d'un Jochum ou d'un Mausberger. Mais, petit à petit, mon oreille sera conquise grâce aux musiciens qui ont suivi le pas de Harnoncourt en cherchant une véritable osmose entre la reconstitution historique et l'émotion.

Dans ces années-là, des artistes visionnaires envoyaient "valser" les interprétations "romantiques" recourant à des effectifs brucknériens et épais, et rejetaient les conceptions sulpiciennes. En effet, Harnoncourt a été bien suivi par une génération de baroqueux, et seules quelques interprétations spirituellement habitées des chefs de l'ancienne garde ont survécu dans les discographies. Et encore, seuls les mélomanes compulsifs y attachent de l'importance.
Nikolaus n'est pas seul, il rejoint Gustav Leonhardt (clic) dans ce mouvement. Les deux hommes vont graver l'intégrale des cantates de Bach connues (environ 200, 60 CDs). Un projet sans concurrence entre deux hommes pourtant très différents. Au radicalisme de Leonhardt (pas de femmes dans les chœurs !) s'oppose une certaine souplesse de la part de Harnoncourt. Remise en cause permanente de son travail et de ses recherches qui lui offrira une belle carrière dans le registre non baroque. Un monument toujours au catalogue qui a renvoyé Münchinger aux oubliettes. Dommage sans doute, mais on n'arrête pas l'histoire. Depuis 2012, une autre intégrale s'est imposée, celle de John Elliot Gardiner, autre grand défenseur du retour aux sources. Sacrée entreprise que cette intégrale où un jeunot, Philip Herrewege (clic), participe à l'aventure en préparant les chœurs. On connait quelle carrière fabuleuse attend ce jeune disciple...
60 ans plus tard, on n'imaginera plus jouer la musique baroque avec 300 interprètes. Le radicalisme de Harnoncourt avait muri vers une approche plus chaleureuse. Les chanteuses formées au chant détimbré ont fait leur retour. René Jacobs, Frans Brüggen, Paul McCreesh et tant d'autres ont magnifié le style avec plus de douceur et d'émotion. Curieusement, chez Harnoncourt, ce même virage ne réjouissait pas toujours autant que l'enthousiasme fougueux des années 60-70.
Je considère Nikolaus Harnoncourt comme le Pierre Boulez du baroque. Les deux hommes partageaient ce souci scrupuleux du respect musicologique et de ne pas s'approprier la partition pour y appliquer une vision trop personnelle. Il en résulte à mon sens chez Harnoncourt une certaine froideur dans ses exécutions au cordeau. Pour ma part, je n'arrivais pas souvent à entrer dans ce monde presque aseptisé. Cela dit, Harnoncourt a de nombreux fans qui admireront justement cette fidélité au texte, cette recherche de l'authenticité. Il est important de souligner que dans ses enregistrements des années 60-70, Harnoncourt proposait une lecture allégée dans lesquels toutes les subtilités des partitions reprenaient vie, une démarche courageuse face à l'opprobre des critiques officiels ancrés dans la tradition (les Goléa et Cie). Je me dois de préciser que certains critiques de l'époque ont largement tourné leurs vestes, quitte à traiter désormais Otto Klemperer de pachyderme dans Bach (sic) ! Je ne cite personne…
Depuis une vingtaine d'années, Nikolaus Harnoncourt s'était tourné vers une carrière de chef plus classique. Dirigeant les meilleurs orchestres à Vienne ou Amsterdam, il revisitait toujours, avec une infinie précision dans la lettre, le répertoire classique et romantique. Il continuait de diviser les mélomanes. A mon sens ses interprétations de Bruckner n'apportaient rien de nouveau, mais ses symphonies de Schumann bénéficiaient du dépoussiérage cher au maestro.
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Bon voilà une nouvelle version de mon texte. Le musicologue Antoine Goléa hurlait aux loups dans les années 70. Le bonhomme, pittoresque, violoniste raté à ses dires et obsédé par le sérialisme, vociférait parce que : comme  à l'époque de Monteverdi dans l'opéra Le couronnement de Poppée, Harnoncourt faisait chanter des rôles masculins tenus par des castrats par des cantatrices alto ou contralto. Ô crime. Andreas Scholl ou Philippe Jarousky n'étaient pas nés ou très gamins… Qui, à part Pat et moi et quelques fondus se souviennent de Goléa ? Personne. Le critique à la diatribe théâtrale n'a pas fait école – contrairement à l'art de Harnoncourt – et il est tombé dans l'oubli des chantres de l'obscurantisme et de la mauvaise foi.
Harnoncourt était le premier à avoir compris, que, même si le travail profondément salutaire de redécouverte de Bach par Mendelssohn évitait de perdre à jamais un tel patrimoine musical, le compositeur avait un peu trahi le style baroque en ressuscitant les passions de Bach à sa sauce romantique.

Et puis au-delà des considérations musicologiques, il y avait un musicien et un chef d'une fougue sans pareille. La photo en préambule montre l'énergie projetée vers ses instrumentistes. Harnoncourt dirigeait aussi avec les yeux, exorbités, habités par un génie intérieur et foudroyant avec aménité les effectifs.

Depuis mes débuts de chroniqueur dans le Deblocnot en 2011, j'ai écrit les RIP des trois fondateurs du renouveau baroque : Gustav Leonhardt, Frans Brüggen et en ce jour : Nikolaus Harnoncourt. Longue vie à ses disciples et bonnes discussions au paradis entre le maître Harnoncourt et Bach, Monteverdi et tant d'autres qu'il a si bien servis.

J'ai prévu dans le programme 2016 de vous parler de la symphonie n° 36 "Linz" de Mozart par ce chef. Nous pourrons encore évoquer son talent, son style clair et vivifiant lors de cette chronique à venir…
J'ai appris la mort d'Harnoncourt survenue samedi 5 mars ce matin chez… mon kiné, également amateur de musique classique. Merci aux médias et JT d'avoir fait l'impasse totale sur un musicien qui a révolutionné à jamais l'écoute de la musique baroque... Vive le foot !

Vidéos : La Cantate BWV 147 de Bach avec le Concentus de Vienne en 2000 suivi d'une lumineuse interprétation de la symphonie "écossaise" de Mendelssohn avec l'Orchestre de Chambre d'Europe.
Puis le début de l'Orféo de Claudio Monteverdi (1600, le premier opéra connu) dans un enregistrement de 1968 également avec le Concentus de Vienne. Des sonorités des plus étranges ! Pas étonnant que les mélomanes, moi le premier, aient été déconcertés à l'époque… Enfin, une lecture passionnante car très idiomatique et vivace de la 3ème symphonie de Bruckner avec le Concertgebouw d'Amsterdam, un orchestre qu'il dirigea souvent.



2 commentaires:

  1. Eh oui ! L'intégrale des Cantates de Bach et les concertos Brandebourgeois par Nikolaus Harnoncourt. La dernière fois que je l'ai entendus,c'était à un concert du nouvelle an à Vienne je ne sais plus quand.

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    1. C'est vrai que l'invitation par le Philharmonie de Vienne à être dirigée par Nikolaus Harnoncourt pour ce concert du nouvel an a du en surprendre plus d'un !
      Il a assuré ce concert d'audience planétaire en 2001 et 2003.

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