jeudi 4 février 2016

BERLIN, BOWIE et CHRISTIANE F. par Pat Slade








Bowie acteur dans son propre rôle




Sans être un grand fan de David Bowie, j’aimais quand même les choses qu’il a faites et je respectais l’artiste. Et moi aussi je voulais rajouter une pierre à l’édifice du souvenir de Ziggy Stardust au travers des miens. Ma première rencontre avec l’homme aux yeux vairons fut en 1976 avec l’album «The man who sold the world»  sorti en 1970. Mais ce fut avec la lecture du livre sur Christiane Felscherinow «Wir Kinder vom bahnhof Zoo» (Nous des enfants de la gare Zoo) plus connu sous le titre français racoleur de «Moi Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée…» qui va me faire approfondir ma connaissance musical du Major Jack Celliers. 

Natja Brunckhorst
Après avoir absorbé ce bouquin comme un mort de faim, j’ai, évidemment, été voir le film de Uli Edel avec Natja Brunckhorst qui reflète assez bien ce que contient les 339 pages dactylographiées. Mais quand j’aime quelque chose, je vais toujours au bout de mes passions, j’étais jeune et j’avais les moyens de voyager, je connaissais bien l’Allemagne pour y avoir déjà trainé mes guêtres. Et marqué par cette histoire qui date de 1976, j’allai en 1986 à Berlin sur les traces de Christiane et des enfants de la gare Zoo. Berlin : une ville que je vais tout de suite détester par rapport à Cologne (Köln) qui est une ville magnifique. A l’époque le mur existait encore et la misère sociale suintait de toute part. Le fameux mur construit en 1961 qui séparait l’ouest de l’est, faisait voir un Berlin-est comme une ville fantôme alors que les vopos (Volkspolizei), la police de l’Allemagne de l’est, vous mataient avec leurs jumelles quand vous montiez sur les passerelles en bois pour regarder de l’autre coté.

Christiane Felscherinow en 1977
Mais pour revenir à Christiane F., elle va grandir dans cette misère sociale dont je parlais plus haut. Un père alcoolique qui a la main leste et qui, pour n’importe quelle raison, la battra régulièrement. Le milieu où elle vit est la cité Gropius (Gropiusstadt), du nom de Walter Gropius architecte et designer allemand marié à la veuve de Gustav Mahler qui prépara les plans initiaux. Mais la cité Gropius de Berlin ressemble plus au Val-Fourré de Mantes-la-Jolie qu’à autre chose. A une époque ou le problème de la maltraitance juvénile était encore un sujet tabou, Christiane va chercher à s’évader de ce cloaque qui l’étouffe en fréquentant des groupes de jeunes qui cherchent à s’émanciper en rejetant la société et la bourgeoisie dite «Supérieure». Elle commence à fréquenter la boîte de nuit le «Sound» qui était considérée, à l’époque, comme la boîte la plus moderne d’Europe. Elle sera détruite dans un incendie vers la fin des années 80. C’est à ce moment la que la drogue fera doucement puis avec perversité son apparition dans la vie de Christiane, avec d'abord le haschich et les joints, les cachets de tranxene et les buvards de L.S.D. Elle a douze ans...

David Bowie, lui, est à l’époque l'idole incontestée d’une certaine jeunesse. Ce dernier ayant une addiction à la cocaïne, il devient paranoïaque et mégalomane, en 1976 il enregistre «Station to station» mais la drogue lui donne du flou dans la mémoire, et lui-même dira qu’il ne se rappellera plus l’avoir enregistré. Il fuit la réalité du monde pour se réfugier à Berlin, pour devenir anonyme et pour que le processus créatif reprenne le dessus. Il en sortira grâce à ce que l’on appellera la trilogie Berlinoise avec trois albums : «Low», « Heroes» et « Lodger».  La jeune Christiane est une fan de David Bowie, elle ira le voir en concert comme on peut le voir dans le film, sauf que, pour l’anecdote, les scènes de concert ont été filmées pendant un concert d’AC/DC et pas de Bowie. Les images de Bowie ont été prises plus tard au Etats-Unis avec Nadja Bruckhorst.

Babsi et Stella en 1977
Mais elle n’ira pas seule, elle sera accompagné de ses deux meilleurs amies, Stella, de son vrai nom Catherine Schabeck (décédé en 2004) et Babsi (Babette Döge) toutes les deux prostituées et héroïnomanes. Babsi aura le triste privilège de devoir sa célébrité par son décès en 1977 à la l’âge de 14 ans ! Ce qui en fera la plus jeune victime de la drogue. Babsi était la belle fille d’un pianiste allemand célèbre (Mais je n’ai pas trouvé de qui il s’agissait, si quelqu’un a l’info, je suis preneur). Christiane avait pour habitude de lire quotidiennement le journal et surtout la revue nécrologique pour y découvrir son lot journalier des victimes de l’héroïne à Berlin, et c’est en découvrant le nom de Babsi qu’elle y verra sa propre mort et commencera un travail de rédemption sur sa misérable condition en commençant une cure de désintoxication loin de Berlin. 

Beaucoup de ses amis croisés soit au Sound, soit dans la rue ont laissé leurs vies sous les arcades de la station Zoo, un endroit sinistre à souhait où moi-même je n’allais pas me risquer une fois la nuit venue. Pareil pour la Kufürstentrasse appelée aussi baby-tapin : le lieu de la prostitution infantile. Tout ce qui est représenté dans le film est d’une réalité morbide et une fois sur place on ne peut s’empêcher de frissonner en repensant à Detlev, le petit ami de Christiane, qui se prostituera lui aussi pour pouvoir se payer ses doses quotidiennes. De cette histoire, il ne reste que deux survivant, Christiane et Detlev.

J’ai volontairement omis de raconter toute l’histoire de cette héroïne héroïnomane pour que les personnes qui n’ont ni lu le livre, ni vu le film, puissent découvrir la noirceur du Berlin de la fin des années 70 et faire une plongée au cœur de la dérive des enfants de la gare Zoo.




Christiane F. la B.O





Qui d’autre que David Bowie aurait pu mettre de la musique sur les images de ce film ? Personne ! Même si les titres n’ont pas été écrits spécialement pour le film, il lui suffisait de piocher dans la richesse de son œuvre pour trouver. Et cela n’aurait pas été possible pour un autre artiste.

Tout commence par des images de Berlin la nuit sur la musique de David Bowie qui sera omniprésente pendant les 138 minutes que dure le film. «V-2 Schneider» et une incursion sur un terrain qui apparaît au premier abord étrange, hostile et glauque.

XXX
«TVC 15» entendu dans le film en fond sonore au Sound. Un titre que Bowie a écrit en s’inspirant d’un épisode de la vie de son pote d’Iggy Pop qui, sous substance illégale, croyait que le poste de télévision avalait sa petite amie. La scène, où la bande du nightclub  Sound se retrouve au sommet de la tour Europa, avec son sigle Mercedes  sur la Potsdamer Platz, est couverte par le titre «Heroes/Helden». A la différence de l’album du même nom, il est chanté en allemand et personnellement, je trouve qu’il sonne mieux dans la langue de Goethe que celle de Shakespeare.

Après un «Boys Keep Swinging» entraînant, arrive «Sense of Doubt» qui par son coté sombre et triste représente presque à lui seul l’univers dans lequel Christiane évolue.

Arrive le concert de David Bowie avec son «Station to Station» en live hallucinant et son intro de train à vapeur en plein démarrage et les paroles du refrain qui en rajoute une couche à l’histoire «It’s too late» (Il est trop tard) et qui vont obséder Christiane. Il est seulement dommage que 'l'intro soit tronquée dans le film.

Suivent deux morceaux pour agrémenter l’intrigue du film, « Look Back in Anger» et «Stay» avec la guitare d’Earl Slick omniprésente. Une Bande Original qui se termine par «Warszawa» qui, comme «Sense of Doubt», par sa sonorité et ses images fortes nous font descendre dans la spirale infernale de la vie quotidienne des enfants de la gare Zoo.





Christiane le retour à la vie ?





Après le succès du livre et du film (4 millions de spectateurs dans une vingtaine de pays), Christiane a 18 ans, le crâne à moitié rasé, des cuissardes et les paupières peintes en noir. Elle vit à Hambourg sur la Reeperbahn «L’artère du pêché », l’endroit où les marins venaient se vautrer dans la fange et l’alcool, mais aussi un haut lieu de la culture underground depuis que les Beatles y ont fait leurs premières armes. La musique punk a pris le devant de la scène. Elle vit avec des musiciens et tombe amoureuse de l’un d’eux. Après la sortie du film, tous les projecteurs sont sur elle et elle part pour Los Angeles, pour la promotion. Elle rencontrera Nina Hagen qui l’emmènera en virée dans L.A et rencontrera son idole absolue David Bowie. Elle prend de la coke, la came du moment. Christiane recommencera à se piquer à l’âge de 21 ans et finira en prison pendant dix mois pour détention de drogue. Elle fera des rencontres de tous bords, des personnes qui voudront l’aider à sortir de cet engrenage. A 33 ans elle devient mère d’un petit garçon. Le père, un junkie plus jeune qu’elle, est dépassé. Elle l’élève seule avec l’aide d’un conseiller social.

Christiane aujourd'hui
Elle veut s’installer à Amsterdam avec son fils et son compagnon du moment, le gendre d’un patron de la drogue berlinois. De peur, les services sociaux récupèrent l’enfant de 11 ans. Christiane fonce au centre de protection de l’enfance et embarque son enfant. A Amsterdam, elle n’a plus accès à ses comptes et l’argent commence à manquer. Elle rentre en Allemagne, arrive à la frontière. La police lui arrachera son fils. Évidemment, elle replongera la tête la première dans l’héroïne. 

Qu’en est-il à l’heure actuelle ? Je ne sais pas. Son fils vient d’avoir 17 ans et elle le voit régulièrement. Atteinte de la maladie du junkie l'hépatite C et d'un dysfonctionnement du foie (Cirrhose), Christiane est une survivante d'une époque ou la mort fauchait à chaque coin de rue de jeunes vies berlinoises avec son poison et ses seringues. 

Un livre sur sa vie «Christiane F. ma seconde vie»  est sorti en octobre 2013.

Malgré la drogue, c’est la vie qui a gagné. 

4 commentaires:

  1. Les yeux vairons, ben non; c'est suite à une bagarre dans sa jeunesse. C'état vpas voulu mais ça donnait plus de force à son image

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  2. L'histoire de cette Christiane m'avait largement marquée dans mes très jeunes années.

    je devais me rendre a Berlin l'an passé pour la première fois. Un triste et pénible imprévu m'en aura privé.
    Toujours est-il que ce que m'en a rapporté l'une de mes sœurs (ayant vécue la chute du mur de l'intérieur en 89) en y étant retournée quelques 20 ans après m'avait alors dis avoir retrouvée un Berlin complètement métamorphosé et très attractif.

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  3. oui Vincent, je suppose que Berlin a du énormement changé depuis mon passage et la chute du mur, mais les images que j'en ai mon marqué au point que je n'ai plus envie d'y remettre les pieds !

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  4. C'est peut être justement là l'occasion rêvée d'y retourner afin d'effacer ces sinistres souvenirs d'une ville glauque qui ne l'est plus depuis.

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