samedi 14 novembre 2015

Bernard MINIER - N'éteins pas la lumière – (2014) – Par Claude Toon




Bernard Minier
Deux thrillers de Bernard Minier ont déjà été chroniqués par notre expert Luc B. : Glacé et Le Cercle sont les deux premiers romans de cet auteur français (Clic) & (Clic). Et, dans ces deux polars, les cadavres se multipliaient. Bernard Minier mettait en scène deux enquêteurs intrépides. Pour éviter la guerre des Polices : Martin Servaz, commandant de la PJ de Toulouse, flic aux méthodes un peu borderline mais efficaces (même sa hiérarchie doit en convenir). Par ailleurs, la gendarmerie n'était pas oubliée en la personne du lieutenant Irène Ziegler, gendarmette tout aussi indisciplinée et qui sera même rétrogradée aux dossiers de vol à l'étalage à la fin du premier opus…
Pour éviter que les enquêtes se terminent sur un matelas (il y a déjà un sommier dans les hôtels de police), Mlle Ziegler a une compagne au joli nom slave de Zuska qui se produit comme danseuse dans un night-club… Servaz est divorcé de Marianne qui a un rôle important dans Le Cercle puisque son ado de fils, fruit d'un second lit comme on dit, sera impliqué comme suspect d'assassinats en série ! À la fin de Le Cercle, Servaz pète les plombs car Julian Hirtmann, ex procureur helvète et tueur en série diabolique, très actif dans Glacé, a enlevé et séquestré Marianne quelque part en Europe de l'Est pour torturer mentalement Martin Servaz… 
Nota : dans ce 3ème polar, Ziegler est juste évoquée, mais n'intervient pas. Elle se tient à carreau…

On retrouve donc un an plus tard Servaz en congé de maladie, dans une clinique psy pour flics déglingués, usés par les horreurs du quotidien des meurtres, des gars en plein burn-out. Il tente d'échapper à l'angoisse et aux obsessions face au drame de la disparition de Marianne, n'ayant pas l'ombre d'une piste, avec le sentiment terrible de l'échec. Dans le Cercle, Servaz et son ex entamaient des manœuvres de rapprochement… Depuis un an, Il reçoit de temps à autre un message ou un paquet de Julian Hirtmann prouvant que Marianne était encore en vie, jusqu'à l'arrivée d'un horrible colis contenant un cœur gorgé du sang de Marianne dixit l'ADN ! Mais avec ce monstre, même un ADN peut en cacher un autre… Servaz cultive le déni.

Marcus vu de dos...
Comme souvent dans les thrillers, deux intrigues vont louvoyer vers une rencontre improbable. En premier, le lecteur va suivre la descente aux enfers de Christine Steinmeyer. Christine est une jeune femme trentenaire et dynamique, animatrice d'une émission psy sur une chaîne de radio de la région toulousaine : Radio 5 (Christine : une disciple de Ménie Grégoire). Christine est en passe de se marier avec Gerald, un chercheur en astronautique. Un intello pas très tonique a priori et dont le profil tranche avec l'énergie de Christine. En ce soir de réveillon de Noël, le fiancé doit présenter la promise à la famille.  
Premier grain de sable, l'auteure d'une missive anonyme jetée dans la boîte aux lettres supplie Christine d'éviter son suicide, un véhément appel de détresse. La désespérée prétend connaître Christine. Heuuu, oui ! Mais qui l'a écrite et déposée dans la boîte ? Christine voudrait passer vite fait chez les flics, mais Gerald renâcle. La dinde risque de refroidir (pas la future suicidée, la volaille des futurs beaux-parents). Bien, on verra cela demain. Christine passe le 25 décembre au matin voir le lieutenant Baulieu, ronchon, suspicieux par rapport au délai… Bof, on n'a signalé aucun suicide. Christine file assurer son émission et, lors des appels des auditeurs, se retrouve confrontée à une voix d'homme pour un simple message : "Ça ne te gêne pas d'avoir laissé quelqu'un mourir ?" !!!! Brrr, qui ? quoi ? comment ? Et puis toute l'existence de la jeune femme va brutalement s'effondrer morceau par morceau. Cordélia, une stagiaire de la chaîne, va se plaindre de harcèlement sexuel de la part de Christine - la boîte mail de Christine a été piratée pour prouver ces accusations - son appartement est vandalisé, son petit chien Iggy sera jeté à la poubelle puis égorgé plus tard. Il y a aussi le plongeon dans les médocs et l'alcool pour tenir le coup… etc.
Je n'en dis pas plus sur son cauchemar sans fin où tout le monde la prend pour une mytho ou pire : une coupable. Ah si, un détail important et un personnage clé : Christine se confie à Léonard Fontaine alias Léo, spationaute expérimenté au palmarès de vols impressionnant et qui a été son amant et… l'était toujours récemment, car Christine n'est pas non plus une oie blanche. Elle est fort jalouse de voir Denise, la thésarde sexy de Gerald faire du rentre-dedans opiniâtre vers son chéri. Bernard Minier introduit ainsi une constante du style de ce livre : une trame et des personnages joliment immoraux…

De son côté, Martin Servaz reçoit une lettre bizarre lui donnant rendez-vous dans une chambre précise d'un hôtel chic de Toulouse. Non, pas une erreur, la piaule de luxe a bien été réservée à son nom. Il n'a pas le droit d'enquêter mais est libre de ses mouvements. Intrigué, il se rend au rendez-vous pour constater qu'on lui a posé un lapin. Il cuisine un peu le réceptionniste et apprend qu'un an auparavant Célia Jabonka, une photographe de talent, s'est suicidée après une plongée inattendue et fulgurante dans la dépression… Tailladée et égorgée par elle-même ! Servaz s'interroge sur les conclusions de l'enquête devant une telle folie morbide, mais son ami Delmas, légiste pointu, confirme… Je ne détaille bien entendu aucune des péripéties qui vont conduire Servaz jusqu'à enquêter sur Léonard, le héros du cosmos, l'homme à femmes, le bon père de famille, l'amant de Christine et de Mila Bolsanki. Mila : une scientifique et spationaute qui vit quasiment recluse après avoir subi, à ses dires, les pires tourments de la part de Léonard lors d'un séjour à la cité des étoiles à Moscou et pendant une mission avortée dans la Station Spatiale Internationale. Mila a écrit un journal secret qu'elle confie bien facilement à Servaz. Le flic le dévore… Léonard est-il un monstre qui pousse ses conquêtes vers le suicide ou le désespoir ? Mila est en vie mais élève seul un garçonnet conçu en Russie cinq ans auparavant. Une liaison ou un viol dans la SSI ? Russes et français l'ont virée. L'univers de la conquête spatiale doit rester exemplaire et étouffer les rumeurs. J'ouvre quelques portes à propos de l'intrigue qui est, je vous rassure, bien plus tarabiscotée et flippante que mes quelques indiscrétions...

Station Spatiale Internationale (Pas un lieu calme pour Minier)
Bernard Minier manipule ses personnages avec passion. Christine va-t-elle tenter de mettre fin à ses jours après le viol par un certain Marcus, qui se révélera être le petit ami de Cordélia soit dit en passant ? Mais ils bossent pour qui ces deux là ? Pourquoi martyriser Christine au-delà de l'indicible ? Un travail de sape mentale et physique pour qu'elle craque et se suicide comme Célia ? Marcus : un pur produit de la mafia ukrainienne, un psychopathe tatoué jusqu'à l'absurde et qui se vend au plus offrant. Contrairement à Lee van Cleef dans le Bon, la brute et le truand, il ne termine pas toujours le travail pour lequel on le paye. On peut sauver sa peau en faisant monter les enchères. Non Christine ne se jettera pas dans le vide ! Elle va se transformer en vengeresse, en tigresse, survivre et se battre. Elle ira jusqu'à torturer Cordélia pour "faire du renseignement" (cela dit, rien de gore, on est pas chez Grangé). Fallait pas la chercher… Ah ça non !

Bernard Minier nous entraîne dans un dédale de fausses pistes, de personnages aux psychologies riches et ambiguës. Un petit regret : une vision manichéenne du monde de l'astronautique d'où il ressort que toutes les intrigues et bassesses seraient monnaie courante pour gagner son ticket vers l'espace. Un point de vue un tantinet insistant mais qui met néanmoins l'accent sur une réalité : bien peu de femmes ont participé de nos jours à l'aventure cosmique. L'auteur cite un pionnier de l'astronautique, John Glenn : "les hommes sont faits pour la guerre et l'espace, pas les femmes". Force est de constater qu'aucune femme n'a participé au projet Apollo. Il est aussi vrai que les pilotes militaires misogynes formaient le creuset des astronautes US. Par contre, je pense que maintenant, les spationautes ont suffisamment de self-control pour ne pas se transformer en soudards du sexe dans l'espace confiné d'une navette.

Comme pour les deux ouvrages précédents, la rédaction est ambitieuse (700 pages), mais la rigueur de la construction maintient le lecteur en haleine. Et puis j'ai apprécié le final : pas de mise en examen, le ou l'instigateur(trice) de ces harcèlements criminels n'auraient peut-être jamais dû jouer à ces jeux dangereux… Boomerang or not ?? Bernard Minier démontre que pour détruire une vie, une arme blanche ou un flingue n'est pas indispensable, la perversité marche très bien. Bonne lecture... Fermez bien votre porte et laissez la lumière allumée...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire