mercredi 8 juillet 2015

JEFF BECK LIVE+ (5 mai 2015), by Bruno



"Woummmmm.... " : sirène lancinante ou gémissement d'une entité chthonienne sortant doucement d'un sommeil millénaire...
"Boum !! Tchac !! Boum ! Boum !! Tchakk !!" : Martèlement des forges d'Héphaïstos ou dance saccadé d'un cyclope ?
Et la guitare gémit telle une entité s'extirpant des profondeurs, dans une souffrance doublée par un sentiment de victoire éveillé par la satisfaction de revenir et de s'exposer  à la vie.
On le reconnaîtrait entre mille : Jeff Beck ! Le public exulte et Jeff balance un riff gros comme un monolithe cyclopéen et envoie des licks Hendrixiens en mode Terminator.
Jeff Beck qui réalise son introduction par un instrumental post-apocalyptique s'ouvrant sur une aube sans fin ocre et pourpre. Paradoxalement, c'est lourd et pesant, limite inquiétant sans jamais rien générer de malsain. Le son est tout simplement énorme, et la captation est parfaite : tous les instruments sont bien discernables et l'orchestration est bien équilibré. (Sur une grosse chaîne, le martèlement s’imprègne dans le sol et les cloisons).


Surprise ! Le titre suivant, "Morning Dew", est une reprise que Jeff avait déjà enregistrée sur son fameux, et précurseur, album "Truth" de 1968 (et depuis, repris par de nombreux autres). A l'époque, cette chanson du musicien folk Bonnie Dobson, popularisée par le Grateful Dead, était interprétée par Rod "The Mod" Stewart. Ici c'est Jimmy Hall qui chante à gorge déployé d'une voix forte et sûre, presque baryton (sensiblement un peu plus que léger).
     Jimmy Hall, c'est bien évidemment l'excellent chanteur de Wet Willie, groupe de Southern-Rock, auteur de onze  disques (dont quatre live) qui réussit à placer huit singles dans le Top 100 US de 1974 à 1979. Peu connu en Europe, Wet Willie fit tout de même partie, aux USA pendant les années 70, des groupes significatifs du Southern Rock. Jusqu'à ce que Hall se jette dans une carrière solo plus proche d'une demie-retraite, avec seulement 5 disques de 1980 à 2007.
Entre-temps, il participe à divers projets et collaborations, pour des tournées ou un disque. Ainsi, outre le "Flash" de Jeff Beck (performance qui lui avait valu une nomination aux Grammy Awards), on le retrouve sur le "Triple Trouble" de Tommy Castro et avec The Mighty Jeremiahs (avec Greg Martin).
66 ans ce gars là ? Sa voix en paraît bien vingt de moins.

Bien que de nature différentes, les deux pièces semblent n'en faire qu'une ; "Loaded" servant d'introduction à cette pièce mué ici en Heavy-folk-rock bluesy aux réminiscences 60's (bien Hard-rock sur les dernières mesures même), porté par le chant de Hall.

La cover de John McLaughin (époque Mahavishnu Orchestra's) fait redescendre la température, et l'improvisation de Rhonda Smith, (1) bien qu'intéressante techniquement, refroidit les ardeurs.


Mais cela repart de plus belle avec le Funk-rock lourd de "Why Give it Away" où Jimmy Hall joue quelques trait d'harmonica comme d'autres jouerait du cran d'arrêt.
Rhonda Scott s'octroie même un très cours break rap.

Autre surprise avec le hit de Sam Cooke, "A Change is gonna Come". Exercice périlleux pour les chanteurs, cependant Hall s'en sort haut à la main, et sans forcer. Le chant est juste et sans pathos. Tandis que Beck, qui aurait dû planter son solo avec sa guitare alors noyée par un excès de chorus couplé à un phaser (ou à un effet Leslie un rien métallique ?), parvient (d'une pirouette ?) à se caler sur l'essence et le feeling de la chanson. Nombreux sont ceux qui auraient tout foirer avec ce son. Beck, lui, retourne la situation a son avantage.

Interlude instrumental sur "A Day in the Life" (*)... Un magicien. Cette capacité à faire chanter sa guitare de ses doigts, de sa maîtrise de vibrato et des potentiomètres, parfois à la limite de la rupture, du dérapage que l'on rattrape avec un rétrogradage périlleux (l'expérience et la répercutions de sa passion des Hot Rods ?) est unique. C'est sa marque, sa signature.
Il ne peut s'empêcher de sortir de la mélodie en défonçant à coups de distorsions ses contours, avant d'y revenir, comme si le coup de chaud, ou la crise nerveuse, était passé. Là encore, la version live surpasse celle du studio (sur "Emotion in Commotion").


Funk encore, avec le célèbre "Superstition" (sans talk-box), qui prend parfois ici quelques humeurs passablement Heavy, notamment grâce à l'appui de la guitare de Nicolas Meier (2). Ha, oui, parce qu'il y a un second guitariste. Cette fois-ci, plutôt que l'apport d'un claviériste, Jeff a préféré l'aide d'un second bretteur. C'est ce qui procure à cet enregistrement une dynamique un peu plus Rock, plus cossu, plus "raw".
D'ailleurs, Jeff paraît ici moins pointu, moins appliqué que sur le "Live at Ronnie Scott's" (certes, pas la même ambiance), pour favoriser l'instant, le feeling brut, celui qui vient plus des tripes et du cœur que de la tête. Soit, un feeling plus viscéral, animal.
Souvent, lors de ses échappées, ses envolées acrobatiques, il se met en danger, partant dans de longues glissades où on le croirait perdre tout contrôle, partant se fracasser dans le mur, tel une Ferrari en accélération sur une étendue gelée, avant de tout redresser et, à l'encontre de toute logique physique, retrouver sa stabilité. C'est qu'il prendrait même un malin plaisir à flirter avec le danger.

Beck et son groupe (avec Jonathan Joseph à la batterie), tels un commando terroriste mettant le feu tout azimut sur son passage, continuent à survoler l'ensemble d'une longue carrière avec "Hammerhead" (*), "Big Block", sa version rouleau-compresseur de "Rollin' and Tumblin'" et "Goin' Down", en incluant deux judicieuses reprises : "Little Wing" (de vous savez qui) et "Danny Boy" (grand moment où s'expose seul).

     Encore un live de Jeff Beck !? Oui, cependant il faut bien admettre que ses prestations valent leur pesant de cacahuètes. Ce vieux flibustier étant capable d'attirer l'attention du public grâce à sa versatilité, son incroyable facilité à improviser, et aussi grâce non seulement à son immense répertoire, mais aussi grâce au choix pertinent de quelques reprises qui viennent épicer ses concerts. Des reprises parfois surprenantes dans le sens où rien ne semble faire peur à cet authentique guitar-hero. En effet, El Becko n'a aucun a priori, ou crainte, pour s'attaquer à des Blues poussiéreux, de la Pop sucrée, ou de grands thèmes classiques. Et puis, chaque live de Jeff Beck est différent.

     Un seul regret : que ce "Live+" ne soit pas double. Et bien oui, pourquoi ce "+" racoleur, si ce n'est que pour se satisfaire d'un simple.
Toutefois, avec ses 71 minutes et quelques, il y a largement de quoi en faire un double vynil.

     En cadeau bonus, deux inédits studio, chargés jusqu'à la gueule d'electro. Bien trop pour un "Tribal" un peu lourd à digérer, tandis que "My Tiled White Floor" (3) trouve le bon équilibre pour présenter un Beck au meilleur de sa forme. Il surfe sur cette chanson oscillant entre Electro-Pop ponctué d'instants d'obédience orientale et Power-Pop (façon Ash ?), comme un Kelly Slater sur des spots assassins d'Hawaï. Avec une surprenante Veronica Bellino (4) qui chante, joue de la batterie (également cogneuse sur "Tribal"), des percussions et des claviers.

     Ce CD est classé dans la catégorie "Rock" (actuellement tiroir un peu fourre-tout). Cependant, suivant les morceaux, les instants, il aurait très bien pu être rangé dans celle du "Blues-Rock", du "Jazz" ou même du "Hard-Rock". Car, avant tout, Jeff Beck joue du "Jeff Beck".





(1) Canadienne d'origine et multi-instrumentiste, également chanteuse et compositrice, elle a travaillé pour des artistes du pays, dont Robert Charlebois. Elle remporta un Juno pour son travail sur un disque de Jazz de Jim Hillman. Suite à une rencontre fortuite avec Sheila E, elle auditionne pour Prince, avec qui elle restera une dizaine d'années. Depuis, elle a offert ses services pour divers artistes dont Beyoncé, Lee Ritenour, Patti Labelle, Larry Graham, Little Richard, Chakan Kan, George Clinton, etc...
(2) Guitariste Suisse éclectique, parti parfaire sa technique aux USA, affichant tant une culture Metal que Jazz (en solo). Lead guitar chez Seven7, groupe de Heavy-Metal très influencé par Dream Theater.
(3) Chanson de 2001 de Curve, groupe intéressant d'Electro-Pop-Rock anglais, formé du binôme Toni Halliday et Dean Garcia.
(4) Veronica Bellino, New-yorkaise, batteur chez Halo Circus, a travaillé avec LL Cool J. et Rob Balducci
(*) Deux instrumentaux auréolés d'un Grammy Award.


"A Change is gonna come" avec Jimmy Hall (Son moyen)



Big Block du "Live in Tokyo" (clip fantôme disparaissant tout seul...)

2 commentaires:

  1. Je confirme pour Wet Willie. Belle batterie Sakae, fabricant de fûts pour Yamaha pendant des années et maintenant à son compte depuis que la marque au diapason, elle aussi, a délocalisé toute sa production en Chine (sauf la PHX qui coûte un bras - gênant pour un batteur-). J'ai voulu en acheter une, mais personne ne l'importe ici.

    RépondreSupprimer
  2. Shuffle ! Cumu sè ?
    Avec l'évocation de Jimmy Hall dans la chronique, je m'attendais à une réaction plus rapide. J'me suis dit que le Shuffle était parti se mettre au vert... ou alors, on l'avait peut-être mis à l'ombre suite à un pétage de plomb (totalement compréhensif).
    Content de te lire.

    Je ne connais aucunement cette marque d'instrument. (Sakae, pas Yamaha, évidemment)

    J'avais hésité entre le live de Jeff Beck, et un des nombreux de Gov't Mule sortis cette année.

    RépondreSupprimer