samedi 20 juin 2015

PROKOFIEV – 2 Concertos pour violon – Gil SHAHAM & André PREVIN – Par Claude Toon



- Oh M'sieur Claude, un jeune violoniste et non l'une des pin-up de l'archet dont vous raffolez : Hilary, Julia, Chloé, Janine, Sarah, etc. ?
- Mais enfin Sonia : Pinchas Zukerman, Renaud Capuçon, Itzhak Perlman, etc. ne sont pas des pin-up !!! Quel procès d'intention !!!
- Désolée de mon impertinence, ce jeune homme est un nouveau venu dans le blog, vous m'en dites deux mots pour préparer la publication…
- Ce n'est plus un très jeune homme mon petit, le disque date d'une vingtaine d'années, mais c'est une référence incontournable dans ces deux concertos…
- Dommage pour moi… Enfin bref, je ne sais pas pourquoi je dis cela, … Bien, hummm, je vais m'occuper de l'article, délosé, pardon... désolé…
- Heuuu oui ! Chère Sonia, vous travaillez dans un blog à vocation culturelle (enfin je crois), pas dans un club de rencontre…

Sergueï Prokofiev par Gladkytch
En cette sixième année de vie du Deblocnot, il me semble judicieux de consacrer un 3ème article à des ouvrages du compositeur russe. Petit résumé des épisodes précédents : le charmant Pierre et le Loup raconté par Claude Pieplu (Clic), le 3ème concerto pour piano par le duo Lang LangRattle pour agacer les puristes qui s'attachent un peu trop à l'excentricité du virtuose chinois sans vraiment l'écouter (Clic), et enfin la 5ème symphonie par Maître Karajan (Clic), un enregistrement dont la qualité ne semble guère contestée. 
Prokofiev quitte la Russie devenue "bolchévique" et bourlingue de 1918 (il a 27 ans) à 1933, date où (trop) confiant il décidera de revenir dans sa Russie natale qui semble assagie (tu parles : les purges vont commencer deux ans plus tard, et dès 1936, pour Prokofiev, c'est l'opprobre des autorités et la misère !).
Départ en 1918 pour 15 ans d'exil : une première période de 1918 à 1923 aux USA où il repart de zéro pour s'imposer, puis un passage en France qui lui permet de fréquenter la pépinière d'artistes modernistes de Montparnasse, puis la Bavière et le retour à Paris pendant une dizaine d'années. Le premier concerto pour violon est écrit avant cette vie aventureuse entre 1916 et 1917. Révolution oblige, l'œuvre ne sera créée qu'en 1923 à Paris par Serge Koussevitzky à la baguette et Marcel Darrieux au violon, lors du premier séjour de Prokofiev, (le soliste étant le violon solo de l'orchestre). Concerto surprenant, voire extravagant, fruit de la période la plus innovante de Prokofiev, Ce premier concerto (plus avant-gardiste que le second) va connaître un grand succès au XXème siècle. Comme toute première, on lit des stupidités dans les critiques… Georges Auric, auteur de quelques musiques de films correctes, et copain de l'égotique Cocteau, emporte la palme : "On dirait du Mendelssohn" !!!!
- Ohhh ! M'sieur Claude, Cocteau est quand même un personnage très célèbre…
- Oui Sonia, surtout par son carnet d'adresses et la belle à la bête filmé par Henri Alekan… (Avis très perso, je vous l'accorde.)
Le second concerto sera composé en 1935 pendant cette période où le compositeur va et vient entre Moscou et Paris. Œuvre moins difficile et marquée par un retour vers un certain classicisme, le concerto sera créé à Madrid, ville que Prokofiev affectionnait, comme l'Espagne en général où il avait rencontré sa femme Carolina Codina. L'ouvrage est dédié au violoniste français Robert Soetens (1897-1997) qui le jouera en exclusivité pendant un an… Il faut dire qu'il en était le commanditaire.

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               André Previn                                Gil Shaham - © Boyd Hagen
Gil Shaham, bien que né aux USA en 1971, est d'origine israélienne. En 1973, sa famille retourne en Israël pour les deux ans du jeune Gil et il va suivre ses premiers cours à Jérusalem. Doué, il obtient une bourse d'étude pour suivre l'enseignement de Dorothy Delay (une pédagogue de grand renom) à la prestigieuse Julliard  School de New York.
Sa carrière démarre en flèche lorsqu'à 18 ans, il doit remplacer Itzhak Perlman lors d'une tournée assurée par le chef américain Michael Tilson Thomas et l'orchestre symphonique de Londres. Depuis Gil Shaham se produit en soliste avec les meilleurs orchestres de la planète.
Parallèlement à ses séries de concerts comme soliste de concertos ou dans des formations de chambre, Gil Shaham a enregistré un répertoire très vaste. Le disque Prokofiev commenté ce jour, gravé alors que l'artiste n'a que 25 ans reste une référence moderne pour ces deux concertos.
Gil Shaham vient de graver brillamment les sonates et partitas de Bach, le bâton de maréchal de tous les violonistes d'envergure.

De nationalité américaine, André Previn est compositeur, chef d'orchestre et pianiste. Il vient de fêter ses 86 ans ! Je ne l'aurais pas cru… Il a émigré d'Allemagne en 1938 pour échapper aux persécutions nazies.  Il prendra la nationalité US dès 1943. D'esprit éclectique, il commence sa carrière en adaptant ou composant des musiques de films : Gigi (1958), Porgy and Bess (1959) et My Fair Lady (1964). Trois succès, trois oscars !
En 1967, il va peu à peu délaisser l'univers hollywoodien, y compris son métier de pianiste de jazz, pour une carrière dans le répertoire classique. En 1968, il est nommé directeur du fabuleux Orchestre Symphonique de Londres. Un poste qu'il va conserver 11 ans. Ensuite, il dirigera les orchestres de Pittsburg, de Los Angeles, le Philharmonique de Londres et celui d'Oslo juste avant de débuter une retraite en pente douce…
Ah ! Je précise que Prévin a également écrit de nombreuses B.O. pour des films marquants comme "Un homme est passé" de John Sturges ou encore "Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse" de Vincente Minnelli.
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Concerto N° 1 en ré majeur
Alors ? Moderne ou postromantique ce concerto ? Si Auric cultive l'outrance ridicule, Prokofiev ne renie cependant en rien son apprentissage académique avec les plus brillants compositeurs de l'école romantique russe : Reinhold Glière, Nikolaï Rimski-Korsakov, Anatoli Liadov et Nicolas Tcherepnine. Mais comme Moussorgski, Prokofiev possède un caractère difficile et anticonformiste. La tradition slave se trouve face à un robuste colosse qui n'en fait qu'à sa tête… De sa jeunesse, il va hériter d'un style de composition ancré dans la tradition (enfin presque) ; pas de gammes tonales à la Debussy ou à la Bartók ou de polyrythmie à la Stravinsky qu'il va cependant beaucoup fréquenter. Par contre, question architecture, nous sommes aux antipodes de la forme sonates chère à ses maîtres…
Si le concerto possède trois mouvements, les tempos sont inversés : Lent, vif, lent !! Le second mouvement est un Scherzo, forme plutôt rencontrée dans les symphonies et sonates ou comme morceau libre. Son orchestration est également typique des innovations orchestrales en ce début du XXème siècle : Piccolo, 2/2/2/2, 4 cors, 2 trompettes, 1 tuba, timbales, caisse claire, tambourin, harpe, quatuor des cordes.

Raoul Dufy
1 - Andantino – Andante assai : Un bruissement léger des altos se fait entendre. Dans ce climat diaphane, le violon déroule une première mélodie d'une infinie tendresse, une ondulation qui va gagner lentement en intensité dans son articulation. L'orchestre semble jouer sa propre partition sans pour autant abandonner le soliste. [2'22] une seconde idée quasiment sans rapport avec l'introduction va offrir au violon un passage agité et virtuose empreint de gaité, très dansant [4'00] Tiens des pizzicati pour changer d'ambiance avec une sorte de cadence hyper articulée qui va évoluer en furie.
Je ne vais pas plus loin. Vous avez saisi. Ce mouvement de concerto n'a absolument rien de classique dans tous les sens du terme. Il s'agit d'une farandole de passages variés, élégiaques ou diaboliques, où les lignes mélodiques semblent se jouer de toute suite logique. On ne rencontre aucune pause marquée, ni pour le violon soliste, ni pour l'orchestre. Les deux développent sans opposition une totale complicité à travers une chorégraphie orchestrale. Les idées musicales ne se répètent jamais même si elles ne durent que quelques mesures. Gil Shaham se joue des difficultés inouïes par un phrasé clair, un staccato viril sans sécheresse. On entend absolument tout de cette déferlante de notes imaginée par Prokofiev qui prit conseil auprès du virtuose polonais Paul Kochanski dans le but d'intégrer dans son œuvre toutes les complexités possibles de l'art du violon. André Previn offre un écrin symphonique délicat au violon, notamment par un équilibre parfait dans les interventions des bois. Le mouvement se termine par une méditation voluptueuse aux accents métaphysiques… Gil Shaham assure une grande cohérence à cet apparent chaos…

2- Scherzo – vivacissimo : Quatre minutes de musique endiablée. Le violon est soumis à rude épreuve dès l'exposition du premier thème, nerveux, précipité, goguenard… L'univers de Prokofiev est présent à chaque mesure : rupture brutale de la ligne mélodique, rythme quasi mécanique. Gil Shaham fait preuve de légèreté dans le discours mais aussi de puissance minérale dans l'attaque burlesque du trio. L'orchestre Symphonique de Londres, réputé pour son manque de pathos de type germanique, apporte une sonorité limpide et énergique fort bienvenue dans ce Scherzo qui caracole, opposant même le violon au tuba, et ça, c'est vraiment nouveau…

Marc Chagall
3 – Moderato : Après l'intermède virevoltant du Scherzo, le final apporte un calme ludique. Prokofiev connaissait à l'évidence la symphonie N°102 "l'Horloge" de Haydn. L'introduction développe une belle mélodie rythmée comme un pendule avant de céder la place à un développement allègre en forme de marche héroïque. Et puis, à l'instar du premier mouvement, nouvelle rupture de ton : une longue péroraison mélodique s'impose. La coda va s'envoler allegro dans un premier temps. Le tempo prend de la vitesse jusqu'à la frénésie tzigane. La partie de violon est d'une difficulté démente. On pourrait penser à des trémolos anarchiques… Il n'en est rien : la partition montre des centaines de doubles et triples croches émaillées de chromatisme, une tempête de l'archet dans l'aigu soulignée par les arpèges espiègles de la harpe. Comment peut-on jouer cela avec l'aisance d'un Gil Shaham ? Ça me bluffe ! Le concerto s'achève dans la sérénité initiale de l'andantino…
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Concerto N° 2 en sol mineur
Prokofiev souhaitait opposer aux extravagances de son premier concerto, et à ses fourmillements de styles, un moule plus classique pour son second opus écrit en 1935, lors de ses allers et venus entre Paris et la Russie où il voulait se réinstaller. C'est tellement réussi que Auric a dû faire une crise d'apoplexie… l'histoire ne le dit pas…
L'ouvrage reprend la structure traditionnelle des concertos en trois mouvements : vif, lent, vif. Orchestration : 2/2/2/2, 2 cors, 2 trompettes, cymbales, triangle, castagnettes, grosse caisse, caisse claire, quatuor des cordes et violon soliste.
1 - Moderato : le violon solo introduit le mouvement avec mélancolie sur plusieurs mesures. L'orchestre reprend ce premier thème. On pense à une fugue. Ce début, d'esprit serein, ne dure pas. Prokofiev renoue avec son goût des contrastes en faisant évoluer le discours vers un climat plus énergique et même un duo violon-grosse caisse de quelques notes. Nous sommes à l'écoute de musique pure, dansante. Le point commun avec le premier concerto est la difficulté technique imposée au soliste. Par contre : l'orchestre semble plus sollicité et en opposition avec le violon. On retrouve les jeux allègres et précis de Gil Shaham et André Previn qui décidément restent la signature de cet enregistrement. À la discontinuité thématique du concerto en ré majeur, on constate un retour à des reprises des thèmes identifiables dans ce qui se rapproche de la forme sonate…  

2 -  Andante assai – Allegretto - Andante assai : Le mouvement lent retrouve sa place centrale. On retrouve cette rythmique, ce battement d'horloge dans les pizzicati qui accompagne la longue mélodie poétique de ce mouvement très serein. Le compositeur semble souhaiter un retour vers une écriture néoclassique en opposition à l'imagination fantaisiste qui faisait le charme du concerto écrit près de vingt ans avant. Le discours se coule dans un moule romantique. On entend des réminiscences du style d'écriture très clair qui prédomine dans le ballet Roméo et Juliette qui est contemporain de ce concerto. Gil Shaham apporte une belle alacrité à sa ligne de chant.

3 – Allegro ben marcato : Prokofiev précise que le rondo final doit se jouer de manière martiale. La grosse caisse marque de nouveau certains rythmes. Le phrasé général retrouve les traits cinglants propres au style du musicien. La partition anticipe les jeux de percussion que l'on retrouvera dans des œuvres ultérieures comme les 3 dernières symphonies. Tout est festif : on entend des castagnettes intervenir. On ne peux nier une approche bucolique et populaire dans ce final plein de verve et dynamisé par les deux interprètes !

Flûte et flûte !!! Encore une suppression des vidéos de Gil Shaham par Youtube. Bob, on se console avec David Oistrakh accompagné par Lovro von Matacic pour le premier concerto et Alceo Galliera pour le second. Un jeu incisif, du grand art... En attendant le retour hypothétiques des vidéos du CD commenté !!!


2 commentaires:

  1. Kon'nichiwa (Bonjour) ! Quand J'écoute les Concertos N° 1 et 2 de Prokofiev, je trouve que le N°2 a des faut air (moins le violon solo) du concerto "Dumbarton Oaks" de Stavinsky. Sur Prokofiev, tu as encore "Roméo et juliette" et très connu "Danse des Chevalier" à faire. en ce qui concerne les vidéos, elle sont nippone ni mauvaise, Prokofiev était-il un cas mis case ? Stop J'arrête la mes jeux de mots à deux balles ! Sayonara !!!

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  2. あなたの発言をありがとうございます

    J'ai déniché ses vidéos uniquement parce qu'elle affiche en vignette la pochette du CD. Sinon quand tu cherches en alphabétique, tu ne les trouves pas. Il y plusieurs centaines de vidéos sur le site, j'ai commencé à explorer,. On trouve des symphonies de Mhaler par Boulez... etc. Un peu un jeu de patience...

    :o)

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