samedi 13 juin 2015

Béla BARTÓK – Divertimento pour cordes & Suite de danses - Pierre BOULEZ – par Claude Toon



- Bonjour M'sieur Claude… Ah, un article Bartók, ça fait un moment d'après l'index qui mentionne 3 grands articles. Aujourd'hui : un divertimento, des danses, du Bartók plus léger ?
- Oui ma petite Sonia. Lors d'une anthologie symphonique dans les années 90, Pierre Boulez a réuni diverses pièces moins ambitieuses que le Mandarin merveilleux ou le concerto pour orchestre sur un album séparé…
- Pierre Boulez a accommodé les "restes" si je comprends bien…
- "Les restes" !? La formule est osée mon petit ! Rien n'est de second ordre chez le compositeur hongrois, surtout le divertimento pour cordes commandé par Paul Sacher…
- Ah oui, le milliardaire suisse, chef d'orchestre de surcroît et mécène, j'ai lu ça à propos de la musique pour cordes, percussions et célesta…
- Bien, vous vous raccrochez aux branches Sonia… Et puis les amateurs de musique pour cordes vont être comblés…

Paul Sacher
N'écrivons pas de nouveau la biographie de Béla Bartók (1881-1945). Trois de ses œuvres les plus essentielles ont permis d'approcher ce compositeur majeur du XXème siècle : le ballet Le Mandarin Merveilleux, La musique pour cordes, percussions et célesta, contemporaine du divertimento, et une œuvre plus tardive : le concerto pour orchestre. (Clic) & (Clic).
Bartók est un homme à plusieurs facettes. Tout d'abord le chercheur infatigable de nouveaux modes d'écriture (gamme tonale), ensuite l'explorateur de la mathématique du son et des rapports de durée dans la forme. Un moderniste à l'instar de Schoenberg et de ses comparses de l'école de Vienne qui inventèrent le dodécaphonisme. Et enfin : le précurseur de l'ethno-musique par ses incursions dans les villages les plus reculés de la Hongrie et de la Roumanie pour enregistrer, sur un phonographe, un inestimable patrimoine de chants et airs folkloriques. On comprendra mieux pourquoi avec le Divertimento, la Suite de danses soit également présentée dans cet article.
Bartók connaîtra une double existence : dans son pays natal avec une reconnaissance européenne, mais quand la guerre arrivera, le compositeur, d'esprit grincheux mais aussi humaniste (ce n'est pas contradictoire) devra fuir la dictature du régent Horthy, fasciste allié d'Hitler et Mussolini. Il refusera dès 1920 toute compromission avec le régime, il s'opposera à l'exécution de ses œuvres en Allemagne et en Italie. La déclaration de guerre rend sa position intenable et il doit fuir en 1940 pour les USA où, aigri et méprisé, il connaîtra une fin difficile et ne reverra jamais sa Hongrie libérée, une leucémie l'emportant en septembre 1945. Dans poète, vos papiers, Léo Ferré chante : "Il fallut quêter pour enterrer Béla Bartók".
Bartók et Ravel étaient très liés même pendant la Grande Guerre où leurs nations s'affrontaient. Le chef Sergiu Celibidache, pourtant avare de compliments, aurait dit en substance : "Il n'y a que Bartók et Ravel pour savoir écrire autant de musique avec aussi peu de notes"…
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Béla Bartók
Quelques mots sur Paul Sacher. Pour l'homme d'affaire suisse, la musique semblait avoir autant d'importance que le business (à sa mort en 1999, le magnat-mécène était l'européen le plus fortuné). Doté d'une solide formation de chef d'orchestre, Sacher fonde dès 1926, à vingt ans, son propre orchestre de chambre. Très ouvert à la musique de son temps, il va utiliser son immense fortune à commander nombre de chefs-d'œuvre aux compositeurs les plus avant-gardistes de son époque (300 œuvres).
La liste des musiciens sollicités par Paul Sacher étant très longue, de Stravinsky à Boulez en passant par Honegger, je rappelle juste que Paul Sacher commanda aussi les Métamorphoses pour 23 cordes de Richard Strauss en avril 1945 : le testament douloureux du compositeur bavarois alors confronté à l'apocalypse, à l'effondrement et au Crépuscule des Dieux du nazisme… (Clic).
En 1934, Bartók répondra à une première commande par la fascinante musique pour cordes, percussions et célesta. En 1937, seconde commande : la Sonate pour deux pianos et percussions et, jamais deux sans trois, en 1939 Bartók composera le Divertimento pour cordes. En août 1939, la composition n'a nécessité que 17 jours de travail à Bartók alors accueilli dans une résidence bernoise appartenant à Sacher. La création aura lieu en juin 1940 sous la direction de Paul Sacher lui-même dirigeant l'orchestre de chambre de Bâle 
Le Divertimento pour cordes marque-t-il un retour néoclassique de Bartók, un clin d'œil à l'époque baroque des concertos grosso opus 6 de Haendel qui, eux aussi, ne recourent qu'aux cordes, a contrario des concertos brandebourgeois richement orchestrés de l'ami Bach ? Oui, si l'on considère que le compositeur a tenté de s'évader de ses angoisses fondées face à l'Europe qui va s'embraser. (Le titre de l'ouvrage fait penser à l'univers mozartien.) Non, car l'écriture reste celle de Bartók avec ses sonorités modernistes si particulières. (Bartók travaille simultanément sur son 6ème quatuor, l'une de ses partitions les plus âpres et angoissées.) Un divertissement guilleret ? Rien n'est moins sûr !
Prévu pour un orchestre symphonique, le Divertimento pour cordes s'accommode de l'effectif d'un orchestre de chambre. Il comporte trois mouvements.
Le chef et compositeur français Pierre Boulez a été présenté en détail dans une chronique consacrée à Scriabine (Clic).

Márffy Ödön (Budapest - 1878-1959)
1 – Allegro non troppo : Les premières mesures de l'allegro énoncent un motif saccadé sur les cinq groupes de cordes, motif qui peut faire songer au style répétitif et minimaliste qui sera l'apanage d'un Philip Glass vingt ans plus tard. Cette scansion dansante voire trépidante porte indiscutablement la signature de Bartók avec ses successions de notes piquées montrant que l'interprète doit veiller à obtenir un staccato très vigoureux dans sa direction. J'ai joué une pièce au piano il y a bien longtemps qui ne comportait que ce genre de notes ou presque. Bartók agressif ? Non, amateur de rythmes énergiques, certainement. Pierre Boulez n'accentue pas cette dureté, le staccato est bien marqué (vous n'imaginez pas le maître trahir la partition…) mais le chef apporte un soyeux tout à fait en accord avec une page portant le nom de divertimento. La musique évolue rapidement vers un riche dialogue poétique entre rappels de ce motif cadencé et des phrases plus mélodiques. Bartók alterne ainsi atmosphères joyeuses et sautillantes et interrogations plus dramatiques aux cordes graves. Le climat général joue sur cette ambiguïté : le souvenir des temps heureux où Bartók parcourait les campagnes en quête de thèmes folkloriques et le sentiment sourd que ce monde festif est mis en danger par les seigneurs de la guerre qui ont pris en otage son pays. Comme toujours une grande précision dans la direction de Boulez est au rendez-vous, mais on ne trouve pas la sécheresse parfois reprochée aux gravures du chef à cette époque. Oui, certains diront "c'est très sage". Pas faux, mais les cordes de Chicago sont si belles…

2 – Molto adagio : Le second mouvement permet de s'interroger sur les réelles intentions de Bartók quant à simplement nous divertir. La mélodie introductive se love à la fois tendrement mais dans une tonalité légèrement élégiaque. On discerne en même temps de la sérénité et une tension palpable, souterraine. Une seconde idée se développe, interrogative avec des traits farouches des cordes aiguës. Ce passage fait place à une étrange et presque glaçante marche funèbre dans laquelle les violons ne cessent de se déployer crescendo pour faire jaillir un cri déchirant dans l'extrême aigu. Bartók cherche-t-il à partager ses angoisses malgré la vocation divertissante de cette musique, à nous confier son désespoir comme le pensait son compatriote et chef Ferenc Fricsay ? Avec un tempo d'une régularité absolue, Pierre Boulez souligne les accents impitoyables de cet intermède vraiment flippant qu'aurait adoré Kubrick. À ce propos, le cinéaste a utilisé des extraits de la musique pour cordes, percussions et célesta dans Shining, une œuvre qui présente des similarités pathétiques dans certaines pages avec l'adagio de ce divertimento.

3 – Allegro assai : Plus conventionnel, le final retrouve la hardiesse thématique de l'allegro initial. Bartók revient à ses péchés mignons : la danse folklorique avec même un passage drolatique en pizzicati. Ce final assez bref et plein de verve annonce le concerto pour orchestre qui verra le jour en 1943. Là encore, Pierre Boulez ne cherche pas à exacerber le flot musical pour éviter un grand écart avec le pathétisme de l'adagio. Une interprétation parfaite, sans folie, mais de grande classe avec un orchestre de rêve.
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Béla Bartók & Zoltan Kodaly
En 1923, le régime hongrois décide de fêter le cinquantenaire de la réunion de Buda et de Pest devenue l'actuelle Budapest. Trois compositeurs sont sollicités : Zoltan Kodaly va composer son Psalmus Hungaricus, Ernő Dohnány assure avec une ouverture solennelle et Béla Bartók qui ne raffole pas des élans nationalistes écrit une suite de danses. On pourrait s'attendre avec tout le matériel phonographique engrangé depuis des décennies que le compositeur se cantonne à orchestrer des danses hongroises. Il n'en sera rien. Bartók va au contraire proposer un assemblage de 6 morceaux aux influences les plus diverses pour exprimer son désir de réconciliation entre les peuples et les cultures. On reconnait ici le tempérament humaniste du musicien qui avait tant honni l'hécatombe de la grande guerre.
Si on fait un point rapide : les danses 1 & 4 sont construites en partie sur des motifs arabes. La 3 complique les choses en incluant des matériaux arabes, hongrois et roumains ! Rien de surprenant pour un Bartók si novateur, l'auteur des 6 danses populaires roumaines de 1917 invente un style totalement nouveau intégrant une multitude de cultures musicales. Dans une Europe qui voit les nationalismes sanglants prendre leur essor, Bartók fait œuvre de pacifisme artistique.
L'écriture est résolument moderne. La première danse voit son thème principal énoncé par le basson sur un accompagnement de percussions. On retrouve le goût des contrastes, des conflits entre bois et cuivres, des rythmes saccadés. La modernité du propos se rapproche de celle du Mandarin merveilleux. La danse se termine par une mélodie lascive et orientaliste qui nous entraîne vers la magie des contes des mille et une nuits. Pierre Boulez interprète avec gourmandise cette partition qui ne peut que satisfaire son appétence pour les sonorités et harmonies exubérantes, très éloignées des mélodies postromantique d'un Richard Strauss. Chaque danse apporte son lot de fantaisie. On  ne peut que reconnaître la thématique typiquement hongroise dans le développement de la 3ème danse. La partition fourmille d'idées. Festif, humoristique, bucolique, les adjectifs se bousculent pour caractériser cette vingtaine de minutes de doping symphonique.
L'album comporte également deux ouvrages moins connus : Deux images et Les trois images hongroises.

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Le divertimento a connu de très beaux enregistrements : Ferenc Fricsay en 1956 pour Dgg puis Antal Dorati pour Mercury, deux chefs hongrois géniaux dans ce répertoire. Hélas, ces gravures pleines de peps ne sont plus rééditées en CD. On peut juste trouver des extraits en MP3, Sniff… Par contre, je peux recommander un CD sympa à prix doux de l'orchestre de Saint Paul dirigé par Hugh Wolff comportant de Bartók : le Divertimento et les danses roumaines, et de Zoltan Kodály : les danses de Marosszék et les Danses de Galánta (Apex - 5/6).

Quelques vidéos : le premier mouvement du divertimento et la suite de danses par Pierre Boulez dans son enregistrement à Chicago. Pour écouter le divertimento en intégralité, j'ai choisi un live réalisé par un jeune orchestre américain adepte de Bartók : The Arcos Orchestra créé en 2005 et dirigé par John-Edward Kelly et la violoniste solo Elissa Cassini.


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