mercredi 23 juillet 2014

Thorbjorn RISAGER "Too Many Roads" (mars 2014), by Bruno



     Ce grand Danois, ancien étudiant au conservatoire de Copenhague et ancien enseignant, élue meilleur musicien du Blues du pays en 2005, continue son bonhomme de chemin parsemé d'albums riches et fort plaisants, qui ont bien plus de points communs avec les chaleurs moites et étouffantes du Deep South qu'avec les hivers glacés de son pays natal, ou encore avec les rues bruyantes et suffocantes de Chicago et de Detroit.


     Rien que cette voix virile, sourde et profonde, un brin lascive, quelque peu graveleuse, entre Neal Black, John Hammond, Delbert McClinton, et Garou, est un souffle assez chaud pour faire fondre toutes les glaces et les neiges à la ronde. 
Une voix qui s'apparente parfois à celle d'un ours ronchon, émergeant de son hibernation : il arrive à Thorbjorn d'avaler quelque peu ses mots, ou plutôt de les mâcher, de grommeler.

     À l'instar des grandes formations accompagnant d'illustres frontmen, « The Black Tornado » est un groupe soudé, inchangé depuis 2003, si ce n'est l'adjonction d'un musicien supplémentaire (au saxophone ténor) pour étoffer le son de l'orchestre. Un groupe fondé, d'après Thorbjorn lui-même, en sélectionnant des musiciens tant par leur qualité professionnelle qu'humaine. Ce qui doit expliquer la pérennité du collectif. 

     Si on est agréablement surpris par une entrée en matière très forte avec un boogie-rock torride, gras et cuivré, coincé entre le Status-Quo des « Quo » et « Hello » et Savoy Brown (finalement, un début dans le même genre que celui de l'album "Dust & Scratches" de 2011Thorbjorn Risager et ses Black Tornado (1), avec la pièce suivante, rappellent que leur Blues n'a pas de frontières. Ainsi, toujours avec habilité et facilité, on passe sans douleurs par des Blues de différents parfums, différentes couleurs, différentes atmosphères ou humeurs. Cela tout en restant dans quelque chose de mat, du velours cossu, épais, et doux au toucher. 
Le tout, sans jamais aucun heurt. Pas d'assemblage proche d'un patchwork, il s'agit bien d'un Blues personnel, se nourrissant sans distinctions, sans a priori, du précieux patrimoine de la Soul, du Rhythm'n'Blues, du Blues et du Rock.


     Ainsi, « Drowning » évoque la fameuse et unique collaboration de Tom Waits avec John Hammond, « Long Forgotten Track » respire la rencontre d'AC/DC avec un Bryan Adams teigneux et revanchard, « Rich Man » est nimbé des effluves des nuits de Beale Street, New-Orleans (avec des paroles dénonçant, avec humour, ceux qui profitent de la crise financière pour s'enrichir encore, au détriment d'un pays et de son peuple), tandis que « Through the Tears » s'immerge dans la Soul authentique des années 60. Et pourtant, en dépit d'une certaine pluralité, tout se tient, lié par le timbre autoritaire de Risager et la production uniforme, par ailleurs chaleureuse et organique. Un orchestre qui a de la consistance et qui ne s'éparpille pas.

« China Gates », titre acoustique et seule reprise (2), démontre que Thorbjorn pourrait très bien se passer de son septet et transmettre force et émotion à lui seul. Pratiquement de sa seule voix, il nous transporte dans un Blues crépusculaire et poussiéreux. Une chanson d'où exsude un spleen addictif, que « Paradise » s'empresse de chasser en redonnant un peu de couleurs avec une section rythmique et un clavier funky et des cuivres bien Soul et vigoureux.


     Et au final, on s'étonne de n'y trouver qu'une seule reprise, tant les chansons interprétées semblent taillées dans la pierre dont sont faits les classiques immuables du Blues et de la Soul. Indéniablement, du très bel ouvrage, salué à juste titre par de nombreux critiques (anglo-saxons compris).


Thorbjørn Risager : chant, guitares, dobro
Emil Balsgaard : claviers, orgue, Würlitzer
Peter Skjerning : guitares
Kasper Wagner : saxophone (alto, ténor et baryton), clarinette
Peter W. Kehl : trompette, trombone
Søren Bøjgaard : basse
Martin Seidelin : batterie, percussions
Hans Nybo : saxophone ténor








(1) "Black Tornado" est également le nom d'un disque réputé de Magic Slim. Hommage au vieux bluesman ?
(2) Ecrit par V.Young? H.Adamson, et M.Steiner pour la B.O. du film du même nom, où Nat King Cole interprète le personnage de Goldie, un vétéran de la seconde guerre mondiale et de la Corée, maintenant en Indochine.

Deux facettes bien distinctes :
une Soft, voire mellow


et une seconde nettement plus rugueuse et enjouée

Article paru initialement dans la revue BCR n°37

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