mardi 15 juillet 2014

MAMA BLACK WIDOW - livre de ICEBERG SLIM (1969)


Ultime volet de la trilogie du ghetto d'Iceberg Slim, « Mama Black widow » est, sans nul doute, le plus poignant et le plus cruel des 3 romans qui constituent cette immersion dans l'univers de violence et de misère propre aux romans écrits par Slim.
Contrairement  à ses deux prédecesseurs" « Pimp, mémoire d'un maquereau »(clic) et « Trick Baby »(et clic), Slim aborde ici plus le destin tragique d'une famille que celui d'une seule personne mais surtout, et au travers d'Otis Tilson, dont il narre la vie, c'est essentiellement le récit d'une Amérique ségrégationniste faite de désillusion et d'âpreté dont il dresse une fois encore le portrait. Avec la plume sans concession à laquelle il nous a habitués, Slim nous décoche les mots tels des uppercuts, et c'est plutôt en état de choc que l'on termine ce roman, d'une extrême noirceur.
« Mama black widow » nous raconte donc l'histoire d'Otis Tilson, débarqué à Chicago avec toute sa famille après que sa mère, Sédalia (alias Mama), ait eu l'idée de leur faire quitter leur Sud rural pour un Nord hostile, prétendu « terre promise » où peu de perspectives sont offertes aux noirs.
« Il était noir dans un monde haineux de blancs où un noir est comme un balai de chiotte. »
Ainsi donc au travers d'Otis, c'est toute la vie des Tilson qui défile sous nos yeux : destin tragique que celui de chacun de ses membres, qui auraient sans doute été plus heureux dans leur ferme du Mississipi que dans ce Chicago du milieu des années 30 où les seules opportunités offertes aux noirs sont des petits boulots payés une misère ou pire encore, la descente aux enfers propre à ceux qui rentrent dans l'illégalité.
Il y a d'abord le père d'Otis, Franck, cet ancien prédicateur, homme de la terre, qui estime que pour être un homme de bien, il faut pouvoir subvenir aux besoins de sa famille et rester honnête. C'est le premier dont l'existence bascule, puisque, incapable de s'adapter à la vie du ghetto, il va sombrer dans l'alcoolisme, la maladie pour finir par se laisser mourir.
« Papa ne pouvait pas savoir que l'espoir, le respect de lui-même, sa dignité d'homme devaient dépérir sous l'effet de la répression brutale du Nord. » ; « Il se fondit dans les multitudes d'hommes désespérés à la recherche d'un boulot. Qu'il pleuve, grêle ou fasse soleil, Papa était en chasse, d'une rumeur à une autre, toujours bredouille, le coeur lourd ».
Ensuite, il y a les jumelles, Carol et Bessie, qui finissent, l'une comme l'autre, par être broyées par cette nouvelle vie. Carol, qui a le malheur de tomber amoureuse d'un blanc, et qui a la naïveté de croire que Mama acceptera cette union, et qui meurt, suite à une fausse couche provoquée par sa propre mère, et Bessie, qui défie l'autorité maternelle et sombre dans la prostitution avant d'être retrouvée morte dans un quartier sordide du Southside.
« Il y avait toujours une ombre : un regard de petite fille perdue dans ses yeux. Elle était affamée d'amour et d'affection comme tous ceux qui furent privés du sein de leur maman. Elle les a cherchés dans la jungle et a trouvé la mort. […] Elle s'est évadée des tourments de ce monde obscur où l'innocence est insultée et le mal applaudi... »
Puis, à force de petites escroqueries et de violence, il y aura Junior, l 'aîné de la famille, qui écopera de 99 ans de prison.
Iceberg Slim
Bien évidemment, il y a ce monstre de personnage à qui le roman fait directement référence, Sédalia, alias « Mama », véritable veuve noire qui tisse sa toile autour des siens telle une araignée, personnage pervers et destructeur qui mène chacun des membres de sa famille vers la tombe. On s'interroge sur cette mère abusive dont on ignore les desseins, on imagine qu'elle puisse être déchirée par la mort de ses enfants, la haine et le mépris dont elle est victime, mais on se dit aussi qu'une mère laisserait ses enfants être heureux envers et contre elle-même, et surtout n'essaierait pas de les garder auprès d'elle et de détruire leur rêves. Mama tente toujours d'échapper à sa condition de femme noire, car étrangement, elle se déteste sans doute elle-même « ce qu'on lisait dans ses yeux c'était une haine glaciale, la blessure de sa négritude qui lui empoissonnait l'âme... »
Et enfin, il y a Otis, alias « Pois de senteur » enfant spectateur de la tragédie des siens, l'homosexuel, le travesti, dont Slim fait ici la biographie. Doit-on encore, à l'instar de « Pimp », se demander si Otis n'est pas devenu l'homosexuel qu'il est à cause des sévices qu'il a subis étant enfant de la part d'un diacre ? Car, comme dans Pimp (ou Slim racontait les abus dont il avait été victime enfant), Otis nous raconte le viol de sa jeunesse, au sens propre comme figuré, par un diacre libidineux. On se demande ainsi si ses penchants sexuels ne viendraient pas de là, à moins que ce ne soit réactionnel, compte tenu de la relation étouffante qu'il entretient avec sa mère...
Car Otis est porté dans son âme vers de belles femmes, comme Dorcas, dont il est éperdument amoureux, et vers les corps virils des beaux mâles, qu'il désire avec avidité.
Otis (ou Sally, ainsi nomme-t-il la folle qui dort en lui), ne connaîtra jamais le bonheur, que ce soit avec Dorcas, qu'il est incapable de satisfaire ou avec les rares hommes (Mike) avec qui il aura essayé de vivre. Toutes ces histoires se finissent dans la violence et l'horreur : il est humilié, battu, abusé et dépouillé. Alors qu'il tente désespérément de s'affranchir du joug de sa mère et des instincts qui l'habitent, il finit toujours par céder à ses pulsions et à s’autodétruire doucement mais inlassablement.
Car, comme le dit un homosexuel lors d'une soirée, Otis est une pédale.
« Un pédé, et pour les pédés il n'y a pas de lendemain, juste aujourd'hui. Même quand nous sommes sûrs que nous avons dégotté l'anneau en cuivre du bonheur, nous découvrons qu'un Judas l'a trempé dans la merde ».
A l'inverse de « Pimp » ou « Trick baby » (qui laissaient entrevoir une lueur d'espoir), le destin des Tilson semble le fruit d'une étrange malédiction. On sent, au travers de chaque page, le poids immense de la fatalité. Même quand on perçoit les signes d'un bonheur possible (comme celui de Carol), il est aussitôt balayé d'un revers de la main.
Ce qui fait la force des romans de Slim c'est la rudesse de chaque mot. Slim ne nous épargne rien, ni les viols collectifs, ni la sauvagerie, ni le racisme, ni la déchéance et encore moins la misère humaine. Le roman est parfois à la limite du soutenable, et la fin, lapidaire, nous laisse littéralement en état de choc.
Et pourtant, « Mama black widow » est un roman sublime, riche d'émotions, qui nous étreint souvent le coeur et dont on ne ressort pas indemne.
Si Otils Tilson a livré ses mémoires à Iceberg Slim qui en a fait un tel roman, on peut presque y voir un chant du cygne, dérangeant certes, mais ô combien bouleversant.
Ultime opus de cette trilogie du ghetto, « Mama black widow » est simplement un chef d'oeuvre absolu de la littérature noire américaine. 

FOXY LADY



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire