vendredi 14 février 2014

RAGING BULL de Martin Scorsese (1980) par Luc B.ull



Son dernier film sorti il y a peu (- clic vers la chronique -) m’a donné envie de revoir ce que beaucoup considèrent comme son chef d’œuvre : RAGING BULL. Son masterpiece ou pas (TAXI DRIVER c’est pas d’la daube… LES AFFRANCHIS non plus) peu importe, c’est en tout cas un des films les plus célèbres de son auteur, on parle de Little Marty from Little Italy (1,34 m au garrot) : le grand Martin Scorsese.

Y va pas fort, Scorsese, à la fin de la décennie. Epuisé, lessivé, à bout de nerf, le pif dans la dope, il survit à l’échec financier de NEW YORK NEW YORK (1977) pour se replonger dans le montage chaotique de THE LAST WALTZ (1978), le concert du groupe The Band filmé deux ans plus tôt. Il fréquente de plus en plus Robbie Robertson, ce qui ne doit pas être la meilleure chose sur le plan hygiénique. L’acteur Robert de Niro le harcèle avec cette histoire de boxeur, qu’il veut absolument tourner. Il apporte l’autobiographie de Jake La Motta à Scorsese pendant le tournage de TAXI DRIVER (1975). La Warner a déjà développé le sujet, qui survole toute la vie du boxeur. Scorsese se fout de la boxe, et du sport en général. De Niro le convainc qu’au-delà du biopic sportif, le personnage de Jake La Motta est taillé sur mesure pour le réalisateur. Grandeur et décadence d’une grosse frappe (du droit). 

Le scénariste de TAXI DRIVER Paul Schrader est sollicité. Il a peu de temps à leur consacrer, il est lui-même en préparation d’AMERICAN GIGOLO avec Richard Gere. Il restructure le synopsis, en coupe moitié. Le film commencera sur une défaite de La Motta, déjà champion reconnu. C’est mieux, mais Scorsese, malade, affaibli, veut jeter l’éponge. De Niro le pousse dans l’avion, direction San Martin, dans les caraïbes. Le soleil, la petite table en bois bancale et le parasol, et pendant 5 semaines, isolés, sans téléphone ni télé, ils vont tout réécrire, répéter, mimer, imaginer tout le film.

RAGING BULL raconte la vie de Jake La Motta, le taureau enragé, le taureau du Bronx, champion du monde des poids moyens, empêtré dans des histoires de mafia, dont la vie privé part en quenouille, et qui termine comme comique dans des shows de plus en plus minables… 
 
Le générique est sublime, avec ce plan fixe, ces trois cordes du ring, noires, horizontales, et à l’arrière-plan, la silhouette fantomatique d’un boxeur, au ralenti, une bête fauve comme enfermé dans sa cage de zoo. Le ralenti, Scorsese va l’utiliser avec parcimonie au long du film, très intelligemment. Le noir et blanc est choisi par ce que dans la mémoire collective, les images de La Motta ne sont pas en couleur et pour se démarquer d’autres films comme ROCKY de Stallone. Les images savamment composées, renvoient aussi aux classiques du genre, BOBY AND SOUL (1947) de Robert Rossen ou NOUS AVONS GAGNE CE SOIR (1949) de Robert Wise, que le petit Martin a vu, gamin, quand il se gavait de films au cinoche.

Et c’est d’abord à cela qu’on pense, à l’enfance de Scorsese (dont les parents font une apparition dans le film, comme dans presque tous) avec cette peinture pittoresque, les piscines, les filles qu’on drague, et les deux frangins, Jake et Joey La Motta. Ca hurle par les fenêtres, ça emmène les filles en vadrouille, et déjà on sent le poids de la culpabilité, de l’éducation, avec l’omniprésence à l’écran d’objets religieux (le crucifix est celui de la mère de Scorsese !). La scène où Jake emmène Vickie (sa future femme) dans l’appart de son père, pour la sauter, rend presque mal à l’aise à force de refoulement des sentiments. Le désir, c’est mal, le sexe, c’est mal. Mon Dieu protégez-moi de ces démons ! A la fin, La Motta se verse un pichet d’eau glacé dans le slip, pour calmer ses ardeurs (excuse : il boxe le lendemain…). 

Scorsese développe en parallèle le succès de la carrière sportive, et le délitement de la vie privée de La Motta. Les combats sont chorégraphiés, millimétrés, storybordés plans par plans par Scorsese. Suite à des problèmes techniques, impossible d’utiliser une SteadiCam. On harnache De Niro d’un châssis tubulaire tenant la caméra face à lui. Pour rendre les derniers combats plus fantasmatiques, irréels, le ring est agrandi jusqu’à deux ses dimensions normales. Le ring devient un défouloir pour La Motta, qui y démonte consciencieusement la gueule de Janiro, parce que sa femme a eu l’impudence de le trouver beau gosse. Les faces à faces Sugar Ray Robinson / La Motta tiennent de la tragédie, comme le dernier où La Motta le visage boursoufflé, méconnaissable, marche jusqu’à son adversaire, vainqueur, pour lui dire : « Je n’ai pas touché le tapis, je n’ai pas touché le tapis… ». Ca tient du grandiose et du pathétique.

Scorsese n’insiste pas trop sur les détails (on l’a dit, la boxe il s’en fout), la technique, les paris, les tricheries. Le réalisateur évite aussi les scènes convenues des entrainements, vas-y coco, tape le sac. Comme il élude le témoignage de La Motta devant une commission (pour paris truqués), mais on saisit le principal : l'ombre malfaisante de la Mafia. Les scènes en club sont révélatrices, celle avant le combat contre Janiro (utilisation judicieuse des courts ralentis rendant palpable ma méfiance, la peur) tendues, et en disent long aussi sur la paranoïa du personnage.

Car La Motta est un animal maladivement jaloux. Scorsese prend bien soin de détruire, désintégrer, scène après scène, le bonheur conjugal. Bonheur présent dans de faux films couleur 16mm, délavés en labo, inspiré de ceux que La Motta tournait effectivement. Chaque scène domestique accentue la violence des rapports. Le steak trop cuit, les œillades bien innocentes de Vickie aux pontes de la mafia, la télé qui ne marche pas, jusqu’à la mémorable réplique « You fuck my wife » que Jake lance à son frère Joey, avant de s’en prendre à sa femme. Bon sang, ce regard noir, dans le couloir. La caméra se tient loin, on ne sait jamais ! Scorsese nous montre un type qui perd les pédales, incapables d’être heureux, qui endure les pires souffrances, en perpétuelle recherche de rédemption pour des pêchers que lui seul pense avoir commis. Sa dernière prestation de comique devant trois alcoolos est pathétique.

Bon, nous y voilà. On ne peut pas y couper. Robert de Niro. Le rôle de sa vie, le film de sa vie (enfin l’oscar !) et ces 30 kg de plus. Le raccord entre les deux époques est un choc, quand on découvre Jake La Motta à Miami, en 1956, au bord de sa piscine. Bien sûr que De Niro est époustouflant. Sa scène en prison où il se fracasse le crâne contre le mur (pour remplacer une scène de masturbation à laquelle l’acteur n’avait pas souscrit, mais suggérée tout de même, en clair-obscur, juste après). De Niro en roue libre, filmé à deux caméras. Mais n’oublions pas Joe Pesci (qui lui apparait très amaigri) leurs combats valent largement ceux des rings. Pesci la teigne, le fou, qui nous massacre la gueule d’un mec à coup de portière de taxi ! Joey La Motta s’est effectivement souvent mouillé pour sauver le frangin. Et puis Cathy Moriarty dans le rôle de Vickie la Motta. Vous ne lui trouvez pas de faux airs de Kim Novak ? Moi si. Scorsese aussi visiblement, qui la filme sur un plan, au sortir d'un club, en chignon, reproduisant amoureusement l'exact de profil de l'actrice dans VERTIGO d'Hitchcock  - clic vers la chronique -
  
Martin Scorsese multiplie les morceaux de bravoure, comme ce plan séquence d’abord en travelling arrière, puis avant, lors du combat contre Marcel Cerdan, où on accompagne La Motta des vestiaires au ring. Eblouissant. Ce même Scorsese qui se donne la dernière réplique du film. C’est lui qui dit à La Motta « Faut y aller maintenant, en scène » à la toute fin, après le long monologue de La Motta dans sa loge. Monologue qui reprend celui de Marlon Brando dans SUR LES QUAIS, jugé plus contemporain que la tirade de Shakespeare prévue au scénario.

RAGING BULL est-il le plus grand film sur la boxe ? J’en sais rien et peu importe, au final, ça ne parle pas tant de boxe que ça. Et tant mieux. Par contre, il fait partie de la décennie magique de son auteur, qui après LA VALSE DES PANTINS (1983) enchainera des films moins passionnants, avant de revenir aux affaires avec LES AFFRANCHIS (1990). Où Robert de Niro et Joe Pesci s’en paieront encore quelques bonnes tranches bien saignantes...
  

RAGING BULL (1980)
Noir et blanc  -  2h10  -  1:85



La bande annonce, sur la musique de Pietro Mascagni extraite de "Cavalleria Rusticana" (1890)

10 commentaires:

  1. Yes! Ton com comme le film valent un uppercut en pleine face

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  2. Pour les besoins du film, De Niro avait pris des cours de Boxe. La Motta lui-même lui donna de nombreux conseils quant aux placements et à sa façon de pratiquer ce sport martial. Cela évidemment pour mieux coller au personnage.
    Ensuite, De Niro arrêta les exercices sportifs pour se gaver de pâtes afin de prendre du poids.

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  3. Il serait venu en France, et en Italie, pour se gaver de nourriture riche, alors qu'il suffisait de rester chez lui et avaler trois burgers par jour !

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    1. Effectivement, Luk, mais peut-être bien que Robert D.N. craignait, en cas de régime à base de burgers New-yorkais; des dommages irréversibles pour sa santé. "Super Size Me".

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  4. Ne pas oublier qu'en France De Niro était un sacré Fitcheu.
    Je reste à disposition pour le translate

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    1. Fitcheu... Google translate... trouve rien ! C'est pas de l’anglais, ni de l'italien, du russe... non... islandais, papou... toujours rien...

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  5. C'est là que tu te rends compte que dans le ciné comme ailleurs, y'en a qui sont plus doués que d'autres ... parce que tout de go, Raging Bull, je le citerais pas comme un des meilleurs De Niro ou Scorsese (même si les carrières des deux ont eu souvent tendance à se recouper) ... Et pourtant quel grand film !!!

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  6. Ce n'est pas le Scorcese que je préfère, non plus. Sur la boxe, il y a Fat City.

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