mercredi 12 juin 2013

GOV'T MULE (1995) By Bibi




     En 1995, un disque sans âge arrive dans les bacs sans crier gare. Pratiquement un pavé dans la mare, dans le sens où il fait fi du marché de la musique de l'époque ; un disque suicidaire réalisé par une bande de flibustiers qui n'ont absolument rien à foutre de savoir si leur musique va se vendre ou pas. Eux, la seule chose qui les intéresse, c'est d'avoir de la matière pour jouer ensemble la musique qui les unit.

     Tout commença le jour où Dickey Betts, l'ancien guitariste du Allman Brothers Band, a l'idée de recruter un certain Warren Haynes dont les prestations aux côtés de David Allan Coe l'avaient intéressés. Dans le groupe de Betts, Haynes fait la connaissance de Matt Abts, le batteur, avec qui il tisse de solides liens d'amitiés.


     En 1989, le Allman Brothers Band se reforme et Dickey Betts entraîne avec lui son nouveau complice, Haynes. Après maintes auditions, le ABB engage Allen Woody, en remplacement de Berry Oakley à la basse. Un gaillard, à l'air revêche, plutôt sûr de lui, originaire de Nashville tout comme les frères Allman.
Entre Warren et Allen le courant passe, et rapidement, ils deviennent amis. Une amitié renforcée non seulement par leur statut de jeunes recrues devant faire leurs preuves dans un groupe phare des USA, mais également par des affinités communes quant à leurs goûts et leur éclectisme musicaux.

     En 1994, Warren organise une rencontre avec son ancien collègue, Matt Abts, et Woody. Tous trois jamment librement ensemble, et, d'après les propres mots de Warren, ce fut une révélation. Comme s'ils étaient prédestinés à se rencontrer. Du coup, dès que leur emploi du temps le leur permet, ils jouent ensemble, se constituant progressivement un solide répertoire de reprises et d'originaux, tout en peaufinant leur son. Constatant et appréciant la valeur du trio, l'ABB lui propose de faire leur première partie pour la tournée de 1995. Ainsi, Haynes et Woody doivent effectuer deux sets d'affilée sans broncher, sous le patronyme Gov't Mule. Une bonne formation d'endurance.
Cette même année, confortée dans sa démarche par le bon accueil du public, la petite bande sort donc son premier disque.


     La pochette déjà : un âne avec le Star-Spangled-Banner noué négligemment autour de l'encolure de l'animal. Une image pouvant être lourde de sens et prêtant le flanc à certaines têtes bien pensantes et patriotiques. Au verso, trois trognes chevelues, la trentaine révolue, affichant un air renfrogné qui annonce clairement qu'ils ne sont pas là pour plaisanter.
Et ce patronyme ? Que signifie-t-il ? La pièce « Mule » lâche le morceau : c'est un rappel cinglant du fait qu'à l'abolition, le gouvernement américain avait fait la promesse de fournir aux anciens esclaves un mulet et quarante acres. Une promesse qui ne fut jamais honorée ; la première d'une très longue série...
Et le disque ? Ben... une claque. Le son est énorme, riche, généreux, mais jamais ampoulé ni shooté aux stéroïdes. Que du naturel. Pour un peu, on se retrouverait replonger vingt ou vingt-cinq ans en arrière.

     D'entrée, la Mule frappe fort avec le « Grinnin' in Your Face » de Son House. La voix est enfumée, légèrement éraillée, elle s'expose sans filet en déclamant avec force et conviction ce Blues a capella, entre complainte et harangue. Puis, enchaîné par un laconique « One, twooo, threee... », déboule comme une avalanche « Mother Earth » de Peter Chatman (Memphis Slim). C'est une lame de fond qui vous tombe sur le crâne. Le riff est paresseux, épais et sombre (Black Sabbath 70-72). Le trio soudé comme une seule entité tricéphale assène un Blues lourd et spongieux – sweaty - sur-électrifié. C'est la revanche de Mountain et de Cactus. Un assommoir sur la tronche !


« Temporary Saint », « Monkey Hill » et leur désormais classique « Mule » (aucun rapport avec le titre de Deep-Purple) - avec un tempo plus élevé - baignent peu ou prou dans ce même univers de Blues lourd et moite chargé de spleen et d'amertume,
Gov't Mule, à l'instar des groupes de l'aube des années 70, aime exploiter le Blues, le travailler jusqu'à en extraire le jus pour le transmuter en métal lourd. Toutefois, ce n'est qu'une partie de sa démarche.
Sur « Mule », John Popper est invité à placer un de ses soli épileptiques d'harmonica.

On remarque que Warren favorise les fréquences graves, comme si le micro grave était privilégié, sans pour autant tomber dans le Stoner (quoique, s'il troquait son overdrive contre une grosse Fuzz, on se rapprocherait parfois assez de Clutch – le lien est parfois ténu -). Warren revendique les sons veloutés et denses. Pour cette raison, et aussi pour le sustain, il soutient qu'il n'y pas mieux que Gibson (LesPaul en tête de liste – il aura un modèle signature -, Firebird, Explorer, SG et ES335). Parallèlement, il affectionne des marques nettement plus modestes, tels que Kay, Silvertone, Danelectro ou Harmony, pour leur caractère. (mais sur scène il reste sur du 100 % Gibson).

On retrouve l'ombre de Led Zeppelin sur l'instrumental acoustique « Dolphineus » - où la basse-dulcimer d'Allen et l'Alvarez de Warren tissent une trame sulfureuse laissant parfois échapper quelques effluves orientales – et sur « Painted Silver Light » et sur « World of Difference ». Sur ce dernier, chanson sur la tolérance, où s'entrecroisent le Hard-Rock, le Heavy-psyché, le Progressif, voire le Stoner ; Une sorte de « No Quarter » en plus halluciné.
(Plus tard, Gov't Mule fera des concerts incluant de nombreux titres du Zep. Le 31 octobre 2007, pour la nuit d'Halloween, avec d'autres reprises et quelques titres personnels, le groupe jouera l'intégralité de « House of the Holy » ; la prestation est immortalisée sur le double « Holy Haunted House »)


Le trio n'oublie pas le Southern-Rock (mode Heavy) avec « Rocking Horse », plus rythmé et relativement plus enjoué. Composition qui met en valeur le jeu souple et puissant, empreint de force et de pertinence, d'Allen Woody, qui le rapproche non seulement des bassistes des trios mythiques mais des gourous tels que John Paul Jones, Gregg Ridley, Gary Thain, Pappalardi. Sans nécessairement les égaler, il a néanmoins suffisamment d'atouts pour fournir tout le confort à Warren pour se balader tranquillement sans craindre pour la cohésion de la musique, lui permettant à l'envie de laisser résonner ses accords et de les espacer comme bon lui semble. Allen et Matt veillent au grain. Ils sont la charpente intangible.
Gregg Allman, qui a participé à l'écriture de ce titre, le reprendra pour son Allman Brothers Band en en faisant une superbe version que l'on retrouve sur le live « One Way Out ».

Les trois compères affectionnent également le Jazz (dont celui de Coltrane). Et ils le prouvent avec « Trane », une longue pièce où l'improvisation est patente. Matt Abts swinge avec une vigueur à toute épreuve ; pratiquement une prestation athlétique. C'est le fils improbable de Ginger Baker et de Buddy Rich.

Autre reprise, autre hommage, « Mr Big » de Free, titre emblématique au possible, servant souvent de référence aux bassistes, où il est aisé de se casser les dents. Si le groupe est totalement à son aise pour interpréter ce classique, il ne renoue pas avec la classe du quatuor Anglais (maintenant, les reprises de Free sont assez nombreuses, mais y en a-t-il une qui réussit à faire aussi bien que l'original ?). Allen s'évertue à garder un son de basse velouté très légèrement rehaussé de fuzz qui sied moins que celui rond et clinquant d'Andy Fraser.

     Même si le trio est prolixe en compositions, il ne se refuse jamais à reprendre les chansons de leurs héros. Mais au contraire de la presque totalité des groupes, au lieu de s'attribuer quelques titres, Gov't Mule les joue toujours temporairement.
Hendrix, Led Zeppelin, Black Sabbath, Neil Young, Free, King Crimson, Who, Willie Dixon, Robert Johnson, Beatles, Humble Pie, Lynyrd Skynyrd, Dylan, Steppenwolf, Elmore James, Frank Zappa, Little Feat, James Brown, Deep-Purple, Creedence, Grand Funk Railroad, ZZ-Top, Cream, Eagles, Van Morrison, Rolling Stones, Mountain, ont fait partie, à un moment ou à un autre, du répertoire de la Mule.


Gov't Mule est, à cette époque, un OVNI. Bien qu'il n'ait aucun rapport avec des groupes rock de fusion, tels que Dan Reed Network, Urban Square Dance, Living Color, déjà parce que ces gars-là ne sont pas du genre à danser, ou à gigoter dans tous les sens, il n'en pas moins un groupe de fusion. Mais d'une fusion qui rameute les diverses ramifications d'une même famille. Celle dont l'origine remonte au Blues des pionniers. Et c'est ainsi que Gov't Mule ne semble pas vraiment faire de différence entre les diverses formes de Blues des décennies précédentes (du moins celui des années 20 aux années 70), du Blues-rock psychédélique initié par Cream ou Mountain, au Hard-blues de Led-Zeppelin, au Southern-rock des Allman, au rock allumé des Jam-bands, jusqu'au Heavy-Metal balbutiant de Black-Sabbath, en passant même par le Jazz de Coltrane. Gov't Mule arrivera même parfois à déstabiliser, par ses choix, une frange de ses fans. Gov't Mule veut abolir les clivages musicaux (attention, on parle bien de musique, les divers ersatz à vocation purement commerciale et consommable ne peuvent faire partie du lot).

Gov't Mule, c'est Hendrix qui rencontre Black Sabbath, Leslie West qui joue avec les Allman, Coltrane qui riffe avec Free, Led Zeppelin qui tâte du Stoner, Howlin' Wolf qui s'allie à Mountain.


Gov't Mule deviendra quasiment une marque déposée qui fera des éMules jusqu'au Japon (Savoy-Truffle) en passant par l'Europe (W.I.N.D en Italie et General Store en France).

Dedicated to Shuffle Master (un fan)


  1. "Grinnin' in Your Face" (Son House) - 1:35
  2. "Mother Earth" (Chatman/Simpkins) - 8:13
  3. "Rocking Horse" (Haynes/Woody/Pearson/Gregg Allman) - 4:06
  4. "Monkey Hill" (Haynes/Woody) - 4:40
  5. "Temporary Saint" (Haynes) - 5:44
  6. "Trane" (Haynes/Woody/Abts) - 7:28
  7. "Mule" (Haynes/Woody/Abts) - 5:39
  8. "Dolphineus" (Haynes/Woody/Abts) - 2:03
  9. "Painted Silver Light" (Haynes) - 7:07
  10. "Mr Big" (Rodgers, Fraser, Kirke, Kossof) - 6:06
  11. "Left Coast Groovies" (Haynes/Woody/Abts) - 6:52
  12. "World of Difference" (Haynes) - 10:15


,25


Bin, tiens justement, voilà un document : Gov't Mule en première partie de ABB le 11 mai 1995

12 commentaires:

  1. superbe article pour un groupe mythique et peu connu....Quand on voit la liste de leur reprise d'Hendrix à Mountain on se dit que ces gars là ont tout compris....et Warren Haynes à la guitare c'est du lourd..
    Vu le nombre de disques qui ont suivi l'ami Bruno à du boulot pour les vacances à venir.

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  2. Voila un band que j' apprécie, c'est huileux et visqueux comme pour entretenir un engrenage.

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  3. gege_blues12/6/13 23:12

    J'ai la chance de posséder le fameux quadruple CD "Live...With a Little Help From Our Friends"(version Collector's Edition s'il vous plait!) de l'enregistrement d'un concert marathon du groupe qui a joué plus de 4 heures au cours d'un concert aux USA dans la nuit du 31 décembre 1998. Du début à la fin, le groupe a été performant et je vous assure que l'on se régale à l'écoute de ce monument composé de titres de Warren Haynes et de reprises fabuleuses!

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    1. Juste une question comme ça, sans importance, mais où le ranges-tu ce double CD ?
      Heingue ?

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    2. gege_blues13/6/13 22:48

      hé hé, une copie à la maison, l'original dans un coffre à la banque ! cherche pas Bruno, tu trouveras pas, en plus ce quadruple album se présente sous la forme d'un carnet à spirales contenant un livret magnifique avec des photos splendides ! histoire de préciser quoi...

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    3. A Saint amand Les eaux, il y a une brocantes, ce double cds est en vente à 28 euros/

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  4. gege_blues14/6/13 22:30

    C'est un QUADRUPLE je vous dis ! pas un double ! pour 28euros c'est une affaire ! bonne chance les gars !

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  5. Je le connais qu'en double... C'est toi qui a de la chance !

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  6. Salut! Je fais donc moi aussi partie des petits veinards qui possèdent ce quadruple cd à spirale! De toutes façons j'ai tout Gov't Mule donc y'a pas à discuter! C'est aussi valable pour l'Allman Brothers Band et pour le Grateful Dead (hé oui! nul n'est parfait!)
    J'avais en 1995 été fortement impressionné par ce premier disque de Gov't Mule, il faut aussi jeter une oreille sur le live de David Allan Coe "If that ain't country" (1997) avec Warren Haynes aux guitares et Johnny Neel au B3.
    Quand je vous dis que j'ai tout ce qui touche à Warren Haynes et consort.....

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    1. JP, tu fais concurrence à Shuffle.
      Shuffle ?
      Tu dis que tu as tout, même "Tales of a ordinary madness" ? Son 1er effort solo ?

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  7. Ben oui évidemment et ca fait longtemps! Shuffle? je suis pas sûr qu'il ait un seul Gov't Mule chez lui! Sa mauvaise foi légendaire pour tout ce qui concerne Warren Haynes m'a toujours ravi! Et en matière de mauvaise foi, je m'y connais,je pratique assidûment depuis....allez quatre décennies si on considère que j'ai commencé l'entrainement vers 20 berges! Amicalement

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    1. Et bien si. De mémoire SM possède "Life Before Insanity" et, il me semble, un "Deep End". P'être même un troisième. Masochiste ?

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