jeudi 12 janvier 2012

RODRIGO – Concertos "d'ARANJUEZ" – Paco de Lucia, "ANDALOU"... par Claude Toon

Joachim Rodrigo (1901 - 1999)
Chronique dédiée à Bruno

En 1967 Richard Antony faisait chavirer le cœur des minettes avec la chanson "Aranjuez mon amour" sur des paroles de Guy Bontempelli. Notre crooner national fut suivi par Amalia Rodriguez et même Nana Mouskouri. La complainte évoquait la tristesse d'une espagnole pleurant le fiancé fusillé par des franquistes, les roses, les tâches de sang, un chagrin plutôt à côté de la plaque par rapport à l'esprit du concerto. Mais à réécouter, on se dit qu'il y avait des jolis textes en ce temps-là.
De son côté, Miles Davis avait ouvert la voie aux adaptations dans un album "Sketches of Spain"  resté célèbre. C'est assez expérimental, peu ibérique mais coloré, étrangement éloigné de la sensualité du concerto, mais ça ne manque pas d'imagination et de classe.
Ces "tubes" ont-ils permis à Joachim Rodrigo d'atteindre une renommée planétaire qu'il n'aurait peut-être jamais eue sans eux ?

Joachim Rodrigo et la musique espagnol
Joachim Rodrigo était né dans la province de Valence en 1901. Une épidémie de diphtérie le rend aveugle à l'âge de 3 ans. Il surmonte son handicap en étudiant la musique d'abord en Espagne puis de 1927 à 1931 à Paris auprès de Paul Dukas. Il rencontre Maurice Ravel et Manuel de Falla et fréquente le tout Paris musical de cette époque.
Il compose son concerto d'Aranjuez en 1939 et retourne à la fin de l'effroyable guerre civile dans son pays natal. On a souvent l'impression que l'Espagne ne compte guère de compositeurs de premier plan comme le reste de l'Europe. Ce n'est pas faux : pas de Beethoven, Debussy ou Verdi. Pourtant depuis le moyen-Âge, ce pays a connu une vie musicale intense, restée très proche de sa culture influencée par la tradition mozarabe et folklorique. Rodrigo, avec Albeniz, de Falla ou Granados fait partie du courant musical ibérique moderne.
Et puis Rodrigo, c'est d'autres concertos, de la musique de chambre, des œuvres où la guitare prend naturellement sa place dans la patrie du flamenco. C'est bien pour cela qu'au-delà de l'incontournable concerto d'Aranjuez, je ne peux éviter de présenter un double album entièrement consacré aux pièces concertantes pour guitare(s) et harpe.
Pour la petite histoire, en 1991 le roi Juan Carlos I anoblit Rodrigo au titre de "marquis de los Jardines de Aranjuez", logique, non ? Joachim Rodrigo, homme simple, nous a quittés en 1999 à l'âge vénérable de 98 ans  à Madrid.
Le Concerto d'Aranjuez
On conjecture beaucoup sur le sens à donner à ce "concerto d'Aranjuez" écrit en 1939. Rodrigo a-t-il voulu simplement, à la manière d'un Debussy dans Iberia, illustrer les charmes et senteurs des jardins d'Aranjuez près de Madrid en transposant sa musique dans un climat de jeux des courtisans qu'il affectionnait ? Certains, dans la mélancolie du célébrissime second mouvement ont voulu y voir une évocation du martyre de la ville de Guernica. C'est incertain dans le sens où Victoria Rodrigo précise dans ses mémoires qu'il faut surtout y voir le souvenir de temps heureux et, peut-être, la nostalgie de la mort prématurée de leur premier enfant. Figurative ou plus intime, cette musique montre, une fois de plus, que l'on peut toucher un large public de mélomanes, même en adoptant une forme assez classique qui fit ricaner certains puristes parmi les modernistes. Le concerto est en 3 mouvements, l'adagio central étant le plus célèbre.
J'ai retenu deux versions, l'une très proche de l'idéal flamenco et interprétée par Paco de Lucia, une autre, sous les doigts de Pepe Romero, une vision aux accents plus classiques mais avec un orchestre qui s'affranchit des sonorités sirupeuses que l'on entend trop souvent même chez les artistes les plus en vue (pas de noms).
Paco de Lucia et Edmon Colomer
Le guitariste flamenco (le meilleur dit-on) est connu pour sa polyvalence, jouant classique ou blues, ou encore jazz comme dans le célèbre album "Friday Night in San Francisco" où il participe à un trio avec John McLaughlin et Al Di Meola. Ses techniques de jeu plus incisives qu'en guitare classique pure servent magiquement ce concerto d'esprit chambriste.

1 - La précision des premiers accords de l'allegro initial, très allègres, me fait songer au staccato de Glenn Gould. Paco de Lucia imprime une dynamique de danse villageoise, les notes se détachent, tournoient, badinent, marivaudent avec les galants et jolies madrilènes du jardin d'Aranjuez. Les cordes et bois délicats de l'orchestre de Cadaqués (Barcelone) répondent gaiement à la guitare. Il n'y a aucune épaisseur dans la ligne mélodique. Le dialogue concertant est d'une telle subtilité que l'on entend absolument tout de cette joyeuse romance. Les violoncelles se font jeunes hommes fringants. Victoria Rodrigo parlait d'instants de bonheur, on comprend immédiatement pourquoi…
2 - Paco de Lucia caresse ses cordes pendant l'exposé du thème de l'adagio chanté avec tendresse par le cor anglais. Le guitariste développe avec une telle expressivité, poésie, pureté dans la ligne de chant qu'il ne me laisse aucune marge de vocabulaire pour m'exprimer. Frissonner jusqu'aux larmes dans cette nocturne cantilène semblera naturelle. Les crescendos ne cherchent jamais l'effet pathétique dans lequel bien des interprètes cherchent à souligner leur narcissisme. Chaque pincement de corde joue un rôle dans l'évocation du souvenir. Dans le développement central, l'inquiétude feutrée rappelle les craintes liées à des émois d'adolescent. Ainsi, le célèbre passage aux cordes à l'unisson apparaît comme une libération logique, une étreinte enfiévrée sous un arbuste du jardin "avec la lune pour témoin". J'ajouterai que ces cordes ne masquent pas pour une fois la petite harmonie. Une splendeur.
3 - L'allegro final retrouve évidement les qualités précédentes, fluidité, maîtrise des couleurs. J'ai découvert récemment ce disque. Heuuu j'ai quelques CD à solder sauf un, celui de Pepe Romero.
L'album est complété par une fulgurante interprétation d'Ibéria d'Albeniz pour laquelle José M. Bandera et Juan Manuel Cañizares se joignent à Paco de Lucia.


Pepe Romero et Neville Marriner 
Pepe Romero joue legato pour nous entraîner dans une conception plus classique mais virtuose. Les musiciens de l'Academy of St Martin in the Fields sont d'un niveau supérieur, certes. L'orchestre gagne en puissance, l'équilibre entre cuivres, bois, et cordes (violoncelles) est plus assuré. Les personnages mis en place par l'équipe précédente s'effacent au bénéfice de la peinture de la grandiose architecture végétale du jardin enchanteur. Dans cet enregistrement, la vedette c'est l'orchestre qui se fonde en osmose avec le guitariste, pas en opposition (les deux options sont licites).
Dans l'adagio, Pepe Romero joue la carte du tendre dans un écrin symphonique irisé. Les interprètes réorganisent la partition en un concerto pour orchestre avec guitare obligée. Nous avions émoi et frisson avec de Lucia, nous avons ici sensualité et complicité. Moins dramatique, le développement central nous offre un jeu de guitare ludique qui s'oppose aux délicats accords instrumentaux, chaque silence devient aussi musique. Neville Marriner donne au passage conclusif une retenue élégiaque. Les dernières notes de guitare nous éveillent avec douceur.
Le final prend son temps, avec un soupçon de maniérisme peut-être. À ce niveau, c'est très subjectif.
Pepe Romero et Neville Marriner ont réenregistré à l'ère du numérique ce concerto avec encore plus de maestria d'après la critique. Diable !
Pepe Romero est le fils cadet de la fratrie Romero, j'y viens…
Los Romero
Les autres concertos de Rodrigo
Rodrigo a composé divers concertos qui se trouvent réunis sur ce double album Philips. Je dirai quelques mots pour chaque œuvre, mais il me semble impossible de ne pas consacrer quelques paragraphes à la famille Romero pour laquelle Rodrigo composa le concerto Andalou pour 4 guitares.
Los Romero 
Né en 1917, Celedonio Romero, guitariste, compositeur et poète aura trois fils Celin, Angel et Pepe qui vont devenir également guitaristes virtuoses. Le père quitte en 1957 l'Espagne franquiste pour les USA où il crée avec ses fils le Romero quartet "Los Romeros". Ensembles ou séparément, ces musiciens passionnés vont parcourir le monde de concert en concert, de disque en disque. En solistes, ce sont Angel et Pepe les plus connus. A noter que la formation a évolué peu avant la mort de Celedonio en 1996, son petit-fils Celino a repris le flambeau, suivi du fils d'Angel, Lito en 1996.
Le concerto Andalou
Composé en 1967 sur une commande de Los Romeros, le concerto "Andalou" pour quatre guitares ne se révèle vraiment que sous les doigts de cette formation d'exception. L'œuvre n'atteint pas l'épure parfaite du concerto d'Aranjuez ou de la Fantaisie pour un gentilhomme, mais mérite quelques attentions. Il fut enregistré dès 1968 (un LP de ma collection), hélas avec un orchestre médiocre du Texas profond. 
Le concerto s'inspire de danses andalouses, le premier mouvement est d'ailleurs construit sur un rythme de Boléro.
1 – Un accord en tutti de l'orchestre et un flot de violon accompagnent l'entrée des quatre guitares dialoguant avec malice. Je ne précise même pas que j'ai entendu cela joué par d'autres artistes dans une bienheureuse cacophonie. L'art de Rodrigo oppose ces motifs complexes des guitares à des motifs confiés alternativement à un type d'instrument (isolé ou en groupe) afin d'éclaircir cette fête musicale. L'inspiration ibérique et le soleil d'Andalousie sont évidents pour quiconque connaît quelques airs hispaniques.
2 – L'Andante calmo (quasi adagio) nous convie à un chaud crépuscule. Les guitares se répondent, les bois lancent quelques notes agrestes, des bribes de chants d'oiseaux. Les cadences des guitares sont virtuoses mais jamais démonstratives. Un grand moment de sérénité nocturne.
3 – Le final Allegro semble un peu moins accompli, mais il est difficile de ne pas chercher des castagnettes et entrer dans la danse.
Et encore…
Rodrigo composa la Fantaisie pour un gentilhomme en 1954. Cette commande d'Andrés Segovia est une suite concertante inspirée de danses écrites par Gaspar Sanz, compositeur baroque espagnol. Rodrigo avait déjà montré son attachement envers l'âge d'or de la musique de cour royale dans le concerto d'Aranjuez. Cette fantaisie est assez populaire grâce au raffiné et galant second mouvement "Españoleta y fanfare de la Caballería de Nápoles". Pepe Romero et Neville Marriner aborde ces pages avec élégance et galanterie, sans débordement, toujours avec ce respect de la partition qui prédomine dans cette anthologie.
Le Concerto madrigal pour deux guitares date de 1967 et répondait à une commande d'Ida Presti et Alexandre Logoya, couple à la ville. Rodrigo était vraiment sollicité par tous les plus grands guitaristes du siècle. La guitariste disparut tragiquement cette année-là et ce sont donc les frères Angel et Pepe Romero qui créèrent l'œuvre en 1970 à Los Angeles accompagnés par Rafael Frühbeck de Burgos. Nous les retrouvons réunis pour cet enregistrement de 1974. Il s'agit de nouveau d'une suite très vivante de danses de la Renaissance dont un madrigal du compositeur flamand du XVIème siècle Jacques Arcadelt. Encore une interprétation pleine de verve et de joie, d'une grande facilité d'écoute.
Créé en 1983 par Pepe Romero, l'ultime "Concerto para una fiesta" de Rodrigo était une commande des texans William et Carol McKay. J'avoue que malgré la virtuose partie de guitare, la musique ne retrouve pas complètement l'inventivité ensoleillée des concertos précédents. Reste une œuvre agréable à écouter en se laissant bercer par des thèmes populaires d'Andalousie ou de Séville.
Le concerto Sérénade pour harpe fut écrit en 1952 pour le célèbre harpiste Nicanor Zabaleta qui le créa accompagné par Paul Kletzki. Le choix de ce chef familier de la musique contemporaine ne surprend pas, si on considère que Rodrigo signait ici son œuvre la plus moderne en terme formel.
La harpiste française Catherine Michel et le chef Antonio de Almeida déçoivent un peu dans cette course folle d'une énergie peu commune dans la littérature pour la harpe, instrument souvent associé à la musique de salon. Un article sera consacré ultérieurement à la gravure sans concurrence de Nicanor Zabaleta himself accompagné par l'Orchestre radio symphonique de Berlin (Dgg).
Deux albums merveilleux ! Que choisir ?
Je suis bluffé par le jeu flamenco d'hidalgo de Paco de Lucia et bercé par la tendresse princière du doigté de Pepe Romero. Choisir ? Possible, mais comment se décider entre un Pauillac Mouton Rothschild 2005 et un Château Margaux 2003. Philou t'en penses quoi ? On prend les 2 CDs… Oui, c'est nettement moins cher que les grands crus !
Vidéos
À gauche, Paco de lucia lors du concert figurant sur le CD.
À droite, Il s'agit ici du premier enregistrement du concerto "Andalou" (final) réalisé au Texas par le père et les frères Romero en 1967. Un incunable Mercury que je possède en Vinyle et CD. Hélas l'orchestre de San Antonio est, disons… un peu pataud, mais au moins le son n'est pas issu d'un piratage de 3ème ordre…, la famille Romero au sommet de son art.



Les deux albums

2 commentaires:

  1. Un monument de la Musique. Vraiment, totalement incontournable. Une musique qui touche et éveille l'âme.
    Une oeuvre majeure, magnifique et intemporelle.
    Personnellement, sans hésitation, dans mon top 3.
    ***
    Et oubliez toutes ces abominables, et criminelles, versions chantées.
    Même la version de Santana (album "Brothers") est, en comparaison, un massacre.

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  2. De mémoire, Rodriguo avait composé une partie du concerto lorsque sa femme était à l'hôpital. Tourmenté par le doute, il ne savait pas si son état de santé, déjà très affaibli par une grossesse qui avait mal tournée, allait encore s'aggraver.
    Néanmoins, en dépit de son profond état de tristesse, bercé par les charmes des jardins d'Aranjuez, il laissa son esprit dériver vers les souvenirs, plus positifs, des jours heureux partagés avec son épouse.

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