dimanche 27 mars 2011

HENRYK GORECKI : SYMPHONIE N°3, par Claude Toon


Henryk Górecki est disparu en novembre dernier dans le plus coupable anonymat.
Sans une péripétie discographique singulière en 1992, le compositeur polonais ne serait resté connu que d’une sphère étroite de mélomanes attirés par la musique contemporaine.

1992 : un choc discographique, la 3ème symphonie par David Zinman et Dawn Upshaw

Ghetto de Varsovie
En cette année 1992, cet enregistrement de sa troisième symphonie dite « des Chants Plaintifs » est disponible dans les bacs, avec le reste, section musique contemporaine, a priori destiné à la poussière. Une première gravure de l’ouvrage est restée confidentielle.

Contre toute attente (l’œuvre semble aride), et à la grande surprise de l’éditeur Nonesuch (celui de Philip Glass, avec Sony), les ventes s’envolent : 400 000 exemplaires en quelques semaines aux USA, quelques millions depuis de par le monde. L’album est toujours disponible. Événement rare en Classique, même pour des œuvres phares (de Vivaldi ou de Beethoven) dont la multiplication des versions fait qu’elles se marchent sur les pieds entre elles, limitant de facto le nombre des exemplaires vendus pour chacune.

Ce phénomène, fréquent en littérature ou au cinéma, est irrationnel. On citera en vrac et sans jugement de valeur : Da Vinci Code, Harry Potter, Les Choristes et plus récemment Millenium, bien au-delà de la Suède…

Pourtant ici, l’univers musical et lyrique est sombre, religieux, sublime mais bouleversant jusqu’aux larmes : le monde de la prière à la mère, à la Vierge, de l’évocation d’Auschwitz et des atrocités commises sur des innocents de tout temps et en tout lieu.
Désolé pour cette gravité dans Le Deblocnot’, mais je ne vois aucune place pour un quelconque jeu de mots en écrivant, tout en réécoutant le disque.


Henryk Górecki : un humaniste


Venu tardivement à la musique, l’homme étudie à Varsovie puis à Paris, rencontrant ainsi Olivier Messiaen. Sa carrière ? Celle d’un pédagogue et d’un compositeur Avant-Gardiste dans une œuvre foisonnante empreinte de la culture slave et d’une foi à l’humanité sans équivoque, une musique pour le cœur d’abord, pour le dogme éventuellement. Son inspiration alliant le sérialisme puis le néoclassicisme le rapproche d’Arvo Pärt.

Górecki disait ne jamais composer pour un public acquis d’avance, restant totalement libre et étranger à la recherche d’une quelconque gloire musicale. Il était de nombreuse fois Doctor Honoris Causa, mais pas Chevalier des arts et des lettres (bizarre ça pour artiste génial ami de la France... et pour détendre l’atmosphère).

Comment expliquer le succès de cette 3ème symphonie. Sans doute par sa sincérité et son illustration méditative de l’espérance et de la sérénité, voulues comme armes contre la douleur et le désespoir, face à un monde devenu complètement fou. Un monde de cruauté et dépouillé de spiritualité quel qu’en soit la forme revêtue, religieuse ou, plus intiment par une quête intérieure. Une musique où perce la lumière dans la ténèbre moderne. Et puis cette musique un peu « planante » est souvent appréciée par les amateurs de genres très divers.

La 3ème symphonie « chants plaintifs »

La composition ne pose aucune difficulté à l’écoute. La partition est découpée en trois parties organisées autour de trois textes.

Le premier mouvement est un long canon qui invite l’auditeur à la méditation. Il y a un climat processionnel de plain-chant sans échanges concertants entre instruments pour le rompre. L’orchestration fluidifie le tissu harmonique dans une luminescence globale de crépuscule. Cette mélopée mélancolique toute simple peut à elle seule expliquer le succès de l’œuvre à l’instar de l’adagio de Samuel Barber ou de l’adagietto de Mahler (Mort à Venise). Harpe et piano participent comme de discrets points interrogatifs annonçant les passages chantés. La ligne de chant se veut très pure, sans vocalise, avec dévotion.



Le texte, court : lamentation des Chants de Lysagora du monastère de la Sainte Croix (XVe siècle).

Dans le second mouvement, Górecki oppose la lumière à l’horreur absolue, évidence d’un homme de foi sincère. Après quelques accords harpe et piano, commence une litanie épurée aux cordes, nimbée des accords des bois (encore cette sonorité fusionnelle et spectrale). La soprano murmure une prière issue de l’indicible :

Texte : Prière polonaise à la vierge " Zdrowas Mario " (inscription gravée sur le mur d’une cellule du QG de la Gestapo de Zakopane (satellite d’Auschwitz) par une détenue de 18 ans, Helena Wanda Blazusiakowna).

Górecki désirait un style de chant de contemplation, sans tragédie.
Maman, ne pleure pas,
Toi, chaste Reine du Ciel,
Soutiens-moi toujours.
Je te salue Marie.

Le dernier mouvement adopte une rythmique qui rappelle la musique répétitive voire minimaliste, une respiration. Une mère pleure son fils disparu à la guerre. La musique s’écoule, obsédante : l’attente mais avec espoir, sans lamentation, déploration et désir mêlés. Imperceptiblement la mélodie s’élève vers la clarté, de mesure en mesure, suivant la déclamation du chant. Une coda en mode majeur achève de façon intemporelle, apaisée et quasiment radieuse la symphonie.

Le texte : Il s’inspire d’un chant populaire dans le dialecte de la région d'Opole.


Les disques :


Le disque d’Ernest Bour avec l’orchestre de Baden Baden (créateur de la symphonie à Royan en 1976) est toujours au catalogue. Une vision lente et sans substance hélas, mais qui bénéficie de la voix polonaise de la soprano Stefania Woytowicz.

Pour David Zinman et Dawn Up Shaw, leur vision limpide et habitée reste une référence par la plasticité du phrasé imposé par le chef américain.

En 2005, l'interprétation par le Sinfonia Varsovia dirigé par le jeune chef français Alain Altinoglu, avec la non moins jeune soprano Ingrid Perruche, a été bien accueillie.

Je recommande par ailleurs l’écoute de la 2ème symphonie dirigée par Antoni Wit chez Naxos. Une œuvre différente et explosive et pourtant si proche. Il y a un commentaire de ma main sur un site bien connu…


Vidéo :
De nombreuses vidéos ont été créées autour de cette musique à des fins militantes. Pourquoi pas, mais c’est souvent hors sujet car macabre. Certaines images étant totalement insoutenables, j’ai préféré recentrer sur la musique pure à travers un extrait d’un beau concert nocturne donné dans les vestiges d’Auschwitz (second mouvement). La soprano Isabel Bayrakdaraian est accompagnée par le Sinfonietta Cracovia dirigé par John Axelrod. Huit ans après la publication de ce papier, la vidéo de l'interprétation culte de David Zinman est disponible, je l'ajoute...



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