mercredi 23 février 2011

Roy BUCHANAN - " That's What I'm Here For " (1973) par Bruno

Le vrai et seul maître de la Telecaster


Difficile à croire que sous ses allures de père tranquille, campagnard et posé, se cachait un véritable phénomène artistique, un artisan, de la guitare électrique (il démontra également, à quelques occasions qu'il n'était point manchot en acoustique).

Roy Buchanan né le 23 septembre 1939 de parents Écossais, en Arkansas (Ozak), s'intéressa très tôt à la musique et débuta ainsi précocement une carrière professionnelle. En 56, un 1er groupe, « Heartbeats » (avec le futur batteur du Jefferson Airplane), qui fera une très courte apparition dans un film (Rock, Pretty Baby) ; en 57-58, il accompagna Dale Hawkins (monsieur « Suzie Q ») en studio, en remplacement de James Burton. Les enregistrements prouvent que Buchanan était déjà un guitariste accompli. En 1960, il partit au Canada pour accompagner un court moment le chanteur Ronnie Hawkins (cousin de Dale), dont les membres du groupe formèrent plus tard The Band. Puis, suite à son mariage, il mit les tournées en stand-by. Roy prit en conséquence le costume de musicien de studio, ce qui lui permit d'aborder différents styles.

Parallèlement, Roy partit à la recherche de sons nouveaux, s'inspirant même de l'exemple de Link Wray en tailladant la membrane du HP de l'ampli pour créer une distortion naturelle. En 1965, n'y tenant plus, il repartit sur la route. Une route tumultueuse. Et déjà, à l'époque, le style très personnel de Roy ne passait pas inaperçu. Assez avant-gardiste, son jeu fut parfois décrit comme extra-terrestre. Et pour cause. A l'aide de sa Fender Telecaster blonde (baptisée amoureusement Nancy, qu'il aurait rachetée à un passant, et qui aurait été l'effet déclencheur de l'irrésistible envie de repartir à l'aventure), Buchanan explorait les tréfonds des fréquences aigües, n'hésitant pas pour parvenir à ses fins, à jouer des notes au-delà du manche et en pinçant les cordes près du chevalet (voir photo ci-contre). Sans artifices, il parvenait à extirper des harmoniques sifflées assassines, des bends monstrueux et nuancés, et ce, toujours avec une musicalité appropriée. Rien n'était fait au hasard,ou pour amuser la galerie. Roy se servait également du potentiomètre de volume (une technique d'apparence simple mais qui demande une impeccable coordination et qui consiste à utiliser donc le contacteur avec l'auriculaire tout en pinçant les cordes),et plus accessoirement de celui de la tonalité, pour faire pleurer sa guitare. Sa maîtrise était telle que parfois on pouvait croire qu'il utilisait une Wah-wah. Tantôt c'étaient des bends vertigineux qui arrivaient à remplacer une Pedal-Steel, tantôt des staccattos fulgurants et funambules. Et parfois, il alliait le tout, décontracté, avec une aisance déconcertante. Le tout sans aide extérieure, sans fioriture artificielle, sans outil technologique autre qu'un Fender Vibrolux, volume poussé à donf. C'est certainement aussi le secret d'un son percutant. Et grâce à cette absence de matériel, il lui était aisé de reproduire ses effets et ses sons en concert. En fait, c'était un guitariste émotionnel qui n'utilisait que son toucher pour réussir des effets que d'autres arrivent péniblement à exécuter avec des gadgets électroniques.



Mais Roy restait dans la confidentialité, et ce, même si la légende voudrait que Roy ait été contacté (avec d'autres) par les Stones pour prendre la place vacante de Brian Jones. Charlie Daniels lui avait même fait enregistrer un disque, mais, déçu du résultat, Roy s'opposa à sa sortie (il s'agit de l'album "The Prophet" récemment édité). Puis, ce fut au tour de sa maison d'édition, à la suite d'un conflit avec Roy, qui refusa alors l'édition de son 1er disque « Buch and The Snake Stretcher's » (dont il reprit trois compositions pour son 1er album). Ce n'est qu'à partir de 1971, grâce à un reportage télévisé de 90 minutes (!) qui lui avait été consacré, intitulé « The Best Unknown Guitarist In The World », qu'il fut signé par une major (Polydor). Suivit un article de Guitar Player en 72, où il fit même la couverture.
Ainsi, en 1972, après avoir réussi l'exploit de remplir le Carnegie Hall, sans avoir un disque à son actif, seulement grâce à une réputation naissante et au bouche-à-oreille, il sortit un 1er opus éponyme, hésitant entre un country-rock de belle facture, et un blues-rock décapant (en rien Heavy). Un 1er essai bon dans l'ensemble, pas transcendant, mais comportant deux superbes instrumentaux : « Sweet Dreams » tout en finesse et en retenue, et surtout « The Messiah Will Come Again » (repris d'ailleurs par Gary Moore sur "After the War") - en écoute ci-dessous -. Tout y est : feeling, technique, émotion et classe ; rien que ce titre justifie l'acquisition du CD. Sublime.



Le « Second Album » sortit rapidement, dans la foulée, en 73. L'orientation est nettement plus Blues-rock, plus dure, épurée.



Roy avait enclenché la cinquième et les blues chauffés à blanc par sa Telecaster incandescente y font mouche. Avec un fringuant « Tribute To Elmore James » où Roy fait péter des licks estampillés "King of Slide", mais ici sans bottleneck ! L'album est meilleur, mais garde une lacune car Roy n'est pas par contre un grand chanteur (c'est un euphémisme) ; il marmonne plus qu'il ne chante. L'effet est sympa à dose homéopathique, mais par manque d'ampleur, empêche certaines chansons de s'élever vers des dimensions supérieures. Paradoxalement pourtant, sur scène Roy paraissait systématiquement intimidé devant un micro, frôlant l'attitude d'un autiste. Apparemment l'homme aurait souhaité être plus présent au micro, mais il n'arrivera jamais à franchir un obstacle intérieur. Comme un nombre incalculable de guitaristes, Roy s'exprimait avant tout à travers son instrument ; l'outil qui lui permettait de s'extérioriser, de se libérer d'un blocage.




La même année, « That's what I am Here For » opéra un petit tournant en réduisant considérablement les instrumentaux au profit des chansons. Alors qu'auparavant, un chanteur annexe se manifestait sur une ou deux pièces, le peu restant étant interprété par Roy, cet album marque l'arrivée d'un chanteur, Billy Price, à temps complet, ou presque. Price restera, pour beaucoup, le meilleur chanteur de toute la carrière de Roy. Price est un chanteur au carrefour d'un Blues élégant, à peine sophistiqué, et de la Soul-blanche, Blue-eye-Soul. Sa voix puissante et nuancée, affectée, a apporté un plus à la musique de Buchanan. Un côté plus mélancolique, presque plus dramatique. Ce qui permet à la musique de Roy d'être plus accessible, et d'approcher d'autres cieux plus mélodiques. Si l'album démarre sur un Blues-rock bon, costaud mais manquant de plus d'assise, la reprise de « Hey Joe » (dédicacée à la mémoire de Jimi Hendrix) est splendide, respectueuse et personnelle tout à la fois. Un poignant hommage, « chanté » (ou plutôt contée) par Roy, montant progressivement en intensité pour finir dans un défouloir de cascades de notes triturées. Point de Wah-wah, ou de vibrato ici, Roy n'en a pas besoin pour faire chanter sa guitare. Dans les 70's, c'était devenu un titre récurrent de son répertoire scénique. Toutefois, outre cette reprise, l'intérêt de l'album réside principalement dans les compositions bénéficiant de la présence de Price.



« Home is Where I Lost Her », ainsi que « Please Don't Turn me Away », frappent par leur aspect fortement mélodique, parées d'un chant plaintif tranchant avec les attaques fulgurantes de Nancy, même si celle-ci s'adapte admirablement au registre, au point qu'elle paraît parfois verser des larmes (encore une spécialité de Roy). Ou encore la chanson-titre, sorte de Soul-rock relativement puissante.

L'excellente prestation de Dick Heintze au piano contribue notablement à la haute teneur du disque. Bien que présent depuis 72, avec le 1er opus, Heintze est davantage mis en avant et enrichit ainsi, de fort belle manière, les compositions.
Avec cette formation, suivra le fameux « Live Stock », généralement considéré comme un incontournable.
Au final, difficile de définir le style de Roy Buchanan. Disons que c'est le fruit d'années passées à jouer le Rock'n'Roll des pionniers, d'une approche personnelle de la country, d'une recherche d'un son personnel, d'une immersion dans le Blues , d'un intérêt pour le Gospel et la Soul, et d'un caractère particulier. Plus tard, il tâtera même du Jazz-rock (avec Ray Gomez). Pendant longtemps, par une volonté de vouloir tout compartimenter, des journalistes l'avaient classé dans un Rock Sudiste, voire Redneck (?). Pourquoi pas ? Certes une partie de sa musique vient indubitablement du Sud, mais les rapports avec les Allman ou Lynyrd, par exemple, sont infimes. Non, Buchanan c'était plutôt un condensé de la musique américaine, de l'Americana avant l'heure, doublé d'un formidable guitariste, au son typé, immédiatement reconnaissable, et au style unique. Il est d'ailleurs étonnant qu'une personne d'apparence aussi introvertie balance des phrases, des chorus de guitares aussi débridés.


Roy Buchanan : le vrai et seul maître de la Telecaster !
(dixit Jeff Beck, Andy Summers, Jimmy Tachery & Gary Moore).


Roy décéda le 28 août 1988 à Fairfax en Virgine. Mis en cellule pour état d'ivresse (deux théories : pour conduite en état d'ivresse, et suite à la plainte de son épouse alors que Roy était en crise, sous l'emprise de l'alcool), il s'y serait pendu. Il a été écrit que sa famille réfutait cette conclusion, car d'après eux il n'était nullement suicidaire, sachant de plus que sa carrière avait pris un second souffle.


Billy Price gagna une bonne réputation, d'abord au sein des Keystone Rythm Band, de chanteur de Soul (-blanche) talentueux. Fred Chappelier, grand fan de Buchanan, le convia pour l'enregistrement d'un album hommage, "Fred Chappelier & Friends - A Tribute to Roy Buchanan". Le courant passant entre les deux, un deuxième album, cette fois-ci aux compositions personnelles, vit le jour (Night Works). Et tout récemment, un album live (à cet effet : http://ledeblocnot.blogspot.com/2010/08/fred-chapellier-billy-price-live-on.html#comments).
  1. My Baby Says She's Gonna Leave Me (3:21)
  2. Hey Joe (5:26) - à la mémoire de Jimi Hendrix par Billy Cox
  3. Home is Where I Lost Her (4:27)
  4. Rodney's Song (4:31)
  5. That's What I Am Here For (2:31)
  6. Roy's Bluz (5:59)
  7. Voices (2:27) - Dick Heintze
  8. Please Don't Turn Me Away (4:46)
  9. Nephesh ( 3:27)



3 commentaires:

  1. Shuffle master.23/2/11 13:21

    J'ai réécouté le deuxième il y a peu. C'est vrai que c'est un peu lassant. Bon, s'il ne s'est pas pendu, il est mort comment?

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  2. Au sujet del'histoire de la pendaison, il y a une polémique. La famille Buchanan soutient que Roy n'était aucunement dépressif, et surtout pas suicidaire. De plus sa carrière avait redémarrée grâce au label Alligator (le 1er album sur ce label, "When the guitar play the Blues", avait même été primé). La famille n'a pas nié qu'il soit possible que Roy ait pris un ou deux de trop (il est vrai que Roy avait apparemment des problèmes avec la boisson qui remonterait aux débuts des 70's) de trop. A savoir qu'aux USA, dès que la police trouve une personne en état d'ébréité, même très très léger, elle est aussitôt placée en cellule de dégrisement - et souvent verbalisé... -), mais pense qu'il est impossible que Roy se soit suicidé. D'autant qu'il était chrétien, ou catholique, ou un truc de ce genre.
    J'avais lu plus récemment que c'était sa femme qui avait appelé la police parce que Roy, sous l'effet de la boisson, faisait une crise (de quelle genre ?). Mais cela n'a jamais été évoqué dans les commentaires qui avaient suivit son décès.

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  3. shuffle master25/2/11 10:12

    Pas net tout ça...De toute façon, la polémique ne tient pas debout. Quand on se pend, il a des traces, soit de strangulation, soit de ruptures cervicales. Alors de deux choses l'une: où il y en a , ou il n'y en a pas. A moins que comme Robert Boulin, il ait été attaqué par une bande de canards particulièrement agressifs. Une hypothèse à prendre en compte.

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