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vendredi 8 août 2014

McCoy TYNER "THE REAL MCCOY" (1967) par FreddieJazz

Quarante-cinq ans après les faits, ce disque de McCoy Tyner n'a pas pris une ride ! Tenez-vous bien : THE REAL MCCOY a été enregistré le 21 avril 1967 en une seule prise ! Le contexte : McCoy Tyner a 31 ans et possède déjà une belle expérience. Il fut durant six années le pianiste du légendaire John Coltrane (1960-1965). En 1967, il est néanmoins au creux de la vague, n'a pas enregistré depuis deux ans. Il vient de clore sa carrière solo chez Impulse! (que l'on se souvienne d'INCEPTION ou encore de REACHING FOURTH, autant d’albums redoutables mais de facture somme toute classique et disons assez conservateurs dans l'esprit. Il s'agissait de ne pas faire trop d’ombre au collectif de Coltrane et surtout de combler un créneau qui marchait bien à l’époque : le trio tout acoustique…). 

Ce THE REAL MCCOY marque donc les débuts du pianiste pour le label Blue Note ainsi qu’une rupture avec ses disques précédents (pour le label, il en gravera cinq autres dont EXTENSIONS avec Wayne Shorter). Au premier abord, l’on pourrait s'attendre à un disque très hard-bop (l’identité du label). Il n’en est rien. Au contraire, cet album s’inscrit foncièrement dans le jazz modal, et carrément dans l’esprit du quartette classique de Colrane (circa 1963-1964). C’est la première grande surprise.

Ainsi, cela ne fait pas deux ans que McCoy a quitté son mentor et la première chose qui va frapper l’auditeur à l’écoute de ce THE REAL MCCOY c’est bel et bien cette configuration. Comme pour dire le potentiel et la longévité que pouvait avoir le collectif de Coltrane (lequel allait nous quitter trois mois après cette session). Et on en arrive à la deuxième surprise : le line-up. Entouré de musiciens exceptionnels et impliqués jusqu’au bout (Joe Henderson est au sax ténor, Ron Carter à la contrebasse et l'immense Elvin Jones à la batterie), l’ivresse est palpable tout au long de ces cinq plages d'une durée de six à neuf minutes chacune environ. Quant au répertoire (troisième grande surprise), loin de reprendre des standards, il est axé sur des compositions originales du pianiste. Elles sont à ce point inspirées et pimentées (des compos inoubliables comme « Search For Peace » avec son mystère et son lyrisme marqué de tendresse, d’autres parfois troublantes comme ce « Contemplation » déchirant quand Joe Henderson enfourche le ténor…).

Le niveau d’improvisation y ainsi est très élevé, la rythmique possède une dynamique et une souplesse enivrantes. Jamais un album ne m'avait paru aussi fluide. L’ensemble est très structuré aussi, très homogène. Les variations à l’intérieur des thèmes sont étourdissants (« Passion Dance » et ses accélérations up-tempo comme à ce moment précis au cours duquel McCoy Tyner prend son solo après l’exposition du thème vers les 1’10, il faut entendre comment Ron Carter déboule derrière, et cette relance unique en mode ternaire d'Elvin Jones sur la ride qui accroît l’intensité du propos du pianiste vers les 1’50), le sens de l’espace, la tension contenue ou au bord de la rupture dans « Four By Five », le blues et le swing bien achalandé dans « Blues on the Corner », tout concourt à faire de cet album, somme toute assez court (37 minutes à peine…), l’une des pépites du jazz contemporain et une référence absolue du label Blue Note. Et dire que Joe Henderson retrouvait là, hors mis Ron Carter, les musiciens avec lesquels il avait gravé trois ans plus tôt l’admirable INNER URGE (Blue Note 1964). Il donne ici l’une de ses meilleures prestations discographiques (1). Encore aujourd’hui, THE REAL MCCOY figure comme le disque de quatre musiciens accomplis, réalisant un tour de force magistral, un disque marquant de la plus belle manière leur déjà riche discographie.


(1) INNER URGE enregistré à quelques semaines d’intervalles de A LOVE SUPREME présentait lui-aussi la configuration du quartette tout acoustique. Joe Henderson était alors entouré de Bob Cranshaw à la contrebasse, de McCoy Tyner au piano et d’Elvin Jones à la batterie. On se prend à rêver. Vous imaginez, si ce collectif avait duré plus longtemps, quelles autres pépites auraient-ils pu nous réserver ?



1. Passion Dance  8:46
2. Contemplation  9:12

3. Four By Five  6:37

4. Search For Peace  6:32

5. Blues On The Corner  6:00
 






vendredi 18 avril 2014

OSCAR PETERSON "PARIS CONCERT" (1978) par FreddieJazz


Ressortir ces bonnes vieilles galettes dont on se délectait jadis ne saurait nuire à nos esgourdes toujours aussi voraces... Surtout quand ces mêmes galettes dorment depuis un bon bout de temps dans un coin à l’abri des regards indiscrets... Certaines, de par leur médiocrité ou leur aspect caricatural, préfèreraient peut-être ne jamais être repérées, pour mieux prolonger leur repos alangui, évitant ainsi le mange-disque jamais repu et toutes ces critiques ô combien faciles et désinvoltes... D’autres au contraire ne demandent qu’à être réécoutées, mâchées, assimilées, réévaluées...

Et justement, les disques d’Oscar Peterson (1925-2007) sont ainsi faits : la musique de ce géant du piano jazz ne demande qu'à être libérée et goutée à nouveau… Pourtant, à l’écoute des trios du pianiste virtuose, l'amateur remarque quelque chose d’assez étrange. Ses diverses formations en trio dénotent une évolution certaine en termes de jeu, le pianiste assumant au fil des années une toute autre sonorité collective. Comme disciple d’Art Tatum, Oscar était un champion du clavier, aucun doute là-dessus ! Mais là où les premiers trios d’Oscar avec Ray Brown et Herb Hellis (milieu des années 50) soutenaient une cohésion de groupe en servant le swing avant tout, les suivants notamment avec le contrebassiste Niels Henning Orsted Pedersen et le guitariste Joe Pass se distinguaient de par une musique certes toujours aussi jubilatoire, mais beaucoup plus performative, beaucoup plus démonstrative.

Ce PARIS CONCERT, double album publié par Pablo et que je m'étais procuré lors de sa sortie en 1995, illustre parfaitement cette nouvelle direction, laquelle est, disons-le tout net, totalement assumée par le pianiste. Faut dire qu'à la fin des années 70 (années marquées par la présidence de Jimmy Carter et le retour des vétérans de la guerre du Vietnam…), le public fuyait les revendications sociales et politiques longtemps propres au jazz (le free jazz ne faisait plus recette à cette époque et rentrait dans la catégorie « musique pour élitistes et intellectuels ». 

Avec Oscar Peterson, c’était tout autre chose. Un jazz joyeux et élégant à la fois, sans pour autant tomber dans la faribole. Aussi, ces gars-là avaient une telle technique que le public en redemandait toujours davantage, obnubilé qu'il était par toute cette démonstration technique, cette virtuosité inégalée. Bref, le point commun entre ces trois musiciens, c’est bien cela : un sacré niveau technique quitte à faire dans la caricature... Si Joe Pass est à la guitare ce que Peterson est au piano, N.H.O.P. est à la contrebasse ce que ses deux comparses sont sur leurs instruments respectifs : des virtuoses qui connaissent leurs instruments sur le bout des doigts et s'en amusent. Le résultat est à ce point vertigineux.

Cette captation publique du 5 octobre 1978 à la Salle Pleyel n'a bien sûr rien perdu de sa fraîcheur, ni de sa joie de vivre : le niveau des solistes est porté très haut (« Please Don’t Talk about Me When I’m Gone », « Benny’s Bugle » ou encore « Goodbye » dans le premier set). Et le niveau de musicalité de chacun d’eux est à chaque fois démontré dans ce répertoire alternant morceaux péchus issus du bop et balades savoureuses (la version de « Manha de Carnaval » est à tomber par terre, ne serait-ce que lors de cette introduction offerte par Peterson). Alors que la première partie de ce concert est plus ancrée dans le jeu à trois (relances, riffs, dialogues), la seconde est nettement plus individualiste, les musiciens n’hésitant pas à jouer seuls lors d'un morceau (ainsi en solo absolu le pianiste enchaînera « Lou » avec « How Long Has This Been Going On », et Joe Pass en fera de même avec « Gentle Tears » et « Lover Man »). Cela dit, on aura droit à deux duos de toute beauté entre le contrebassiste et le guitariste, d’abord dans « Samba De Orfeu » puis dans « Donna Lee ». Le dernier thème, « Sweet Georgia Brown », classique des classiques, sera une mise en bouche technique sans toutefois égaler les pièces précédentes. 

Un disque qui a marqué ma jeunesse avec l’autre grand disque d’Oscar de cette époque révolue (Nigerian Marketplace). Bien des années plus tard, le contrebassiste Ron Carter sera quasiment le seul à reprendre cette formule, notamment avec le guitariste Russell Malone et divers pianistes, comme Kenny Barron, Jacky Terrasson ou encore Mulgrew Miller.







Pas d'image de 1978, mais le "Sweet Giorgia Brown" avec ce même trio en 1985. Après les deux solos d'ouverture, le démarrage en trombe est à 3'50 !! 


dimanche 12 mai 2013

GUITAR GROOVE de René Thomas (1960) par FreddieJazz


Ce disque que j'ai eu la chance de débusquer il y a une dizaine d'années (quand les bons disquaires existaient encore) est une petite merveille sans nom. Signe des temps, quand au milieu de toute la surproduction discographique actuelle, vous vous mettez à réécouter un opus pareil, les bras vous en tombent forcément. Comment ne pas succomber en effet à l'écoute de cette galette gorgée de swing et de lignes aussi claires ? Un classique ! GUITAR GROOVE n'a en effet pas pris une ride depuis sa réalisation en 1960. Cinquante-trois ans plus tard, elle se déguste toujours comme une vieille bouteille qui dévoilerait ses plus nobles parfums. Injustement méconnu à l'heure actuelle, René Thomas (1926-1975) fut pourtant l'un des guitaristes de jazz les plus fins de son époque. Autodidacte, il sut tracer son sillon (malgré une discographie rachitique) et se faire un nom dans le gotha du jazz : des musiciens comme Chet Baker, Kenny Clarke, Sonny Rollins ou encore Stan Getz (écouter la fameuse session DYNASTY) n’ont en effet jamais douté du talent de ce guitariste belge qui signe avec GUITAR GROOVE son premier et seul album qu’il réalisera jamais à son nom aux États-Unis. Pour moi, c’est simple, René Thomas (dont le jeu de Thomas se rapprochait beaucoup de celui de Jimmy Raney dans les années 50) est la passerelle indispensable entre Wes Montgomery et Jim Hall. Son jeu bop est d’une précision diabolique. Puissamment mélodique et savamment harmonique, il saura capter votre attention dès la première note. Voici donc un jazz qui pulse, swingue et possède outre ce supplément d’âme, un raffinement inouï.

Pour cette session parue chez Jazzland (d’ailleurs, à quand une réédition pour qui voudrait découvrir ce qui constitue à mon sens son plus grand disque ?), Thomas n’hésite pas à varier les formats : du quintet (la majorité des thèmes) au trio (« How Long Has This Been Going On ») en passant par le quartette (« Like Someone In Love »). Lors d’une première écoute, la musique ne paie pas de mine… Mais dès le premier thème (« Spontaneaous Effect »), on sent bien toute l’implication des musiciens, la pensée et le vécu de chacun d’eux, sans qu’ils aient besoin d’en faire des tonnes pour épater la galerie. Disons simplement qu'ils servent la musique pour leur plaisir et le nôtre. La place tenue par le guitariste est centrale bien entendu (beaucoup plus que dans le dernier projet de Christian Escoudé par exemple…). Et de surcroît, voici un guitariste qui s’est trouvé des musiciens à la mesure de son talent. Autour de notre leadeur, on trouve en effet J.R. Monterose au sax ténor, Hod O' Brien au piano, Teddy Kotick à la contrebasse et enfin Albert "Tootie" Heath à la batterie. Ils sont ici à leur meilleur niveau donnant à l’ensemble un volume sonore des plus réjouissants.

Le répertoire est tout ce qui a de plus classique (entre bop et jazz west-coast), mais au fil des écoutes, on saisit bien la perle rare de par sa singularité et sa brûlante sincérité : l'authenticité des interprétations est telle qu’elle ne fait aucun doute. Un peu à la manière du « West Coast Blue » d’Harold Land sorti quelques semaines plus tard sur le même label (Land était alors soutenu par un Wes Montgomery des grands jours), « Guitar Groove » est un titre complètement assumé. René Thomas et ses comparses ne se contentent pas de faire chanter la musique : ils la malaxent, la font sortir de ses gonds (« Green Street Scene »), lui impulsant un sacré groove (« MTC »). De sa guitare (le modèle en fait dont jouait Charlie Christian, le père des guitaristes modernes) Thomas fait sortir des sonorités bien huilées, parfois grasses, mais d'une cohérence hallucinatoire. Hod O’Brien au jeu très powellien est excellentissime et J.R. Monterose nous fera penser au jeune John Coltrane (technique, fluidité mélodique, notes aigües). Les sept pièces du répertoire sont donc issues du canon du jazz contemporain. Il faut écouter « How Long Has This Been Going » pour mesurer la plénitude de l'art de Thomas qui joue ici en trio avec le contrebassiste et le batteur seulement. C'est magistral, sans esbroufe, sans faute de goût. Un répertoire extrêmement judicieux et bien choisi donc : entre la composition de Monk (version magnifique de « Ruby My Dear ») et celle de John Lewis (« Milestones », à ne pas confondre avec celle de Miles Davis), on trouvera quelques raretés comme « MTC » et « Like Someone In Love ». 


6 croches pour un chef-d’œuvre atemporel.


1. Spontaneous Effort         5:21
2. Ruby, My Dear                4:49
3. Like Someone in Love     5:50
4. Mtc                               4:26
5. Milestones                     5:51
6. How Long Has This Been Going On ?    6:00
7. Green Street Scene        7:36

dimanche 7 avril 2013

DONALD BYRD ET WAYNE SHORTER "FREE FORM" (1961) par FreddieJazz




Avec FREE FORM, le trompettiste Donald Byrd signe un enregistrement très réussi. Dans un collectif fort passionnant, un peu dans la lignée de celui d’Horace Silver (le premier thème, "Pentecostal Feeling" est à ce titre significatif), la session, loin d'être une grande surprise, garde tout son intérêt. Elle s'inscrit dans un hard-bop de bon aloi, mais préfigure de par une thématique aléatoire et mystérieuse le jazz avant-gardiste des années suivantes (que l'on trouvera notamment dans les galettes de Jackie McLean, Grachan MoncurIII ou encore Bobby Hutcherson). 

Né en 1932 à Détroit, Byrd, comme vous le savez peut-être, vient de nous quitter ce mois-ci (le 4 février 2013). Depuis quelques années, on n'en entendait plus trop parler. Bien dommage. Il est vrai qu'il n'a jamais été aussi populaire qu'un Freddie Hubbard ou un Lee Morgan. 

Qu'importe ! FREE FORM témoigne à sa façon, en ce début des années 60 (la session a été enregistrée le 11 décembre 1961 dans le studio de Rudy Van Gelder) de la vivacité d'une nouvelle génération de musiciens (Herbie Hancock et Wayne Shorter ici présents n'allaient pas tarder à rejoindre le quintet de Miles Davis).

Cette session immortalise donc la rencontre de cinq astéroïdes dans le ciel new-yorkais et tient, il faut bien le dire, d'une belle alchimie grâce à un Wayne Shorter qui assume complètement son rôle de co-leadeur. Le saxophoniste était alors membre du super-power quintet (parfois sextet) d'Art Blakey, puis allait rejoindre Miles Davis, comme chacun sait. Le style de Byrd, avant qu'il ne se lance dans le jazz-funk (on écoutera avec beaucoup d'intérêt Street Lady enregistré au cours de la décennie suivante...) est ici ambitieux, très classique aussi (ou "mainstream"). On ne se focalisera donc pas sur le titre qui pourrait nous laisser croire que la session s'inscrit dans un free jazz déstructuré et pimenté. Loin de là. Comme je le disais plus haut, c'est du hard-bop bien achalandé, bien équilibré avec de belles mélodies et une thématique assez identifiable.

Aux côtés des deux soufflants et du pianiste, on trouve une section rythmique de rêve : Butch Warren à la contrebasse et Billy Higgins à la batterie. Depuis son arrivée sur le label d'Alfred Lyon, Byrd aura été de quasiment toutes les plus grandes entreprises (que l'on se souvienne de Fuego). On se souviendra aussi longtemps de son association avec le sax baryton Pepper Adams. Ici, il signe toutes les compositions hors mis "Night Flower" et "These Wishes" qui sont de la plume de Herbie Hancock. Les sonorités sont savamment agencées et possèdent un côté assez mystérieux. Elles n'alourdissent jamais la lisibilité mélodique, bien au contraire. Avec ses pulsations obliques, FREE FORM n'est peut-être pas le plus mémorable des albums Blue Note mais mérite cela dit un sérieux détour. Dans ce parcours enchanteur ("Nai Nai" et surtout "French Spice"), on ne notera pas de surprise notable, mais le bonheur d'y (re)découvrir un hard bop de bon aloi, aux antipodes de tous les clichés de l'époque, grâce à un alliage unique de timbres provenant des soufflants qui se révèlent époustouflants. Quant à Byrd et Hancock, les deux hommes s'étaient déjà retrouvés au cours de la session précédente, Royal Flush, enregistrée en 1961 elle-aussi.

Pentecostal Feelin' - 6:43  /  Night Flower - 6:48  /  Nai Nai - 6:37  /  French Spice" - 8:02  /  Free Form - 11:11  /  Three Wishes" – 5 :12


dimanche 24 février 2013

MILES DAVIS QUINTET "LIVE IN EUROPE 1969" par FreddieJazz


Quarante-deux ans après les faits, Sony et Columbia sortent un coffret qui se révèle bourré de surprises. Dans ce luxueux objet (mieux réalisé je trouve que le volume 1 en termes de design et de packaging - le livret ne se balade plus entre les volets, les photos sont sublimes), voici donc la quasi-totalité de quatre concerts donnés par le troisième quintet de Miles Davis au cours de l'été 1969. Les deux premiers concerts ont été captés à Juan-les-Pins les 25 (disque 1) et 26 juillet 1969 (disque 2). Le troisième concert fut capté le 5 novembre de la même année au Folkets Hus de Stockholm. C’est le seul concert qui présente un morceau incomplet (Masquarelo).

Rappel des faits : en décembre 1967, le second grand quintette avec Hancock, Shorter, Carter et Tony Williams s'est disloqué. « Pour se détacher davantage de lui-même, Miles Davis va s'appliquer une fois encore à court-circuiter le vieil homme » comme le dit si bien Alain Gerber dans Le Blues du Blanc. « Plus radicalement qu'il ne l'a jamais fait. Et plus naïvement : par l'électricité ». Il suffit de suivre la progression du trompettiste à partir de ces années-là, avec d'abord MILES IN THE SKY, puis FILLES DE KILIMANJARO et enfin IN A SILENT WAY pour comprendre cette transmutation prodigieuse : la contrebasse est délaissée au profit d'une basse électrique, puis Miles Davis montre à ses pianistes (Herbie Hancock, Chick Corea et enfin Keith Jarrett) le chemin du Fender Rhodes (ce fameux piano électrique inventé par Harold Rhodes). D’abord réticents, ils saisissent peu à peu les possibilités de l’instrument électrique et surtout ses couleurs : à mi-chemin entre le piano et le vibraphone, un clavier polyphonique réellement dynamique où l’on sent un marteau qui frappe et rebondit, et qui permet des nuances de toucher et d’attaque inouïs. Aussi, lors de sa tournée européenne de 1969, Miles Davis ne fait pas appel à ses guitaristes (Joe Beck, George Benson et John McLaughlin avaient participé aux projets studios précédents), et notre Sorcier Noir n’adapte pas encore la pédale wah-wah. Enfin, le seul musicien du deuxième quintet à être resté, c’est le génial Wayne Shorter. On l’entendra tour à tour au sax ténor et au sax soprano. Le « Lost quintet » est ainsi composé de Miles (trompette), Shorter (saxophones), Chick Corea (Fender Rhodes), Dave Holland (contrebasse et basse électrique) et le tout jeune Jack DeJohnette (batterie), ces trois derniers étant loin d’être des compagnons de hasard.
Première surprise et non des moindres : l’auditeur retrouve au cours de ces trois heures de musique intense les traces thématiques du premier et deuxième quintet : Ainsi Round Midnight, Milestones, I Fall In Love Too Easily, Masquarelo, Footprints ou encore Nefertiti. Autant le dire, c’est du bonheur en barre de retrouver ces pièces confrontées à autant d’intensité et d’alchimie. Les musiciens soudés et composant une seule et même unité proposent une musique rythmée par de furieuses explosions. Dionysos est comme présent, serrant leurs joues entre ses cuisses mues et crasseuses. Quel équipage ! Rien n’illustre mieux que cette musique la fonction essentielle de l’art, pour reprendre une expression de Michel Tournier dans Le Roi des Aulnes : « à nos cœurs rendus malades par le temps – par l’érosion du temps, par la mort partout à l’œuvre, par la promesse inéluctable de l’anéantissement de tout ce que nous aimons – l’œuvre d’art apporte un peu d’éternité. C’est le remède souverain »

Deuxième surprise : on a dit ici et là que la qualité sonore laissait parfois à désirer. Pour avoir écouté de nombreux bootlegs de ce “Lost Quintet” dont Miles Davis disait dans son Autobiographie « Man, I wish this band had been recorded live because it was really a bad motherfucker. I think Chick Corea and a few other people recorded some of our live performances, but Columbia missed out on the whole fucking thing” qu’on peut traduire par « Mec, je regrette que Columbia n’ait pas enregistré ce quintet en concert car c’était une sacrée tuerie. Je pense que Chick Corea et d’autres ont enregistré des morceaux, mais merde, Columbia a raté toutes les occasions pour nous enregistrer », celui-ci est de loin le meilleur. Il y a deux ans, Columbia avait sorti pour notre plus grand plaisir le live de juillet 1969 à Newport (BITCHES BREW LIVE), mais c’était sans Wayne Shorter. Deux autres bootlegs avec ce quintette étaient également parus chez Disconforme et Gambit (THE COMPLETE LIVE AT THE CORONET et le LIVE IN BERLIN) mais leur qualité sonore était largement en dessous de ce que propose aujourd’hui Columbia. Même si l’on notera ici et là quelques défaillances au niveau du mixage (la basse de Holland est quasi-inaudible à Juan-Les-Pins), l’ensemble constitue pour moi un merveilleux témoignage.

Troisième surprise : le dvd. Capté live le 7 novembre 1969 au Philarmonic de Berlin, le « Lost Quintet » donne à voir et entendre un concert historique. Rien que pour ce travail et cet effort fourni par Columbia pour nous restituer une image en couleur de haute définition, avec un son quasiment sans équivalent (c’est à ce point monstrueux, d’une qualité digne d’éloges), je dirais que ce coffret vaut largement le détour. Lumières et contrastes saisissants, qualité des cadrages, superpositions de plusieurs plans. Miles Davis sue, transpire, ses comparses jouent toujours avec autant d’intensité. A la contrebasse, Dave Holland est monstrueux, quant à Wayne Shorter il proposant des soli époustouflants, notamment au soprano (un instrument qu'il venait d'adopter quelques semaines auparavant, lors de la session de IN A SILENT WAY). L’on se pince par tant de génie et de fulgurances. Le concert dure près de 45 minutes, et Miles Davis enchaîne sans interruption les thèmes suivants : Directions, Bitches Brew, It’s about that Time, I Fall In Love Too Easily, Sanctuary et The Theme. Enfin, dernière surprise, c’est un quintet tout acoustique qui nous est proposé lors du concert de Stockholm (disque 3). Corea est cette fois-ci au piano, et le résultat est tout aussi fascinant.

Autres albums du Sorcier chroniqués par Freddie : LIVE IN BERLIN et QUINTET LIVE 1967



Et on se fait plaisir avec 35 minutes de concert, à Juan les Pins, en 1969, avec le fameux quintet...

dimanche 27 janvier 2013

JOE GORDON QUINTET "LOOKING GOOD" (1961) par FreddieJazz



Joseph Henry Gordon, plus connu sous le nom de Joe Gordon (1928-1963) est un trompettiste bop qui n'a vraiment pas eu de chance... Ayant joué aux côtés de Lionel Hampton, Art Blakey, Charlie Parker, Dizzy Gillespie (notamment dans son grand orchestre de 1956) et Shelly Manne, Joe n'a jamais réellement percé. Pire au moment où il allait le faire, il mourait dans un incendie... Il avait alors trente-cinq ans. Le trompettiste venait d'enregistrer une galette tout à fait recommandable (AWAKENING!!) aux côtés de l'obscur mais néanmoins génial saxophoniste Jimmy Woods qui semblait être son partenaire idéal. Le saxophoniste alto qui n'enregistrera lui-aussi que deux galettes pour le compte du fameux label West Coast Contemporary Records, est d'ailleurs présent dans LOOKIN' GOOD, session surprenante à plus d'un titre : répertoire d'une fraîcheur non négligeable et entièrement composé par le trompettiste, alternant balades savoureuses et morceaux pêchus, une sonorité lumineuse à la trompette, une présence, un sentiment de vécu à nul autre pareil.

Alors, bien sûr, cette session studio de juillet 1961 n'est pas révolutionnaire en soi (contours hard-bop essentiellement), mais la sincérité des interprètes est telle qu'il serait idiot de passer à côté, surtout si l'on aime un jazz roboratif et inattendu (entendez par là que le quintette de cette session studio ne cesse de repousser les limites du hardbop, un peu à la manière de Sonny Simmons et Ornette Coleman). Aussi, ce disque constitue un document assez exceptionnel dans la mesure où le trompettiste signe là son dernier disque en leadeur. A ses côtés, outre Jimmy Woods au sax alto, l'on trouvera Dick Whittington au piano, Jimmy Bond à la contrebasse, et Milt Turner à la batterie.

Le répertoire est exemplaire. Et si lors d'une première écoute, le sentiment de surprise est plutôt limité (le collectif rappellera par moments le quintette de Miles, notamment dans "A Song for Richard", thème au cours duquel Joe utilise la sourdine), c'est au fil d'écoutes répétées que l'on mesurera toutes les nuances, l'originalité du contenu, le travail personnel de ces musiciens exceptionnels ainsi que leurs qualités d'improvisateur. Rien que pour ce dernier thème, "Diminishing", où Jimmy Woods (photo ci-contre), bien qu'ayant un son très personnel, évoquera les prises de risque d'un Ornette Coleman ou d'un Sonny Simmons, l'on ne passera pas à côté. C'est à ce point ravageur, indispensable et surtout magnifique. Le disque ne tombe jamais dans le hard-bop conventionnel que l'on pouvait trouver parfois à cette époque... Et l'on se dit, à l'écoute de pièces comme "Diminishing" ou encore cette balade de toute beauté, "Heleen" (évoquant la grâce féminine), ce qu'aurait été la carrière de ce trompettiste, si le destin ne l'avait pas rattrapé de la sorte. Humour et clins d'yeux au blues sont également au rendez-vous : il suffit d'écouter ce thème en 3/4, "Non Viennese Waltz Blues", sacrément réussi. La rythmique est super bien huilée (magnifique soutien du pianiste et de la paire rythmique). Alors bien sûr les compositions ne sont pas aussi inoubliables que dans une galette comme Kind of Blue ("Co-Op Blues", "You're The Only Girl in the Next World for me"), mais l'on se souviendra longtemps de ces pièces aux intonations à la fois mélodiques et obliques, lorgnant légèrement vers un jazz avant-gardiste de bon aloi. Des choix loin d'être formels et loin d'être réduits à un hard bop médiocre. Plus qu'une curiosité donc. 






1. Terra Firma Irma  7:44 

2. A Song For Richard 5:03 

3. Non-Viennese Waltz Blues 4:13

4. You're The Only Girl In The Next World For Me  4:02 

5. Co-Op Blues 5:58

6. Mariana 4:10      

7. Heleen 4:03       

8. Diminishing 5:07


Et mesdames et messieurs, la direction du Déblocnot ne vous propose pas un, mais deux titres de Joe Gordon tirés de ce disque, "Mariana" et "A song for Richard".