mercredi 1 avril 2026

Paul GILBERT " WROC " (2026), by Bruno



     Les musiciens de tous bords qui, pressés par leur ego se lance dans une carrière solo pour se ramasser (parfois lamentablement), au point de faire douter de leurs réelles compétences de compositeurs, sont légions. À croire que c'est une règle. Que le musicien de rock, blues, pop, fusion-truc-muche-pouët-pouët perde tous ses moyens lorsqu'il n'est plus épaulé par ses camarades, ou bien qu'il soit carrément aveuglé par sa haute opinion de lui-même, au point de ne plus discerner le bon grain de l'ivraie... Pourtant, il y a bien des musiciens de (grand) talent aveugles... 

     Les exemples de gus persuadés de pouvoir réussir aussi bien seul qu'au sein de leur groupe ne manquent pas. Certains ont pu (in extremis) remonter dans le bateau avant de couler, quand d'autres ont disparu dans les profondeurs. A contrario, il y a des cas où des musiciens se sont révélés plus intéressants en dehors de leur groupe d'attache. Ce qui leur a permis de renouveler l'expérience en solo, et même de la pérenniser. Parfois au détriment du groupe. Cependant, on peut remarquer que dans le monde de la musique, et même de l'art au sens large, être intéressant, bon, talentueux ou même tutoyer le génie, ne rime pas nécessairement avec un succès commercial ; même relatif... 


      Ce qui est le cas de mister Paul Brandon Gilbert (qui aura 60 balais au compteur le 6 novembre prochain) qui connut un succès précoce. Rien de particulièrement énorme au début, loin de là, mais sa petite notoriété de prodige de la guitare électrique incite la célèbre revue Guitar Player (1) à lui consacrer sa couverture alors qu'il n'a que quinze ans ou seize ans. C'est Mike Varney en personne (le boss de Shrapnel Records, Blues Bureau et Magna Carta) qui écrit un article sur lui. Il fera écouter sa démo à Ozzy Osborne - après le décès de Randy Rhoads - qui s'avéra particulièrement intéressé. 

     À 17 ans, Gilbert part pour la Californie où il s'inscrit pour suivre des cours au Guitar Institute of Technology tout en se produisant dans les clubs, où sa réputation prend de l'ampleur. En 1985, il obtient son diplôme, est engagé comme enseignant dans la foulée, et enregistre son premier disque avec le groupe Black Sheep : "Trouble in the Streets" (2). Mais Gilbert est déjà passé à autre chose. Quelque chose de nettement plus musclé, tapageur et particulièrement démonstratif, où il peut se défouler avec des soli à tous les étages et des pointes de vitesse décoiffantes. En deux albums, Racer X devient une référence pour les amateurs de heavy-speed-métôl. L'onde de choc n'épargne ni le Japon, ni l'Europe. Chez Gilbert, ce n'est plus une main gauche, mais une araignée mutante stéroïdée sous amphétamines. Il doit avoir l'auriculaire le plus long et le plus agile du continent. À croire qu'on lui a greffé une quatrième phalange - une distale bis. Ça fout les j'tons. 

     Et puis en 1988, Billy Sheehan, lassé du leadership de David Lee Roth, monte un groupe avec l'espoir de faire du... David Lee Roth, moins recentré sur son chanteur. Une forme de heavy-glam-rock assez démonstratif. C'est là qu'il convainc le jeune Paul Gilbert de le rejoindre au sein de Mr Big. Un quatuor qui va réussir à faire du bruit, même en pleine vague grunge. D'une certaine manière, il fait partie des quelques groupes à avoir réussi à pérenniser le heavy-rock à une époque où il semblait qu'on voulait imposer le grunge et le rock alternatif. Indéniablement, ce quatuor est une réunion de très grands musiciens. Cependant, trop de compositions semblent répondre à un cahier des charges sur lequel plane essentiellement (et pour la faire courte) l'ombre des Van Halen (I & II), Deep Purple et du Whitesnake permanenté. Le chanteur, Eric Martin, en faisant parfois un peu trop. Avec Mr Big, Paulo Gilberto (pour les intimes) accède à un succès mondial - plus particulièrement aux USA et au Japon. À l'instar du combo Extreme et son "More Than Words", Mr Big fait un carton international avec ses ballades ; en particulier les acoustiques (un brin neu-neu) : "To Be With You" et surtout la reprise de Cat Stevens, "Wild World", qui squatte les radios de la planète (les Françaises itou). Le groupe vend des albums par pelletées entières (pas un cataclysme non plus) et ne cesse de tourner de par le monde en parvenant à remplir des grandes salles tout au long de la décennie. 


     Pourtant, Gilbert n'est pas totalement satisfait. Il ressent le besoin de se lancer en solo. De sortir d'un système démocratique pour coucher sur bandes une vision propre qui ne serait alors nullement corrompue par des avis contraires. Ainsi, Gilbert préfère quitter un groupe qui lui assurait de confortables retombées financières pour s'épanouir en solo. Le premier essai, "Kings of Clubs", sorti en 1998, est une franche réussite (3) et semble lui donner raison. Bien que n'ayant pas les moyens d'approcher les facultés vocales d'Eric Martin, ni celles de bassiste de Billy Sheehan, dans l'ensemble, Gilbert semble faire aussi bien sinon mieux que Mr Big. S'ensuit une série d'albums fameux où il ne s'impose aucune limite, se riant des conventions et des a priori. De ce fait, bien que traînant une réputation de shredder, de guitariste de heavy-metal et de hard-rock, reprendre du Brubeck, du Todd Rundgren, du Hayden, du Johnny Cash, du Yes, du Spirit, du Enuff Z'Nuff, du Genesis, du Bach, et même du Spice Girl et du Donna Summer, ne lui pose aucun problème. Au contraire, il s'en délecte. Ses albums regorgent d'énergie, de sincérité, d'entrain, de jovialité et même d'un certain humour. Le tout à une épaisse sauce "heavy-rock". En cela, il y a bien des similitudes avec l'esprit véhiculé par Cheap Trick - un groupe que Gilbert porte d'ailleurs dans son cœur.

     Toutefois, à l'exception du Japon, ces albums ne rencontrent qu'un succès modeste. Pourtant, nombreux sont ceux à penser que les réalisations du Paulo en totale liberté sont plus généreuses et savoureuses que les galettes de Mr Big. Evidemment, la machine promotionnelle de ce dernier est d'envergure, alors que celle de Gilbert est quasi inexistante. Ses disques sont d'ailleurs difficiles à dénicher, nécessitant un déplacement dans des boutiques spécialisées (de passionnés), alors que Mr Big a son entrée dans les boîtes de grosse distribution. 

     Apparemment, Paul Gilbert fait partie de ces musiciens qui ne sont pas obnubilés par les plans de carrière ou de marketing. Il abandonne un groupe qui écoule des centaines de milliers d'albums pour se lancer dans une carrière incertaine ; il ne se prend guère au sérieux, allant jusqu'à se moquer - et parodier - des stéréotypes du guitar-hero et des clichés inhérents aux rockers ; et, au moment où ce n'est plus vraiment couru, il se met en tête d'enregistrer des albums intégralement instrumentaux. Il est comme ça, le Paulo. Nature. Il ne soigne même pas son image, son look de pyromane de la gratte. Guitares criardes à franges ou fluo, costard à carreaux, combinaison de spationaute (?), tenue de mécano, chemises bariolées improbables, galurin de péquenot, large sombrero de touriste, etc...


   Aujourd'hui, à presque soixante balais, Gilbert fait un retour remarqué avec un album de chansons. Le premier depuis dix ans, et aussi son premier concept-album. Le concept étant la mise en chanson d'un précis de George Washington sur les bonnes manières, les formules de politesse, comment se comporter en société, les règles de conduite. Un truc qui trottait depuis un moment dans sa caboche et qu'il juge aujourd'hui approprié dans une société où on se comporte comme si on était seul au monde - tout en demandant au proche entourage d'être discret et respectueux... envers sa propre personne. D'où le titre de l'album :" WROC" pour Washington's Rules Of Civility. Ainsi, plus de deux siècles et demi après que le "Destructeur de Terres" (4) les ait couché sur papiers, quelques-unes de ces 110 règles et conseils sont mariés à un heavy-rock efficace. Et si certaines pourraient paraître dépassées, d'autres gagneraient à être enseignées... C'est à des années-lumières des futilités et des vantardises généralement liées au monde du rock.

     Totalement plongé dans son délire, Gilbert a décidé de se produire affublé d'un tricorne, de hautes bottes de cheval, d'une large chemise ample à manches bouffantes et d'un pourpoint. Dans le pur style du XVIII siècle. Mais la musique, elle, est bien actuelle et (fortement) électrique. Sans franchement renouer avec l'excellence de ses quatre premiers opus solo, et des deux en collaboration (un avec tonton et un avec Nelson), ce "WROC" est une très bonne surprise. Même si, aux premières écoutes, il pourrait paraître un peu rustre et âpre. 

     Bien sûr, avant tout, c'est la guitare, les guitares, de Paul qui dominent. Toutefois, tout comme pour ses premiers opus solo, il se garde bien d'en faire des tonnes. Lui qui semble pouvoir jouer quasiment dans tous les styles, imiter aisément la patte de bien des "patrons", s'applique conscentieusement à ne rien rajouter de superflu. En conséquence, douze pièces sur treize présentent un format plutôt court, concis, rock'n'roll. Seule "Spark of Celestial Fire" s'étale tranquillement sur plus de huit minutes. Tranquillement, posément, sur une sucrerie qui finit sur un Hard-blues pesant et primaire à la Mountain, Gourou Gilbert professe ses préceptes : "S'il s'agit de conseiller ou de réprimander quelqu'un, il convient de se demander si cela doit se faire en public ou en privé, maintenant ou plus tard, et en quels termes. Et, en réprimandant, il ne faut montrer aucun signe de colère. Mais fais-le avec douceur et bienveillance. N'utilise aucun langage réprobateur envers personne. Fais-le avec douceur et bienveillance. N'utilise aucun langage réprobateur envers personne. Ne maudis ni n'insulte". Pour le bref coda, Gilbert reprend les notes de "Rencontre du 3ème type" de Spielberg.


     Derrière des grattes rugueuses et belliqueuses, nourries à la grosse disto (un poil typée 80, genre ProCo-Rat / DS-1), il y a un certain travail au niveau du chant. Evidemment, la voix de Gilbert est plus étouffée et fatiguée qu'auparavant, mais elle est judicieusement soutenue par les trois musiciens du groupe, procurant ainsi un petit penchant Beatles en version Heavy-power-pop-blues-rock. Ou simplement en suivant les pas de Cheap Trick. "Oderly and Distincly" en étant un bon exemple. Plus encore le sémillant "If You Soak Bread in the Sauce"
qui aurait pu être tiré de l'album "Heaven Tonight" - même la batterie évoque la frappe de Bun E. Carlos"Si vous trempez du pain dans la sauce, n'en mettez pas plus. N'en mettez pas plus que ce que vous mettez sur votre couteau à la fois. Ne soufflez pas sur la soupe à table, mais restez jusqu'à ce qu'elle refroidisse d'elle-même". Sans nul doute que Nielsen aurait adoré. Les chœurs sont aussi bien présents sur la ballade plan-plan, "Conscience in the Most Certain Judge", Idéale pour camp de vacances pour ado, ou de Hamster Jovial - "Et si ta conscience te dit qu'une chose est illicite, ne la fais pas, même si d'autres te conseillent le contraire, car la conscience est le juge le plus sûr"

     Quelques pièces plus rapides, un brin plus fonceuses, comme ce délectable turbo-blues blackmorien, "Go Not Thither". "Ne fais pas le paon, ne regarde pas partout autour de toi pour voir si tu es bien parée, si tes chaussures te vont bien, si tes bas tombent parfaitement et tes vêtements sont élégants... Ne mangez pas dans la rue. Ne parlez pas en langue inconnue. Ne soyez pas vulgaire, traitez les choses sublimes avec sérieux". "Show Not Your Yourself Glad (At the Misfortune of Antother)", démarre carrément comme une pièce de punk-rock, des Ramones, mais les parties chantées sont éthérées, planant dans des volutes d'encens  Un peu de Blues irradié 

Le souvenir du James Gang de Joe Walsh surgit aussi avec le fringant "Turn Not Your Back (to Others)

     Avec "George Washinton Rules", Paulo finit même sur un rock'n'roll des familles "Je suis tombé sur un souvenir. C'est moi, mais il y a longtemps. J'ai tout fait de travers. Mais à l'époque, je ne le savais pas. Je suppose que j'ai dû apprendre à la dure. Maintenant, tout le monde pense que je suis un imbécile. Pourtant, il y a une chance d'améliorer les choses, en suivant les règles de George Washington."

     Dire que tout a été enregistré en live, en quatre jours (😲) - à l'ancienne, tous ensemble dans la même pièce -. C'est hallucinant. Gilbert s'est juste octroyé quelque overbuds pour des lignes de chant dont il ne s'estimait guère satisfait. Un bel album de Wroc n'Roll.


     **   Le coin matos :   **  

     Evidemment, Paul Gilbert reste fidèle à Ibanez. Pour cet album, il a même ressortir du placard une authentique Roadstar (oui, celle du début des 80's avec la grosse tête de manche). Sinon, il a également sollicité quelque PGM50 (celle avec les fausses ouïes), sa première Iceman signature et les FRM350 qui en ont découlée. Le tout branché soit dans un antique Fender Vibrolux des 60's, un Fender Vibrolux Reverb et un combo Victoria Club Deluxe. Sur le pedalboard, relativement plus sobre qu'auparavant, un AC Booster de Xotic, une Fuzz Colossus de Mojo Hand, son overdrivePG14 de JHS, une Retrovibe de Jam Pedals, la Calisto Chorus de Catalinbread, un Stereo Chorus MXR, et une Boss LS-2 (nécessaire pour les conditions live).


(1) Véritable institution, quasiment une "bible" pour amateurs et professionnels de guitares. Créée en 1967, en Californie, elle servit de modèle à d'autres postulants de part le monde. Importée même en France, en version originale, elle intéressait aussi des musiciens français parce qu'elle abordait des sujets pas toujours traités ici (que ce soit en matière de musiciens, de partitions ou de matos). 

(2) Sorti sur Enigma Records qui a fermé ses protes en 1991, l'album a été réédité par Bad Reputation Records. Paul quitte le groupe avant la sortie du disque et n'apparaît pas sur la pochette.

(3) L'année précédente, il y avait déjà eu un mystérieux "Paul Gilbert's Classical Wasabi", un album consacré à la musique classique - de la musique classique adaptée et jouée à la guitare électrique. Un disque exclusivement réservé au marché japonais et épuisé depuis longtemps.

(4) C'est ainsi qu'avaient fini par le nommer les Amérindiens de la côte Est.



🎶🎸
Articles liés (liens/clic) :

mardi 31 mars 2026

THE ROLLING STONES "Still Life (American Concert 1981)“ par Pat Slade


Les Rolling Stones, le groupe que je n’ai jamais aimé, mais cela ne m’a pas empêché d’aller les voir sur scène.



Les Pierres qui Roulent amassent de la tune !





                                                                            
Nous sommes le 13 juin 1982 à l’hippodrome d’Auteuil, il y avait tellement de monde que la pelouse n’apparaissait même plus. Le mershandising marchait à fond pour payer la caisse de retraite des vieux musiciens. Jamais je n’ai accroché à la musique des Stones, je la trouve répétitive et sans aucune recherche. Depuis leur création, ils n’ont jamais évolué, à la différence des Beatles qui en 10 ans révolutionneront la musique. Et si John et Paul ne leur avaient pas donné ”I Wanna Be Your Man“ ils n’auraient jamais composé. ”Still Life (American Concert 1981)“ n’est qu’un petit aperçu du concert de la tournée. Une très grosse première partie avec The J. Geils Band et j’ai eu la chance de ne pas y aller le lendemain parce qu’il y avait les régionaux de l’étape : Téléphone. Les Stones feront un set de vingt-cinq titres, toutes les époques confondues. L’album, lui, n’en contient que douze, ils avaient de la matière pour faire un double. C'était la tournée de promotion pour l’album ”Tattoo You“ sortie en 1981.

Tous les membres du groupe sont présents, Ron Wood toujours aussi mal coiffé, Charlie Watts qui a toujours la tête du mec qui s’emmerde à cent sous de l’heure, quelques fois tu te demande s’il ne va pas s’endormir sur sa batterie. Keith Richards et sa tronche de  momie, Mick Jagger et ses mouvements de scènes improbables et ses lèvres que l’on croirait échappées d’une influenceuse de Dubaï. Il n’y a que Bill Wyman, le plus âgé, qui est encore en bonne état, il garde l’image du bassiste calme et paisible comme un John Entwistle des Who ou encore John Deacon de Queen. Comme de bien entendu, le temps de changer le matos du groupe précédent, le concert ne commencera pas à l’heure. En attendant nous avons droit en fond sonore type musique d’ascenseur avec ”Take the A Train“ de Billy Strayhorn. Les roadies de scène n’étant pas très rapides, ils auraient pu passer l’intégrale du ”The Köln Concert“ de Keith Jarrett.

Arrive un gars pour présenter le show, le rideau s’ouvre dans une envolée de ballons sur les notes de ”Under My Thumb“. Pour un concert promotionnel du dernier album, on commence avec un titre de 1966, suivi par "When the Whip Comes Down" qui n’apparait pas sur l’album. Un concert des Stones se veut répétitif avec leurs hits qui ont fait leur célébrité comme ”Let's Spend the Night Together", leurs reprises ”Going to a Go-Go“ et le pitoyable “Twenty Flight Rock“ ou Eddie Cochran doit se retourner dans sa tombe. ”Black Limousine“ sauve un peu le navire, un beau blues rock qui n’apparait pas sur l’album et c’est bien dommage car c'est pratiquement l'un des seuls titres du concert où il y avait un solo qui tenait la route. Sinon je ne parlerais pas de la reprise de ”Chantilly Lace“ de Big Bopper qui est bordélique à souhait. La version de ”Let it Bleed“ est rajeunie par rapport à la version de 1969. 

Après ”She’s So Cold“ et ”Hang Fire“ ou Jagger jouera des hanches, on aura droit au disco sirupeux de ”Miss You“. La version de ”Honky Tonk Women“ tient bien la route, ”Brown Sugar“ redonnera une petite flamme rock avec une suite de classiques comme ”Start Me Up“ le hit du moment, un peu brouillon, un ”Jumpin' Jack Flash“ un peu rapide agrémenté de solos divers et bien sûr tout se finira par ”I Can't Get No Satisfaction" où Jagger grimpera dans une nacelle au dessus du public. Je n’ai pas parlé de tous les titres du concert de l’hippodrome d’Auteuil, ni de celui de l’album, j’ai fait un condensé des deux.                            

Évidemment vous allez vous demander comment je peux me souvenir de la setlist et de certains détails plus de quarante ans plus tard ? C’est très simple, à une époque quand je revenais d’un concert, je notais tout sur des agendas. Mais un mauvais point pour les Rolling Stones, j’ai vu cinq mecs vendre un produit et se barrer avec la caisse, aucune interaction avec le public (du moins en France), ce n'était pas un concert mais un hold-up. Je regrette encore mes 90 francs (13€72). Ils devraient être sponsorisés par une marque de cigarette, entre Richards, Wood et Wyman ce doit bien être deux à trois paquets à chaque concert. Les plus mal lotis sont Bill Wyman et Charlie Watts que l’on entend très peu, la balance son est concentrée sur les deux guitares et la voix de Jagger. Et je n’ai pas parlé du décor conçu par un artiste peintre japonais, très flashy, les épileptiques éviteront de se mettre dans la fosse au pied de la scène. 

Pour finir, je reste sur mes positions : The Beatles for ever.



dimanche 29 mars 2026

LE BEST-OF JOUE DE MALCHANCE


MARDI : du Slade chez Pat (qui l’eût cru?) avec le dernier album de la formation d’origine, son titre « You boys make big noize » en définit bien le contenu, moins glam que la période 70’s, le son se durcit depuis quelques années. Pas le meilleur opus pour tirer sa révérence.

MERCREDI : notre druide Bruno célèbre le dernier album des irréductibles bretons de Komodor « Time & Space », collection de titres concis, très connotés 70’s, qui lorgnent parfois avec le glam ou le punk-rock, du costaud qui s’écoute fort.


JEUDI : littérature avec Benjamin qui a lu pour nous « André la Poisse » du dissident soviétique André Siniavski, où le héros est victime d'une malédiction : la malchance. Un roman cruel et drôle, qui s’impose comme l’un des plus grands livres de l’absurdisme moderne.

VENDREDI : au cinéma, le réalisateur Ryan Coogler revisite le film de vampires dans « Sinners » et situe judicieusement l’action dans le berceau du blues. Film hybride, entre drame picaresque, musical, film d’horreur et acte politique. Et un double rôle pour Michael B. Jordan qui décroche un oscar.

👉 La semaine prochaine : on a cassé notre tirelire pour se payer les Rolling Stones, Pat était chargé de les accueillir sur le tarmac. Plus modestement, Bruno a convié le guitariste Paul Gilbert pour son dernier opus. Le Toon fêtera Pâques avec une messe de Schubert. Et Luc a replongé dans la France collaborationniste avec une fresque historique de Xavier Giannoli.

Bon dimanche. 

vendredi 27 mars 2026

SINNERS de Ryan Coogler (2025) par Luc B.


Ryan Coogler commence a pesé dans le business. Premier gros succès avec CREED (2015) une resucée de la franchise ROCKY BALBOA, avec Michael B. Jordan et un Stallone vieillissant. Le réalisateur ne sera pas aux commandes de la ribambelle de suites, mais Jordan oui. Entre l’acteur et le réal débute une collaboration avec BLACK PANTHER (2018) salué comme le premier film de superhéros noir - un Marvel comme les autres ni plus ni moins, surtout moins - et ce SINNERS. Coogler revisite le cinéma de genre pour l’adapter à sa communauté, le film de boxe, de super héros, ou de vampire.

C'est l'actu du moment (d'où l'article) Michael B. Jordan a reçu l’Oscar cette année. Etait-ce mérité ? Mouais… Non pas que l’acteur démérite, mais les prestations de Di Caprio chez PTA (surtout) ou Chalamet chez Safdie étaient d’un autre calibre. Sauf que dans SINNERS, le comédien joue deux rôles, deux frères jumeaux, le genre d’acrobatie qu’on aime bien récompenser (j'ai tout de même l'impression qu'il joue les deux partitions de la même manière, à part la couleur des chapeaux c'est quoi la différence ? On est loin du Jeremy Irons de FAUX SEMBLANTS, ou même de Laurent Laffitte dans le récent et rigolo ALTER EGO)

A savoir les frangins Smoke et Stack Moore, qui ont fait fortune à Chicago dans trafic d’alcool, de retour dans leur bled de Clarksdale, Mississippi, pour y ouvrir un juke joint. Une vieille grange aménagée pour y jouer le blues, boire du vrai whisky et de la bière irlandaise. Ca tombe bien, leur jeune cousin Sammie joue merveilleusement bien de la guitare et possède un joli brin de voix (Miles Caton, musicien, dont c'est le premier rôle). L’action se déroule en 1932.

Clarksdale n’est une bourgade prise en hasard dans le bottin. C’est un des hauts lieux du blues, y sont nés ou passés des gars comme Son House, Charley Patton, Muddy Waters, John Lee Hooker, on raconte que c’est là que Robert Johnson a pactisé avec le diable. Sammie épate en jouant une chanson, son cousin reste bouche bée devant un talent si précoce. Allusion surement à la légende Johnson. Le gamin croit que sa guitare a appartenu à Charley Patton, qui lui en aurait appris les rudiments.

Toute la première partie du film concerne l’installation du bouge, l’achat de la grange à un gros blanc trop honnête pour l’être réellement, les retrouvailles avec les petites amies, la blanche Mary pour Stack, la noire Annie pour Smoke, et les amis chinois Grace et Bo Chow. Ce qui domine est l'idée de communauté, l’entraide, un élan commun, centré sur une population exclue, les noirs, les chinois. Les blancs sont immédiatement suspectés d’être du KKK. Scène fameuse où Smoke pète les genoux à coups de flingues à deux types qui regardaient de trop près son camion (les moeurs à Chicago sans doute). Coogler s’offre un beau plan séquence reliant deux magasins de la rue, mise en scène très fluide, rythmée juste ce qu’il faut, de la tchatche dans les dialogues, un peu de frime aussi.

A noter deux formats différents d’images, le classique 1:1.85, et du scope 1:2.76 / 70 mn, ultra large, celui utilisé par Tarantino dans LES HUIT SALOPARDS. J’avoue n’avoir pas compris pourquoi. On va être amené à reparler de Tarantino ou de Robert Rodriguez assez souvent, le film lorgne tout de même du côté de DJANGO UNCHAINED et UNE NUIT EN ENFER. L’image est assez sombre, la photo contrastée, on sent que l'esthétique compte, mais certaines scènes sont limite lisibles.

Jusqu'à présent on donnait dans le bucolique testostéroné. Et puis cette scène en pleine cambrousse. Un gars, Remmick, fait le coup du « j’ai eu un accident, est-ce que vous pouvez m’aider » à un couple de jeunes fermiers. Une petite brise nauséabonde commence à souffler. Puis déboulent une bande d’indiens Choctaws, armés jusqu’aux dents, à la recherche de Remmick : « si vous le voyez, ne le faites pas entrer »… Trop tard. Les fermiers sont sauvagement trucidés par un Remmick l’écume aux lèvres, le regard aux reflets rouge.

Quand à la tombée de la nuit la fête bat son plein dans le juke joint, Remmick et les fermiers (bien vivants) s'invitent pour faire le bœuf, et se lancent dans une interprétation sautillante d'un morceau country. La scène est troublante, par les attitudes, les politesses suspectes, les mauvaises ondes qui planent. Impression confirmée lorsque Cornbread, qui fait office de videur, sort pisser, puis revient... changé, différent. Est-ce le même ? Le fait-on entrer ? Dialogue tarantinesque, en tension, le calme avant la tempête. Voyez comme la caméra est judicieusement placée à l’extérieur, de profil à la baraque, délimitant l'espace intérieur (rassurant) et extérieur (hostile). 

Autre grand moment de mise en scène, lorsque Sammie joue un blues, la caméra virevolte en plan séquence parmi les danseurs, soudain un guitariste s’invite dans le cadre, une Gibson flying V en bandoulière, sapé funky comme un Bootsy Collins, le son devient rock, et apparait un DJ qui fait scratcher ses platines, puis des percussionnistes africains traversent l’image. En un seul plan virtuose, Ryan Coogler résume tout ce que la musique noire doit au blues, et ce que le blues doit à l’Afrique. Chapeau bas.

Ce qu’on subodore se confirme. Le film verse alors dans le cinéma d’horreur, mix de vaudou, vampires, zombies, salement sanglant, situation classique de la maison assiégée, une NUIT DES MORTS-VIVANTS de George A. Romero épicée de sauce Tarantino/Rodriguez, l’humour potache et le second degré en moins. Fallait-il faire durer les hostilités ? Pas sûr. Comme dans le blues, less is more.  

SINNERS se veut une allégorie de ce qu’on appelle l’appropriation culturelle. Remmick est irlandais, donc issu aussi d’une communauté qui a lutté pour s’intégrer (voir GANGS OF N.Y. de Scorsese). La figure du vampire s’approprie les âmes, fait siennes ses victimes. Remmick, cherche-t-il à se venger, à gommer les cultures pour n’en faire qu’une ? Identité culturelle que les frères Moore cherchent à sauvegarder, en se préservant de mixité ? Est-ce ce que Smoke entend lorsqu’il interdit l’entrée à Remmick : « Ta musique n’a pas sa place ici ». Le propos politique sous jacent n'est pas toujours clair. Et musicalement, ce serait un petit ripolinage historique puisque country et blues faisaient bon ménage, la ségrégation musicale n’est venue que plus tard.

Par contre, ne partez pas au générique de fin. Le meilleur est à venir, une scène dans un club de blues, en 1992, mettant en scène Buddy Guy himself, qui reçoit la visite de deux fantômes surgis du passé, son passé, il y est encore question de pacte diabolique…

SINNERS a cumulé un nombre impressionnant de récompenses à travers le monde, scénario, musique, interprétation. Ryan Coogler ose et réussit un joli mélange de genres, une histoire originale, un scénario solide, une belle direction artistique, dommage ne de pas avoir retenu les chevaux dans la dernière partie, y’avait plus subtil à proposer.


couleur  -  2h15  -  format Imax 70mn 1:1.85 et 1:2.76   

Bande annonce aussi tonitruante qu'exaspérante, des effets en veux-tu en voilà, qui donnent envie de fuir. Le film et sa musique valent mieux que ça.