«
Donc, lors même que le rendu est parfait, nous entendons autrement –
sans compter que les meilleures machines ne remplacent pas la
présence de l’orchestre. Néanmoins, il reste vrai que cette
invention a inauguré l’intrusion de l’automate dans la musique.
Ce qui provoqua son premier style universel, et par là même la
généralisation et la chute dans la vulgarité des mélodies
populaires et, soit dit en passant, ce qui créa un arsenal
d’instruments tout particulièrement hideux » Ernst Junger : "Eumeswill".
L’entrée de l’électronique dans la musique fut
l’aboutissement d’un long processus qui, en faisant de celle-ci
un loisir comme un autre, l’a dépouillé de sa beauté. Des
symphonies de la vieille Europe au rock’n’roll, la musique ne
cessa de se simplifier pour se mettre à la portée de l’auditeur. Cela n’enlève rien au génie mélodique des
Beatles ou David Bowie, n’empêche pas de se prosterner devant
l’inoxydable mojo stonien, le début de cette simplification ne fut
pas sans charmes.
Il en fut d’autant moins dénué que, quelques
années plus tard, les mélodies se résument à des percussions
abrutissantes et à des aboiements obscènes. La critique ne parle
d’ailleurs plus tant d’album, de mélodie ou de titre, que de
son. Le commerce a mis l’art musical au niveau du grand public et,
plus choyé qu’un enfant de bonne famille, celui-ci ne consent plus
à faire le moindre effort de compréhension.
Le premier ennemi du véritable artiste, plus
encore que l’époque et le commerce, c’est bien cette masse
conformiste qui ne cesse de réclamer la chute de tout art dans les
limbes du divertissement. Il ne faut créer que pour soi, rayer d’un
trait ou effacer d’une note l’existence du reste de la
population. Si le public doit préoccuper le véritable artiste, ce
n’est qu’en tant que barbare à combattre ou subalterne à
sauver. Mais, avant de prétendre sauver qui que ce soit, il faut
déjà se sauver soi même, trouver la révélation à coté de
laquelle tant d’hommes passent leur vie durant.
Cette révélation,
Jan Garbarek l'a vécu à l’écoute de la musique de John Coltrane.
Sa fièvre mystique semblait si loin d’une époque qui, en plein
triomphe du rock’n’roll, célébrait autant la libération de la
jeunesse que la vassalisation de l’art par la masse. « Je
voudrais que ma musique apporte le bonheur aux gens » affirmait
Coltrane avec une solennité christique. Au fond, que l’on soit
croyant ou non, bâtir une œuvre revient toujours à célébrer
cette métaphore de la grandeur humaine qu’est dieu. De passage aux
Etats Unis, Jan Garbarek croisa le fer avec les plus fines lames de
la révolution free, ces duels mettant la lumière sur la divergence
fondamentale le séparant de cette scène. De Coltrane, ces hommes
avaient surtout retenu la virtuosité bavarde et l’intensité
cacophonique de certaines fièvres mystiques. Aussi bruyantes que des
processions africaines, leur jazz culminaient le plus souvent sur les
hurlements déchirants de chorus bavards.
Plus disciple de la retenue
stoïcienne que de l’énergie orgiaque venue d’Afrique, Jan
Garbarek semblait maîtriser le moindre souffle sortant de sa bouche.
Nourri par cette parcimonie, son jeu coulait avec la douce limpidité
d’un fleuve paisible. Lorsqu’il découvrit le jeu du
saxophoniste, Keith Jarrett reconnut immédiatement son alter égo
musical, son Bill Evans à lui. Avec Jan Garbarek, la révolution free n’était plus synonyme de relâchement chaotique, mais au
contraire de maîtrise totale de son lyrisme. Trop d’orchestres
free étaient alors formés de virtuoses nombrilistes qui peu
soucieux du jeu des autres étalaient leur technique dans un chaos
innommable.
Parfois, comme lors des séances de l’album
« Ascension » de John Coltrane, un miracle donnait à
cette cacophonie une grâce unique. Il n’en demeure pas moins que
les albums de free jazz ne furent jamais aussi bons que lorsqu’une
fièvre mystique unissait les improvisations des musiciens.
Il fut
regrettable que, célébrant les transes d’une Afrique fantasmée,
le free jazz oublie totalement la solennité qui fit la grandeur de
la musique du continent de Mozart. Sans doute ces musiciens
eurent-ils en tête les grandes fresques hispaniques de Charles
Mingus et Miles Davis, ce dernier étant allé jusqu’à reprendre
un opéra de Gershwin. Il leur parut pourtant impossible de célébrer
dans l’improvisation une musique aussi calculée et bornée. A
travers les mélodies des grands compositeurs d’antan se dévoilait
une profondeur qui aurait pu inspirer nombre de free jazzmen, celle
d’une civilisation millénaire célébrant sa grandeur dans ses
mélodies et ses chants.
Se voulant autant chef d’orchestre que
jazzman, Keith Jarrett n’avait pas oublié cette profondeur qu’eut
la musique européenne avant de tomber dans les limbes du populisme
commercial. Même au sommet de la carrière de son quartet américain,
son jeu de piano lumineux développait une beauté mélodieuse bien
éloignée de l’agitation afro américaine de son temps. Il fallut
l’arrivée de Jan Garbarek dans son orchestre pour que la musique
de Keith Jarrett s’épanouisse pleinement sur les terres
culturelles de Mozart et Beethoven. De leur collaboration naîtront
surtout « Belonging » (1974) et « My song »
(1978), disques d’une intensité lyrique et d’une fluidité
mélodique rare.
L’orchestre ainsi formé réaffirmait que, à une
époque de bruitisme abscons, le génie mélodique restait le seul
moyen de créer une musique capable de tirer le troupeau vers le
haut. Aussi gracieuses soient elles, ces mélodies n’étaient qu’un
point de départ, le foyer prêt à flamboyer de nouveau le temps de
quelques grandioses symphonies. Des braises de ces chefs-d’œuvre
naîtront notamment le « Koln concert » et les trop
méconnues performances de Keith Jarrett au Japon publiées par ECM,
sans oublier les fulgurances de son fameux orchestre européen.
Véritable pèlerin de l'absolu, Jan Garbarek ne cessa quant à lui
d’explorer les spiritualités des quatre coins du monde. Comprenant
que le communisme fut avant tout une religion séculaire, il
enregistra avec le pianiste Bobo Stenson une inoubliable fresque
inspirée par le drame Cubain. « On ne comprend rien à l’époque
moderne si on ne voit pas qu’elle est une lutte acharnée contre
toute forme de vie intérieure » disait George Bernanos.
Dans le chaos
épileptique et standardisé de la musique moderne, l’œuvre de Jan
Garbarek est une terre d’asile nous rappelant la beauté de l’art
véritable et la somptueuse variété des civilisations. Ressorti
récemment, le chef d’œuvre « Madar » (1992) rappelait
au monde la grandeur d’une musique méditative, profonde, sans
effets de manche ni émotions surjouées. La justesse, voilà la
source intarissable de la mystique musicale de cet homme. De retour
sur ses terres de Norvège, Jan Garbarek ressuscita le lyrisme de ses
chants traditionnels le temps du poignant « Twelves moon »
(1993).
Véritable moine archéologue, il creusait alors dans les
reliques des civilisations traditionnelles pour y trouver une beauté
que la modernité avait oublié. Le christianisme, abandonné voire
persécuté durant la récente histoire du vieux continent, ne
pouvait donc que finir par inspirer le lyrisme de celui dont le
saxophone chantait avec le charisme nuageux des grandes chorales.
Fascinante incitation à la méditation introspective, les albums
« Officium » (1994) et « Officium novum »
(2010) enregistrés avec The Hilliard Ensemble, sont de véritables
temples sonores, des oasis de sérénité et de grandeur dans un
monde de frénésie médiocre.
Des études auraient récemment montré
que, exposés à la musique classique européenne, les bambins de
notre cher continent s’apaisaient, comme s’ils sentaient
d’instinct la grandeur de cette beauté créée par nos ancêtres.
Ce constat explique sans doute la profonde sérénité s’emparant
de l’auditeur de ces « Officium », qui forment les
sommets indéniables du voyage de notre remarquable pèlerin de
l’absolu.
De « Madar » à « Witchi-tai-to »
(1974), en passant par « Twelves moon » et « Officium »,
chaque peuple peut mesurer dans les disques de Jan Garbarek la
grandeur dont il serait privé si triomphait la standardisation
moderniste.







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