Hollywood a toujours aimé se filmer le nombril. Mais ce sous-genre fleurit aussi chez nous, et ailleurs, dernier exemple en date avec L’ÉTRE AIMÉ de Sorogoyen [chronique clic ]. Pour en revenir au début des années 50, et aux antipodes l’un de l’autre, citons deux chefs d’œuvres : BOULEVARD DU CRÉPUSCULE (1950, Billy Wilder) et CHANTONS SOUS LA PLUIE (1952, Stanley Donen). La même année Vincente Minnelli sortait LES ENSORCELÉS, autre bijou qui explorait les dessous peu reluisants de l’usine à rêves.
Ce principe du flashback va permettre de réaliser un portrait croisé, subjectif, à partir de plusieurs témoignages de protagonistes. A noter que le personnage de Kirk Douglas n'apparait que dans les flash-back, le spectateur n'a donc jamais son point de vue sur les évènements. Troublant.
Dans LES ENSORCELÉS (The Bad and the Beautiful en VO) il y aura trois longs flash-back, correspondant aux trois personnages qui dès la scène d'ouverture sont appelés au téléphone par un certain Jonathan Shields (Kirk Douglas) : le réalisateur Fred Amiel, l’actrice Giorgia Lorrison et le scénariste James Lee Bartlow. Les trois lui raccrochent au nez : « Drop dead ! » qu'on pourrait traduire par plutôt crever. Ambiance. Ils se retrouvent plus tard dans le bureau de Harry Pebbel, directeur de production à la Shields Pictures Inc. Qui leur demande d’oublier leurs griefs pour retravailler avec Shields, producteur toxique aujourd’hui ruiné. Chacun va exposer son expérience douloureuse…
Minnelli montre la course aux bénéfices comme seule valeur artistique « je me fous de l'Oscar, j'veux un happy end qui rapporte », les avant-premières où les spectateurs-témoins remplissent des questionnaires après la projection. Amiel qui était un obscur accessoiriste devient un réalisateur coté, souhaite s’atteler à un gros projet qu’il murît depuis des années. Shields trouve le financement et le latin-lover vedette à la réputation difficile Victor Ribera. Qui s'avère charmant et très accessible : « Pourquoi ces manières avec moi ? je lis, si j'aime je tourne, si je n'aime pas, je ne tourne pas ». Mais Shields confiera finalement la réalisation à Von Ellstein, metteur en scène chevronné (doit-on reconnaitre Fritz Lang ?). Amiel ne pardonnera jamais cette trahison.
L'actrice est amoureuse de son producteur, espère la réciproque. Après la sortie de leur dernier succès
elle s’étonne de ne pas voir son mentor à la soirée de gala. Elle le trouve chez
lui, seul, comme en post-dépression.
Puis vient le tour de James Lee Bartlow (Dick Powell),
un romancier contacté pour une adaptation. Le producteur se plie en
quatre pour lui faciliter la vie, le travail, l’éloigner de sa femme
pipelette, horripilante, qui organise des réunions tupperware chez eux. L’épouse
est jouée par la délicieuse Gloria Grahame, que j’aurais tendance à garder très
proche de moi au contraire… Bartlow exècre Hollywood, les amitiés de façade, la
vanité. Shields lui dit à un moment : « les meilleurs films sont
réalisés par des gens qui se détestent ».A travers ces quatre personnages, Minnelli montre que le cinéma est un travail collectif. Dans une scène, Von Ellstein, que Shields veut limoger pour prendre sa place derrière la caméra, lui dit : « je pourrais faire de cette scène l'apogée de tout le film, mais un film n'est pas seulement une suite de moments forts, c'est une construction globale. La mise en scène suppose une certaine humilité ». L’humilité n’est pas la qualité première de Jonathan Shields (écrit sur le modèle de David O’Selznik que Minnelli appréciait peu), il se sert des autres, les essore. Mais les autres se servent de lui pour arriver au sommet.
[ photo de tournage d'un tournage qui filme un tournage, Minnelli à gauche perché sur la grue => ]
La haine de Bartlow pour Shields est d’un autre ressort, plus personnel, mais ne racontons pas tout. Celui qui voulait juste être peinard devant sa machine à écrire deviendra un auteur récompensé du Pulitzer. Si Minnelli célèbre la création collective, il décrit aussi un monde de rapaces, cynique, des égos démesurés, le mépris et les haines indélébiles. Sous des dehors sophistiqués, et souvent amusants, le tableau est sombre. « Dans ce métier il faut choisir avec qui on dîne ».
Nos trois personnages
détestent Jonathan Shields. Ils lui doivent pourtant tout. Si égoïste et déplaisant soit-il, c'est un travailleur acharné qui surmonte tous les obstacles, et possède la qualité de rendre les autres meilleurs. Aujourd’hui, c’est un
Shields ruiné qui leur demande un ultime service, un dernier film ensemble. Le dernier
plan est magnifique. Fidèle à sa mauvaise habitude d’écouter les conversations,
Giorgia Lorrison - et les deux autres - refuse de parler à Shields, mais décroche
tout de même le combiné du bureau voisin…LES ENSORCELÉS est un film d’une rare élégance, servi par sa mise en scène fluide, faite de beaux mouvements de grue, sa photographie, et merveilleusement interprété par un casting de luxe. Mention à Lana Turner, fragile et déboussolée. Magnifique plan lorsque Minnelli filme les techniciens en haut des cintres émus par une de ses prestations. Une peinture âpre et noire des mœurs hollywoodiennes. Une histoire cruelle non dénuée de romantisme, comme la présentait Vincente Minnelli.
Le film sera couronné de cinq Oscars, dont photo, scénario et second rôle à… Gloria Grahame.
Désolé, pas de sous-titres disponibles pour la bande annonce, ou alors dans une version exécrable.







Pff ... il était vers le haut de la pile de ceux que je voulais revoir et éventuellement en dire un mot... ça viendra peut-être.
RépondreSupprimerLe Minnelli, ça me semble un cas assez particulier. il a touché à plein de genres, commis des daubes monumentales, parfois dans le même genre (le superbe Un américain à Paris et l'horrible Gigi pour les comédies musicales), et sorti une grosse poignée d'excellents films. Faut pas piocher au hasard dans sa filmo ...
Pour avoir revu il y a peu "Un américain à Paris", on touche le haut du panier. Gene Kelly n'y est pas pour rien. "Gigi", mouais, carte postale parisienne avec un Chevalier en fin de course. "Brigadoon" ça m'a fait chier, pas compris, trop kitsch. Son "Van Gogh" avec Kirk Douglas est pas mal dans mon souvenir. "Les ensorcelés", sans atteindre le niveau de Billy Wilder, reste un de ses meilleurs.
RépondreSupprimerPas revu depuis un bail... Kirk Douglas dans le Van Gogh est effectivement très bon.
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