mercredi 1 avril 2026

Paul GILBERT " WROC " (2026), by Bruno



     Les musiciens de tous bords qui, pressés par leur ego se lance dans une carrière solo pour se ramasser (parfois lamentablement), au point de faire douter de leurs réelles compétences de compositeurs, sont légions. À croire que c'est une règle. Que le musicien de rock, blues, pop, fusion-truc-muche-pouët-pouët perde tous ses moyens lorsqu'il n'est plus épaulé par ses camarades, ou bien qu'il soit carrément aveuglé par sa haute opinion de lui-même, au point de ne plus discerner le bon grain de l'ivraie... Pourtant, il y a bien des musiciens de (grand) talent aveugles... 

     Les exemples de gus persuadés de pouvoir réussir aussi bien seul qu'au sein de leur groupe ne manquent pas. Certains ont pu (in extremis) remonter dans le bateau avant de couler, quand d'autres ont disparu dans les profondeurs. A contrario, il y a des cas où des musiciens se sont révélés plus intéressants en dehors de leur groupe d'attache. Ce qui leur a permis de renouveler l'expérience en solo, et même de la pérenniser. Parfois au détriment du groupe. Cependant, on peut remarquer que dans le monde de la musique, et même de l'art au sens large, être intéressant, bon, talentueux ou même tutoyer le génie, ne rime pas nécessairement avec un succès commercial ; même relatif... 


      Ce qui est le cas de mister Paul Brandon Gilbert (qui aura 60 balais au compteur le 6 novembre prochain) qui connut un succès précoce. Rien de particulièrement énorme au début, loin de là, mais sa petite notoriété de prodige de la guitare électrique incite la célèbre revue Guitar Player (1) à lui consacrer sa couverture alors qu'il n'a que quinze ans ou seize ans. C'est Mike Varney en personne (le boss de Shrapnel Records, Blues Bureau et Magna Carta) qui écrit un article sur lui. Il fera écouter sa démo à Ozzy Osborne - après le décès de Randy Rhoads - qui s'avéra particulièrement intéressé. 

     À 17 ans, Gilbert part pour la Californie où il s'inscrit pour suivre des cours au Guitar Institute of Technology tout en se produisant dans les clubs, où sa réputation prend de l'ampleur. En 1985, il obtient son diplôme, est engagé comme enseignant dans la foulée, et enregistre son premier disque avec le groupe Black Sheep : "Trouble in the Streets" (2). Mais Gilbert est déjà passé à autre chose. Quelque chose de nettement plus musclé, tapageur et particulièrement démonstratif, où il peut se défouler avec des soli à tous les étages et des pointes de vitesse décoiffantes. En deux albums, Racer X devient une référence pour les amateurs de heavy-speed-métôl. L'onde de choc n'épargne ni le Japon, ni l'Europe. Chez Gilbert, ce n'est plus une main gauche, mais une araignée mutante stéroïdée sous amphétamines. Il doit avoir l'auriculaire le plus long et le plus agile du continent. À croire qu'on lui a greffé une quatrième phalange - une distale bis. Ça fout les j'tons. 

     Et puis en 1988, Billy Sheehan, lassé du leadership de David Lee Roth, monte un groupe avec l'espoir de faire du... David Lee Roth, moins recentré sur son chanteur. Une forme de heavy-glam-rock assez démonstratif. C'est là qu'il convainc le jeune Paul Gilbert de le rejoindre au sein de Mr Big. Un quatuor qui va réussir à faire du bruit, même en pleine vague grunge. D'une certaine manière, il fait partie des quelques groupes à avoir réussi à pérenniser le heavy-rock à une époque où il semblait qu'on voulait imposer le grunge et le rock alternatif. Indéniablement, ce quatuor est une réunion de très grands musiciens. Cependant, trop de compositions semblent répondre à un cahier des charges sur lequel plane essentiellement (et pour la faire courte) l'ombre des Van Halen (I & II), Deep Purple et du Whitesnake permanenté. Le chanteur, Eric Martin, en faisant parfois un peu trop. Avec Mr Big, Paulo Gilberto (pour les intimes) accède à un succès mondial - plus particulièrement aux USA et au Japon. À l'instar du combo Extreme et son "More Than Words", Mr Big fait un carton international avec ses ballades ; en particulier les acoustiques (un brin neu-neu) : "To Be With You" et surtout la reprise de Cat Stevens, "Wild World", qui squatte les radios de la planète (les Françaises itou). Le groupe vend des albums par pelletées entières (pas un cataclysme non plus) et ne cesse de tourner de par le monde en parvenant à remplir des grandes salles tout au long de la décennie. 


     Pourtant, Gilbert n'est pas totalement satisfait. Il ressent le besoin de se lancer en solo. De sortir d'un système démocratique pour coucher sur bandes une vision propre qui ne serait alors nullement corrompue par des avis contraires. Ainsi, Gilbert préfère quitter un groupe qui lui assurait de confortables retombées financières pour s'épanouir en solo. Le premier essai, "Kings of Clubs", sorti en 1998, est une franche réussite (3) et semble lui donner raison. Bien que n'ayant pas les moyens d'approcher les facultés vocales d'Eric Martin, ni celles de bassiste de Billy Sheehan, dans l'ensemble, Gilbert semble faire aussi bien sinon mieux que Mr Big. S'ensuit une série d'albums fameux où il ne s'impose aucune limite, se riant des conventions et des a priori. De ce fait, bien que traînant une réputation de shredder, de guitariste de heavy-metal et de hard-rock, reprendre du Brubeck, du Todd Rundgren, du Hayden, du Johnny Cash, du Yes, du Spirit, du Enuff Z'Nuff, du Genesis, du Bach, et même du Spice Girl et du Donna Summer, ne lui pose aucun problème. Au contraire, il s'en délecte. Ses albums regorgent d'énergie, de sincérité, d'entrain, de jovialité et même d'un certain humour. Le tout à une épaisse sauce "heavy-rock". En cela, il y a bien des similitudes avec l'esprit véhiculé par Cheap Trick - un groupe que Gilbert porte d'ailleurs dans son cœur.

     Toutefois, à l'exception du Japon, ces albums ne rencontrent qu'un succès modeste. Pourtant, nombreux sont ceux à penser que les réalisations du Paulo en totale liberté sont plus généreuses et savoureuses que les galettes de Mr Big. Evidemment, la machine promotionnelle de ce dernier est d'envergure, alors que celle de Gilbert est quasi inexistante. Ses disques sont d'ailleurs difficiles à dénicher, nécessitant un déplacement dans des boutiques spécialisées (de passionnés), alors que Mr Big a son entrée dans les boîtes de grosse distribution. 

     Apparemment, Paul Gilbert fait partie de ces musiciens qui ne sont pas obnubilés par les plans de carrière ou de marketing. Il abandonne un groupe qui écoule des centaines de milliers d'albums pour se lancer dans une carrière incertaine ; il ne se prend guère au sérieux, allant jusqu'à se moquer - et parodier - des stéréotypes du guitar-hero et des clichés inhérents aux rockers ; et, au moment où ce n'est plus vraiment couru, il se met en tête d'enregistrer des albums intégralement instrumentaux. Il est comme ça, le Paulo. Nature. Il ne soigne même pas son image, son look de pyromane de la gratte. Guitares criardes à franges ou fluo, costard à carreaux, combinaison de spationaute (?), tenue de mécano, chemises bariolées improbables, galurin de péquenot, large sombrero de touriste, etc...


   Aujourd'hui, à presque soixante balais, Gilbert fait un retour remarqué avec un album de chansons. Le premier depuis dix ans, et aussi son premier concept-album. Le concept étant la mise en chanson d'un précis de George Washington sur les bonnes manières, les formules de politesse, comment se comporter en société, les règles de conduite. Un truc qui trottait depuis un moment dans sa caboche et qu'il juge aujourd'hui approprié dans une société où on se comporte comme si on était seul au monde - tout en demandant au proche entourage d'être discret et respectueux... envers sa propre personne. D'où le titre de l'album :" WROC" pour Washington's Rules Of Civility. Ainsi, plus de deux siècles et demi après que le "Destructeur de Terres" (4) les ait couché sur papiers, quelques-unes de ces 110 règles et conseils sont mariés à un heavy-rock efficace. Et si certaines pourraient paraître dépassées, d'autres gagneraient à être enseignées... C'est à des années-lumières des futilités et des vantardises généralement liées au monde du rock.

     Totalement plongé dans son délire, Gilbert a décidé de se produire affublé d'un tricorne, de hautes bottes de cheval, d'une large chemise ample à manches bouffantes et d'un pourpoint. Dans le pur style du XVIII siècle. Mais la musique, elle, est bien actuelle et (fortement) électrique. Sans franchement renouer avec l'excellence de ses quatre premiers opus solo, et des deux en collaboration (un avec tonton et un avec Nelson), ce "WROC" est une très bonne surprise. Même si, aux premières écoutes, il pourrait paraître un peu rustre et âpre. 

     Bien sûr, avant tout, c'est la guitare, les guitares, de Paul qui dominent. Toutefois, tout comme pour ses premiers opus solo, il se garde bien d'en faire des tonnes. Lui qui semble pouvoir jouer quasiment dans tous les styles, imiter aisément la patte de bien des "patrons", s'applique conscentieusement à ne rien rajouter de superflu. En conséquence, douze pièces sur treize présentent un format plutôt court, concis, rock'n'roll. Seule "Spark of Celestial Fire" s'étale tranquillement sur plus de huit minutes. Tranquillement, posément, sur une sucrerie qui finit sur un Hard-blues pesant et primaire à la Mountain, Gourou Gilbert professe ses préceptes : "S'il s'agit de conseiller ou de réprimander quelqu'un, il convient de se demander si cela doit se faire en public ou en privé, maintenant ou plus tard, et en quels termes. Et, en réprimandant, il ne faut montrer aucun signe de colère. Mais fais-le avec douceur et bienveillance. N'utilise aucun langage réprobateur envers personne. Fais-le avec douceur et bienveillance. N'utilise aucun langage réprobateur envers personne. Ne maudis ni n'insulte". Pour le bref coda, Gilbert reprend les notes de "Rencontre du 3ème type" de Spielberg.


     Derrière des grattes rugueuses et belliqueuses, nourries à la grosse disto (un poil typée 80, genre ProCo-Rat / DS-1), il y a un certain travail au niveau du chant. Evidemment, la voix de Gilbert est plus étouffée et fatiguée qu'auparavant, mais elle est judicieusement soutenue par les trois musiciens du groupe, procurant ainsi un petit penchant Beatles en version Heavy-power-pop-blues-rock. Ou simplement en suivant les pas de Cheap Trick. "Oderly and Distincly" en étant un bon exemple. Plus encore le sémillant "If You Soak Bread in the Sauce"
qui aurait pu être tiré de l'album "Heaven Tonight" - même la batterie évoque la frappe de Bun E. Carlos"Si vous trempez du pain dans la sauce, n'en mettez pas plus. N'en mettez pas plus que ce que vous mettez sur votre couteau à la fois. Ne soufflez pas sur la soupe à table, mais restez jusqu'à ce qu'elle refroidisse d'elle-même". Sans nul doute que Nielsen aurait adoré. Les chœurs sont aussi bien présents sur la ballade plan-plan, "Conscience in the Most Certain Judge", Idéale pour camp de vacances pour ado, ou de Hamster Jovial - "Et si ta conscience te dit qu'une chose est illicite, ne la fais pas, même si d'autres te conseillent le contraire, car la conscience est le juge le plus sûr"

     Quelques pièces plus rapides, un brin plus fonceuses, comme ce délectable turbo-blues blackmorien, "Go Not Thither". "Ne fais pas le paon, ne regarde pas partout autour de toi pour voir si tu es bien parée, si tes chaussures te vont bien, si tes bas tombent parfaitement et tes vêtements sont élégants... Ne mangez pas dans la rue. Ne parlez pas en langue inconnue. Ne soyez pas vulgaire, traitez les choses sublimes avec sérieux". "Show Not Your Yourself Glad (At the Misfortune of Antother)", démarre carrément comme une pièce de punk-rock, des Ramones, mais les parties chantées sont éthérées, planant dans des volutes d'encens  Un peu de Blues irradié 

Le souvenir du James Gang de Joe Walsh surgit aussi avec le fringant "Turn Not Your Back (to Others)

     Avec "George Washinton Rules", Paulo finit même sur un rock'n'roll des familles "Je suis tombé sur un souvenir. C'est moi, mais il y a longtemps. J'ai tout fait de travers. Mais à l'époque, je ne le savais pas. Je suppose que j'ai dû apprendre à la dure. Maintenant, tout le monde pense que je suis un imbécile. Pourtant, il y a une chance d'améliorer les choses, en suivant les règles de George Washington."

     Dire que tout a été enregistré en live, en quatre jours (😲) - à l'ancienne, tous ensemble dans la même pièce -. C'est hallucinant. Gilbert s'est juste octroyé quelque overbuds pour des lignes de chant dont il ne s'estimait guère satisfait. Un bel album de Wroc n'Roll.


     **   Le coin matos :   **  

     Evidemment, Paul Gilbert reste fidèle à Ibanez. Pour cet album, il a même ressortir du placard une authentique Roadstar (oui, celle du début des 80's avec la grosse tête de manche). Sinon, il a également sollicité quelque PGM50 (celle avec les fausses ouïes), sa première Iceman signature et les FRM350 qui en ont découlée. Le tout branché soit dans un antique Fender Vibrolux des 60's, un Fender Vibrolux Reverb et un combo Victoria Club Deluxe. Sur le pedalboard, relativement plus sobre qu'auparavant, un AC Booster de Xotic, une Fuzz Colossus de Mojo Hand, son overdrivePG14 de JHS, une Retrovibe de Jam Pedals, la Calisto Chorus de Catalinbread, un Stereo Chorus MXR, et une Boss LS-2 (nécessaire pour les conditions live).


(1) Véritable institution, quasiment une "bible" pour amateurs et professionnels de guitares. Créée en 1967, en Californie, elle servit de modèle à d'autres postulants de part le monde. Importée même en France, en version originale, elle intéressait aussi des musiciens français parce qu'elle abordait des sujets pas toujours traités ici (que ce soit en matière de musiciens, de partitions ou de matos). 

(2) Sorti sur Enigma Records qui a fermé ses protes en 1991, l'album a été réédité par Bad Reputation Records. Paul quitte le groupe avant la sortie du disque et n'apparaît pas sur la pochette.

(3) L'année précédente, il y avait déjà eu un mystérieux "Paul Gilbert's Classical Wasabi", un album consacré à la musique classique - de la musique classique adaptée et jouée à la guitare électrique. Un disque exclusivement réservé au marché japonais et épuisé depuis longtemps.

(4) C'est ainsi qu'avaient fini par le nommer les Amérindiens de la côte Est.



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