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mercredi 30 septembre 2026

ROSE TATTOO " Blood Brothers " (2007), By Bruno



     On argumente (trop) souvent pour savoir quel serait le groupe, ou les groupes, pouvant être dignes de porter le flambeau d'un rock'n'roll pur et dur. Sur la liste, ils sont plus nombreux qu'on ne pourrait le croire, toutefois, est-ce que dans cet éternel débat houleux, Rose Tattoo ne serait pas un peu oublié ? Alors qu'indéniablement, il en est l'un des plus sincères et honorables représentants. Rose Tattoo, ou un long chemin parsemé d'obstacles. Un parcours chaotique où jonchent sang, sueur, bibine, herbacés, peines, joies et désillusions, amitiés et liens de sang. Une troupe dont la carrière fut continuellement incertaine, et, pourtant, lorsqu'en 1976 résonnent les premières notes du fabuleux et hypnotique "Rock'n'Roll Outlaws", un portail s'est ouvert. Une porte par laquelle se sont faufilés des élémentaux, venus à nouveau propager la bonne parole d'un rock'n'roll sain et festif - en tant que muse ou en prenant (en douceur) possession de musiciens. Un rock'n'roll cru et sans faux col que certains taxeront de prolo, extirpé de la rue, de ruelles moites et glissantes, où l'on sort plus facilement le surin que le dico. Peut-être... probablement... mais qu'importe...

     Les Rose Tattoos sont toujours restés fidèles à eux-mêmes, attifés sur scène comme à la ville. Simplement, modestement, sans paillettes, sans brushing, sans  bling-bling. Même leur scène, à l'image de leur musique, était dépourvue de toute forme d'artifice. Pas même un fumigène dégoté dans un vide grenier, surtout pas un pantin ou des danseuses. Des effets pyrotechniques ? Malheur ! Leur musique est déjà naturellement incendiaire ! Faire cohabiter les deux aurait été prendre bien des risques inutiles.  

     Au crépuscule du vingtième siècle, Rose Tattoo était de l'histoire ancienne. Après une résurrection exceptionnelle en 1992, déjà retardée en raison de la maladie et du décès du batteur Dallas "Digger" Royall, et après avoir tourné avec les Guns 'n'Roses - qui ne voulaient personne d'autre qu'eux pour les accompagner sur leur tournée australienne (1) -, les membres étaient retournés à leurs occupations personnelles.

     Toutefois, ces lascars à la mine patibulaire avait beau faire, s'essayer à divers projets, ou même simplement honorer un travail pour subvenir aux besoins de leur famille, ils avaient non seulement cette fièvre du rock'n'roll soudée à leur ADN, mais aussi ce besoin impératif de jouer avec leurs "frères de sang". En parlant de "travail pour subvenir aux besoins de leur famille", il existe un documentaire sur Angry Anderson, où on peut le voir en combinaison de travail blanche, équipé de seaux, brosses et détergents, en train de faire le ménage, de récurer à quatre pattes salles de bain et gogues. Évidemment, un journaliste lui demande si ce n'est pas difficile de se résoudre à ce travail ingrat après avoir connu le succès et les ovations d'un public ravi. Avec une humilité rare, et sans totalement arrêter sa besogne, il répond que si, bien sûr, la scène lui manque, forcément, mais il doit avant tout penser à sa famille, et faire tout son possible pour que ses enfants ne soient pas lésés. Et pas question de claquer la solde au bar ou de rentrer bourré. Déjà bien heureux d'avoir pu voyager, de vivre des années de sa passion, d'avoir même pu faire l'acteur, alors que bien de ses amis, eux, n'avaient jamais eu cette chance. 

     Bref, toujours des fourmis dans les jambes, les musiciens ne résistent pas à l'opportunité d'une tournée nationale en 1998. Si ça ne va pas vraiment plus loin, Rose Tattoo reste vivant, survit à travers d'occasionnels petits concerts à travers le pays. Les rêves de tournées conquérantes à travers le monde sont de l'histoire ancienne. Doutant qu'on se souvienne d'eux au-delà du pays des kangourous et de celui des kiwis, les membres se contentent désormais du simple plaisir de jouer à l'occasion devant un public fidèle - bien que plus restreint qu'auparavant. Jusqu'au jour où l'organisation du festival de Wacken Open Air - alors considéré comme LE festival européen incontournable de heavy-metal et de hard-rock -, fait des pieds et des mains pour avoir Rose Tattoo à l'affiche. Les Australiens, un peu surpris, hésitent, puis sous l'insistance de la direction, se lancent en prévoyant au passage une poignée de dates dans des salles modestes ; là où on voudrait bien d'eux. Histoire de rentrer dans leurs frais. Or, ce 5 août 2000, consternation pour les Aussies. Non seulement un large public attend impatiemment leur prestation, mais il leur fait un triomphe. Qui l'aurait cru ? Pas les membres de Rose Tattoo, au contraire des organisateurs du festival. Ces derniers, visiblement, avait prévu le coup puisque le set a été enregistré et a fait l'objet d'un double live (2 CD), "25 To Life", édité prestement la même année, fin octobre, par leurs compatriotes de SPV - Steamhammer. C'est le début d'une nouvelle aventure pour ce groupe de quinquagénaires.

     En 2002, les Tatts déboulent avec un méchant "Pain" débordant de rock'n'roll en mode tronçonneuse. Ça ne fait pas dans la dentelle. Comme si ça devait être un dernier barouf d'honneur, ces "rock'n'roll outlaws" envoient leurs chansons comme d'autres des bastos avec une Browning M2 HB. Tout n'est pas du même niveau, et on pourrait reprocher à Rajner Hänsel d'avoir donné une teinte "métallique", mais cet album remet les pendules à l'heure - tout en foutant la honte à des rockers du dimanche. Avec seize torpilles (!), les Tatts auraient gagné à être moins généreux. C'est un peu comme si, après nous avoir transformé en passoire, ils venaient s'assurer du travail en nous piétinant à pieds joints, jusqu'à ce que notre carcasse soit profondément enfoncée dans le sol. 

   Rose Tattoo est "back in the saddle" again. Hélas, comme toujours, la poisse semble les suivre, s'échinant à ébranler ce groupe. Le 27 mars 2006, le fondateur du groupe, l'ex Buffalo Peter Wells, décède d'un cancer (2). Il avait été diagnostiqué en 2002, mais n'étant pas opérable, il n'a eu d'autre choix que de lutter. Durant l'année précédant son décès, très affaibli, il est contraint de limiter les concerts. Lorsque Rose Tattoo, avec d'autres groupes et artistes aussies, organise et participe à un concert de charité à son attention, il doit se résoudre à ne rejoindre ses vieux camarades que pour une seule chanson. 

     En octobre 2006, c'est au tour de Ian William Rilen, premier bassiste du groupe et auteur de "Bad Boy For Love", présent lors de la mouture éphémère de 1998, de tirer sa révérence. 

     C'est en hommage à ses frères d'armes disparus, que les Tatts baptisent leur dernier album "Blood Brothers". Un album "coup de poing", frais comme le désert de Broken Hill, duveteux comme l'échine d'un crocodile, et surtout, surtout, terriblement excitant. En 2007, le nouveau Rose Tattoo revient à son meilleur. La petite bande d'outlaws ne réitère pas les erreurs précédentes. L'album est nettement plus court - quarante minutes et des poussières, va à l'essentiel, et renoue avec une tonalité de "Rock australien" brut de décoffrage et sans faux col. Cette fois-ci, c'est quelqu'un du pays, Mark Optiz, qui est à la console. Un gars qui a fait ses preuves en qualité d'ingénieur et/ou de producteur auprès de groupes généralement considérés parmi les meilleurs nationaux - dont AC/DC, The Angels, Cold Chisel, Swanee, Divinyls, INXS, Jimmy Barnes, Noiseworks, Hoodoo Gurus, Models, The Saints. 

     Wells n'étant malheureusement plus d'attaque, on appelle à la rescousse Dai PritcHard pour reprendre la slide. Un solide gaillard, qui a appris les rudiments de la scène en accompagnant Jimmy Barnes et ... Olivia Newton John, mais surtout Billy Thorpe. Ainsi qu'un vieux compagnon, Michael Cocks, ancien membre historique jusqu'en 1982 - jusqu'à ce qu'il quitte cet équipage qui avait alors tendance à écluser un peu trop souvent.

     Pour le première et la dernière fois, Rose Tattoo déroule sur disque une reprise : "Black Eyed Cruiser". Un classique qui, injustement, ne parviendra pas à s'imposer hors des frontières. Une composition du duo Harry Vanda & George Young, réalisée dans une tentative de relancer la carrière de leur ancien coéquipier au sein des Easybeats, Stevie Wright. Évidemment, la version des Tatts est nettement plus alcoolisée, plus percutante. Wright avait mis des gants, Angry et ses potes les ont retirés et cognent à mains nues. Bare-knuckles !   

  Bien chauffés après cette reprise fumante, les Tatts, dans un élan de générosité, distribuent les mandales. Des "bourre-pifs", véritable quintessence de ce heavy-blues-rock australien cru, près de l'os. Certes des combos tels que The Aztecs, Kings of the Sun, The Angels, Coloured Balls, Doomfoxx, Jimmy Barnes à ses débuts en solo, et bien évidemment AC/DC, mais Rose Tattoo a ce don inné d'injecter à cette musique une sorte d'urgence et quelque chose de viscéral, d'authentiquement organique. Un rock d'où semble parfois sourdre l'écueil de quelques dangers, menaces et colère. Comme s'il avait pris vie dans des bas fonds où règnent misère et affliction. Des lieux d'abandon où l'on noie l'accablement ou le pessimisme dans la bière et la fureur d'une musique expiatrice. Les paroles d'Angry content rarement des histoires d'amour, préférant à l'occasion se pencher sur des histoires de sexe où, là encore, la recherche du plaisir flirte avec le danger, la sanction ("Sweet Meat", "Lubricated"). Plus généralement, alors que le rock'n'roll américain et anglais se complait dans l'hédonisme, l'égocentrisme et le consumérisme, l'inspiration du quintet vient de la dureté de la rue, des péripéties de petites gens écrasées par une société implacable, du prolétariat, des malfrats en quête de rédemption.

     Alerte et nerveux, catapulté par des grattes mordantes, "Slipping Away" impose une vision défaitiste - ou serait-ce un avertissement ? "Douloureux, brisé, tremblant de tous ses membres, désespéré de survivre. Torturé, déchiré, reculant plus mort que vivant. Il arrive un moment où l'on devient aveugle envers ceux qui nous sont chers. Leur amour est si fort. Perdu au plus profond de soi, on ne voit plus leurs larmes. On sombre ! ... Les reines adolescentes des revues disent que c'est normal de se comporter vulgairement. Yeux ternes et vides, cuisses informes, il faut maigrir pour plaire ! Avaler ces pilules, boire à satiété ne t'apportera pas l'happy hour. Puis tu te retrouves seule, et sans personne à la maison quand tout tourne mal ... L'obscurité est ma seule amie, j'ai éteint la lumière du jour". "Once in a Lifetime", qui n'aurait pas dépareillé sur le formidable premier opus, assis sur un lit de slide en lames de rasoir avec une rythmique percussive et transcendentale, et qui annonce le moment où il est temps de lâcher prise, de se laisser partir. "... Une fois dans sa vie, on entend ce fleuve couler. Il montera et t'emportera ! Mais il est temps pour toi de partir. Baigne toi dans l'absolution, une constitution spirituelle, assoiffé de rédemption, noyé dans le salut. J'ai entendu cette cloche triste chanter doucement ... Nous avons vu la gloire dans l'histoire d'un outlaw. Nous avons vu l'émerveillement. Nous avons senti le tonnerre et l'éclair. On nous a dit : "c'est aujourd'hui qu'il est temps de te laisser partir". Une chanson bien certainement dédiée à l'ami parti récemment, et qui peut également l'être aux défunts Dallas Digger Royall et Ian Rilen. Mais la faucheuse n'a pas encore fini sa moisson au sein des Tatts... 

de G à D : Pritchard, Angry, DeMarco, King & Cocks
    Les Tatts se rappellent que l'injustice sociale ne datent pas d'hier, évoquant avec "1854", la révolte dite "rébellion d'Eureka", lorsque des mineurs, accablés de taxes (à leur sens indues) et d'actions jugées disproportionnées et brutales du gouvernement (ou de son représentant), ont fini par prendre les armes. Le courage et la détermination des mineurs n'ont pas fait le poids face à un bataillon largement plus nombreux et mieux armé. Un massacre arrêté par un capitaine, scandalisé par la folie meurtrière de ses hommes...  "... Nous ne sommes pas nés pour vivre en esclavage, nous ne sommes pas nés esclaves. Il est écrit que nous sommes créés égaux. Un droit fondamental du berceau à la tombe. Il y a des temps qui se retournent contre nous, il y a ceux qui brisent ces voies sacrées. La trahison construit des verrous et des chaînes. Nous sommes forcés de vivre nos jours les plus sombres". Le drapeau conçu pour l'occasion, cinq étoiles placées au centre et aux extrémités d'une croix blanche sur fond bleu, encore nommé "drapeau Eureka" ou "Southern Cross", est resté en Australie un symbole de contestation.

     Pas de ballade dans les parages, juste un blues poisseux et accablé, avec "Blues City". Pour le reste, on préfère quand ça rue dans les brancards. Sans pour autant se perdre dans des courses puériles de vitesse - it's only rock'n'roll ! Rien à voir avec le cirque, le barnum cher aux Ricains. Rien d'artificiellement exacerbé, ou forcé. Même quand ils la jouent belliqueux, notamment avec "Man About Town", aux parfums capiteux de The Angels.

     En omettant sa dernière réalisation de 2020, qui n'est qu'un réenregistrement du premier essai (3) - enrichi de quelques inédits depuis longtemps divulgués, et d'une chanson composée par Anderson et Rilen, "Rosetta" -, Rose Tattoo aura conclu une carrière discographique de fort belle manière. Avec un album qui, s'il n'égale probablement pas les trois premiers, n'en est pas moins une bien belle pièce de heavy-blues-rock torride et sans concessions. Pure émanation d'un rock australien. Rien de plus naturel, car les belligérants n'ont jamais pratiqué autre chose que du rock saignant, - ou presque - même lors de diverses carrières solo ou avec d'autres gangs.  

     Une fois encore, avec cet album qui a fait l'unanimité, Rose Tattoo rebondit, prêt à assaillir les scènes d'Europe et d'Amérique. Mais... c'est au tour de Mick Cocks, principal compositeur de "Blood Brothers", de partir précocement. En 2009, en quelques mois, il succombe à un cancer du foie. Deux ans auparavant, c'était Lobby Loyde, une figure tutélaire du rock aussie, qui succombe à un cancer du poumon le 21 avril 2007. Loyde, après avoir fait partie des Aztecs, avait monté un groupe de proto-boogie-punk, Coloured Balls. En 1974, il produit le premier album auquel a participé Angry : "Something to Say" de Buster Brown. Angry et Loyde se retrouvent en 1979, lorsque ce dernier rejoint Rose Tattoo. Il y a joue de la basse pendant un peu moins d'un an. 

5 août 1947, Melbourne - 21 septembre 2026, Sydney

     Le 21 septembre dernier, Gary Stephen "Angry" Anderson, cette boule de nerf qui participa à la réputation de Rose Tattoo, a quitté ce monde à l'âge de 79 ans. Malmené dès son enfance par la vie, victime de violences et de dénuement, il se créa une carapace, un aspect de "bad boy". Pourtant, immanquablement, les journalistes qui l'ont interrogé tout au long de sa longue carrière, témoignent de sa courtoisie, de sa bienveillance et de son humilité. Ses pairs musiciens et chanteurs pensaient de même. Tout comme le staff et les acteurs engagés dans le "Mad Max : Au-delà du dôme du Tonnerre" où il avait le rôle de "Ironbar". Il en était de même pour les autres lascars... même lorsqu'ils n'étaient pas très frais, et assez imbibés... Au contraire de bien des "rock stars", égocentriques, au creux de la vague (dans les abysses), il sut museler sa fierté pour prendre tout travail se présentant, même les plus ingrats, avec pour seul souci le bien de sa famille et de ses enfants. Meurtri par la vie, par la perte d'amis, par la perte d'un de ses fils (assassiné en 2018 dans un parc), une fois sur scène, il exultait, se laissait emporter par la musique, s'offrait au public en se donnant à 100 %. Une anecdote raconte que du personnel d'une scène, aux USA, l'aurait vu se pointer sur scène bourré comme un coing, mais sans rien faire paraître... et après avoir régurgité derrière les amplis entre deux chansons , enchaîner comme si de rien n'était. Le 7 août dernier, en Allemagne, à Cologne, Angry Anderson, à 79 balais, chantait encore du rock'n'roll corrosif. Et debout, même si cela faisait déjà quelques années qu'il n'arpentait plus la scène comme auparavant. Ou qu'il se cognait la tête contre les amplis, ou s'étranglait avec le câble de son micro... Sacré Angry. Un personnage. Rest In Peace. Nice boys don't play Rock'n'Roll !



(1) On raconte que les Guns, pourtant sur leur longue tournée "Use Your Illusion", consécration d'une gloire internationale, auraient été subjugués par l'intensité des prestations de Rose Tattoo.


(2) Particulièrement actif, parallèlement à Rose Tattoo, il continuait à se produire et réaliser des disques en solo ou avec son épouse Lucy De Soto.


(3) Avec, outre Anderson et Pritchard, l'ex The Angels Bob Spencer, l'ex-AC/DC Mark Evans et Jimmy Barnes, fils de Jimmy, à la batterie

 



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Articles connectés (liens) :
💢 Buster Brown (avec Angry Anderson, Gordon Leech + Phil Rudd et Mark Evans) : 👉 " Something to Say " (1974)
💢 Buffalo (avec Pete Wells)  :  👉 " Volcanic Rock " (1973)


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