vendredi 27 mars 2026

SINNERS de Ryan Coogler (2025) par Luc B.


Ryan Coogler commence a pesé dans le business. Premier gros succès avec CREED (2015) une resucée de la franchise ROCKY BALBOA, avec Michael B. Jordan et un Stallone vieillissant. Le réalisateur ne sera pas aux commandes de la ribambelle de suites, mais Jordan oui. Entre l’acteur et le réal débute une collaboration avec BLACK PANTHER (2018) salué comme le premier film de superhéros noir - un Marvel comme les autres ni plus ni moins, surtout moins - et ce SINNERS. Coogler revisite le cinéma de genre pour l’adapter à sa communauté, le film de boxe, de super héros, ou de vampire.

C'est l'actu du moment (d'où l'article) Michael B. Jordan a reçu l’Oscar cette année. Etait-ce mérité ? Mouais… Non pas que l’acteur démérite, mais les prestations de Di Caprio chez PTA (surtout) ou Chalamet chez Safdie étaient d’un autre calibre. Sauf que dans SINNERS, le comédien joue deux rôles, deux frères jumeaux, le genre d’acrobatie qu’on aime bien récompenser (j'ai tout de même l'impression qu'il joue les deux partitions de la même manière, à part la couleur des chapeaux c'est quoi la différence ? On est loin du Jeremy Irons de FAUX SEMBLANTS, ou même de Laurent Laffitte dans le récent et rigolo ALTER EGO)

A savoir les frangins Smoke et Stack Moore, qui ont fait fortune à Chicago dans trafic d’alcool, de retour dans leur bled de Clarksdale, Mississippi, pour y ouvrir un juke joint. Une vieille grange aménagée pour y jouer le blues, boire du vrai whisky et de la bière irlandaise. Ca tombe bien, leur jeune cousin Sammie joue merveilleusement bien de la guitare et possède un joli brin de voix (Miles Caton, musicien, dont c'est le premier rôle). L’action se déroule en 1932.

Clarksdale n’est une bourgade prise en hasard dans le bottin. C’est un des hauts lieux du blues, y sont nés ou passés des gars comme Son House, Charley Patton, Muddy Waters, John Lee Hooker, on raconte que c’est là que Robert Johnson a pactisé avec le diable. Sammie épate en jouant une chanson, son cousin reste bouche bée devant un talent si précoce. Allusion surement à la légende Johnson. Le gamin croit que sa guitare a appartenu à Charley Patton, qui lui en aurait appris les rudiments.

Toute la première partie du film concerne l’installation du bouge, l’achat de la grange à un gros blanc trop honnête pour l’être réellement, les retrouvailles avec les petites amies, la blanche Mary pour Stack, la noire Annie pour Smoke, et les amis chinois Grace et Bo Chow. Ce qui domine est l'idée de communauté, l’entraide, un élan commun, centré sur une population exclue, les noirs, les chinois. Les blancs sont immédiatement suspectés d’être du KKK. Scène fameuse où Smoke pète les genoux à coups de flingues à deux types qui regardaient de trop près son camion (les moeurs à Chicago sans doute). Coogler s’offre un beau plan séquence reliant deux magasins de la rue, mise en scène très fluide, rythmée juste ce qu’il faut, de la tchatche dans les dialogues, un peu de frime aussi.

A noter deux formats différents d’images, le classique 1:1.85, et du scope 1:2.76 / 70 mn, ultra large, celui utilisé par Tarantino dans LES HUIT SALOPARDS. J’avoue n’avoir pas compris pourquoi. On va être amené à reparler de Tarantino ou de Robert Rodriguez assez souvent, le film lorgne tout de même du côté de DJANGO UNCHAINED et UNE NUIT EN ENFER. L’image est assez sombre, la photo contrastée, on sent que l'esthétique compte, mais certaines scènes sont limite lisibles.

Jusqu'à présent on donnait dans le bucolique testostéroné. Et puis cette scène en pleine cambrousse. Un gars, Remmick, fait le coup du « j’ai eu un accident, est-ce que vous pouvez m’aider » à un couple de jeunes fermiers. Une petite brise nauséabonde commence à souffler. Puis déboulent une bande d’indiens Choctaws, armés jusqu’aux dents, à la recherche de Remmick : « si vous le voyez, ne le faites pas entrer »… Trop tard. Les fermiers sont sauvagement trucidés par un Remmick l’écume aux lèvres, le regard aux reflets rouge.

Quand à la tombée de la nuit la fête bat son plein dans le juke joint, Remmick et les fermiers (bien vivants) s'invitent pour faire le bœuf, et se lancent dans une interprétation sautillante d'un morceau country. La scène est troublante, par les attitudes, les politesses suspectes, les mauvaises ondes qui planent. Impression confirmée lorsque Cornbread, qui fait office de videur, sort pisser, puis revient... changé, différent. Est-ce le même ? Le fait-on entrer ? Dialogue tarantinesque, en tension, le calme avant la tempête. Voyez comme la caméra est judicieusement placée à l’extérieur, de profil à la baraque, délimitant l'espace intérieur (rassurant) et extérieur (hostile). 

Autre grand moment de mise en scène, lorsque Sammie joue un blues, la caméra virevolte en plan séquence parmi les danseurs, soudain un guitariste s’invite dans le cadre, une Gibson flying V en bandoulière, sapé funky comme un Bootsy Collins, le son devient rock, et apparait un DJ qui fait scratcher ses platines, puis des percussionnistes africains traversent l’image. En un seul plan virtuose, Ryan Coogler résume tout ce que la musique noire doit au blues, et ce que le blues doit à l’Afrique. Chapeau bas.

Ce qu’on subodore se confirme. Le film verse alors dans le cinéma d’horreur, mix de vaudou, vampires, zombies, salement sanglant, situation classique de la maison assiégée, une NUIT DES MORTS-VIVANTS de George A. Romero épicée de sauce Tarantino/Rodriguez, l’humour potache et le second degré en moins. Fallait-il faire durer les hostilités ? Pas sûr. Comme dans le blues, less is more.  

SINNERS se veut une allégorie de ce qu’on appelle l’appropriation culturelle. Remmick est irlandais, donc issu aussi d’une communauté qui a lutté pour s’intégrer (voir GANGS OF N.Y. de Scorsese). La figure du vampire s’approprie les âmes, fait siennes ses victimes. Remmick, cherche-t-il à se venger, à gommer les cultures pour n’en faire qu’une ? Identité culturelle que les frères Moore cherchent à sauvegarder, en se préservant de mixité ? Est-ce ce que Smoke entend lorsqu’il interdit l’entrée à Remmick : « Ta musique n’a pas sa place ici ». Le propos politique sous jacent n'est pas toujours clair. Et musicalement, ce serait un petit ripolinage historique puisque country et blues faisaient bon ménage, la ségrégation musicale n’est venue que plus tard.

Par contre, ne partez pas au générique de fin. Le meilleur est à venir, une scène dans un club de blues, en 1992, mettant en scène Buddy Guy himself, qui reçoit la visite de deux fantômes surgis du passé, son passé, il y est encore question de pacte diabolique…

SINNERS a cumulé un nombre impressionnant de récompenses à travers le monde, scénario, musique, interprétation. Ryan Coogler ose et réussit un joli mélange de genres, une histoire originale, un scénario solide, une belle direction artistique, dommage ne de pas avoir retenu les chevaux dans la dernière partie, y’avait plus subtil à proposer.


couleur  -  2h15  -  format Imax 70mn 1:1.85 et 1:2.76   

Bande annonce aussi tonitruante qu'exaspérante, des effets en veux-tu en voilà, qui donnent envie de fuir. Le film et sa musique valent mieux que ça.  

3 commentaires:

  1. J'ai bien aimé ce film. J'avais même pensé à en faire un papier pour les films familiaux de Noël - avant de me retourner sur un "Bambi - the Reckoning" plus en phase avec la dite période.

    les similitudes avec "Une Nuit en Enfer" sont effectivement évidentes, auxquelles je rajouterai un petit côté "Roadhouse". Et la photographie, les plans, sont vraiment pas mal. Sans oublier la bande son.
    Par contre, cette séparation des genres musicaux est regrettable. D'autant que, comme tu le soulignes, elle n'existait pas (vraiment) à l'époque. C'est pratiquement du révisionnisme sachant de nombreux bluesmen jouaient de la country et inversement. Sur bien des chansons des années 20 et 30, la frontière entre le Blues et la Country est des plus floues. Country-blues...
    Mais c'est probablement un raccourci, une simplification de Ryan Coogler pour faire passer son message, notamment de l'héritage afro-américain - qui, lui aussi, est dû à une fusion de musiques importées et, aussi, amérindienne.

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  2. Tout à fait, dans les années 20 et 30, nombre de chansons country, ou folk, étaient composées sur le modèle du blues (cela a continué chez Johnny Cash). Et la parenté est aussi valable pour le contenu, les textes, que les uns ou les autres auraient pu chanter. Les musiciens de l'époque se côtoyaient, échangeaient, les instruments sont souvent les même. Finalement, la frontière était davantage géographique. Leadbelly est souvent cité comme aux origines du folk. La ségrégation est arrivée avec le développement des réseaux radios, les programmes, et les hit parade. Elvis Presley est un bon exemple de la mixité musicale, qui a chanté de la country, du gospel, du blues, comme Jerry Lee Lewis. Je pense que Ryan Googler connait tout cela, mais a effectivement usé de raccourci pour faire passer son propos politique.

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  3. Je l'ai trouvé très bien ce film, même si filer une statuette à Michael B Jordan, ouais, bof (et pourquoi pas à titre posthume à Jean Marais pour Fantomas / Fandor)

    Je pense que c'est fortement inspiré par Robert Johnson (Crossroad blues pour le Clarksdale et Me and the devil blues pour le reste ...)

    S'il est indéniable que blues et country ont les mêmes racines, je pense que Coogler joue sur les temporalités (le blues la musique des noirs démardards et queutards qui font de la musique pour leurs semblables et les blancs racistes et suprématistes idem), les deux musiques se sont séparées en gros de 45 à 55 à l'époque du règne du Grand Ole Opry en particulier et de Nashville en général sur la country (si tétais pas blanc, tu rentrais pas, et jouer, même pas en rêve dans le Tennessee).

    J'ai lu, et c'est l'impression que j'ai, que le film est une parabole sur les maga et les trumpistes qui détruisent tout ce qu'ils touchent, et la culture non blanche en particulier, Coogler étant à mon sens à rattacher à tout le courant des réalisateurs noirs "engagés" et "communautaristes", série entamée par Oscar Micheaux y'a un bon siècle et récurrente depuis les 70's avec Van Peebles, Gordon Parks, John Singleton, Spike Lee, etc ..., et Steve McQueen en Angleterre.

    Sinon, la scène avec la Flying V et le Dj qui arrivent est un fantastique moment de cinéma ...

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