vendredi 10 juillet 2026

LES ENSORCELÉS de Vincente Minnelli (1952) par Luc B.


Hollywood a toujours aimé se filmer le nombril. Mais ce sous-genre fleurit aussi chez nous, et ailleurs, dernier exemple en date avec L’ÉTRE AIMÉ de Sorogoyen [chronique clic ]. Pour en revenir au début des années 50, et aux antipodes l’un de l’autre, citons deux chefs d’œuvres : BOULEVARD DU CRÉPUSCULE (1950, Billy Wilder) et CHANTONS SOUS LA PLUIE (1952, Stanley Donen). La même année Vincente Minnelli sortait LES ENSORCELÉS, autre bijou qui explorait les dessous peu reluisants de l’usine à rêves. 

Qui reprend le mode de narration en flashback, à la manière de CITIZEN KANE. Le film est produit par John Houseman, collaborateur d’Orson Welles dès ses débuts, on y pense aussi grâce à la présence de l’acteur Paul Stewart qui jouait l’assistant de Kane, et ici l’assistant de Jonathan Shields, est-ce un hasard ? On pense surtout à plusieurs films de Joseph L Mankiewicz (dont le frère Herman était co-scénariste de CITIZEN KANE, décidément, ça commence à faire beaucoup) qui aimait ce style de construction, CHAINES CONJUGALES (1949) avec Kirk Douglas, EVE (1952) ou LA COMTESSE AUX PIEDS NUS (1954), déjà sur le monde du théâtre ou du cinéma. J'ouvre une parenthèse : trois films indispensables. Parenthèse fermée.

Ce principe du flashback va permettre de réaliser un portrait croisé, subjectif, à partir de plusieurs témoignages de protagonistes. A noter que le personnage de Kirk Douglas n'apparait que dans les flash-back, le spectateur n'a donc jamais son point de vue sur les évènements. Troublant.

Dans LES ENSORCELÉS (The Bad and the Beautiful en VO) il y aura trois longs flash-back, correspondant aux trois personnages qui dès la scène d'ouverture sont appelés au téléphone par un certain Jonathan Shields (Kirk Douglas) : le réalisateur Fred Amiel, l’actrice Giorgia Lorrison et le scénariste James Lee Bartlow. Les trois lui raccrochent au nez : « Drop dead ! » qu'on pourrait traduire par plutôt crever. Ambiance.  Ils se retrouvent plus tard dans le bureau de Harry Pebbel, directeur de production à la Shields Pictures Inc. Qui leur demande d’oublier leurs griefs pour retravailler avec Shields, producteur toxique aujourd’hui ruiné. Chacun va exposer son expérience douloureuse…

La première histoire commence génialement, 18 ans plus tôt, dans un cimetière. Jonathan Shields enterre son père, qui était comédien. A côté de lui, un type chuchote des commentaires méprisants sur le défunt sans savoir qu’il s’adresse au fils ! C’est Fred Amiel, qui au moment du serrage de mains et des condoléances, refusera les billets tendus par Shields :  « 11 dollars pour jouer les pleureuses ! ». On appréciera le cynisme de la scène. Ils deviendront amis et partenaires, réaliseront des westerns et films d’horreur fauchés (« L'Apocalypse des hommes-chats »), Minnelli s'amuse à recréer les tournages en décor carton-pâte. Tendre hommage à Jacques Tourneur, à CAT PEOPLE, sur l’obscurité et les ombres qui engendrent la peur davantage que les effets spéciaux débiles.

Minnelli montre la course aux bénéfices comme seule valeur artistique « je me fous de l'Oscar, j'veux un happy end qui rapporte », les avant-premières où les spectateurs-témoins remplissent des questionnaires après la projection. Amiel qui était un obscur accessoiriste devient un réalisateur coté, souhaite s’atteler à un gros projet qu’il murît depuis des années. Shields trouve le financement et le latin-lover vedette à la réputation difficile Victor Ribera. Qui s'avère charmant et très accessible : « Pourquoi ces manières avec moi ? je lis, si j'aime je tourne, si je n'aime pas, je ne tourne pas ». Mais Shields confiera finalement la réalisation à Von Ellstein, metteur en scène chevronné (doit-on reconnaitre Fritz Lang ?). Amiel ne pardonnera jamais cette trahison.

La deuxième histoire raconte comment Shields découvre Giorgia Lorrison (Lana Turner), apprentie comédienne qui se morfond dans la dépression, l’alcool, hantée par le souvenir de son père célèbre. Un lien évident avec le parcours personnel de Shields. Remarquez le coup de crayon pour dessiner des moustaches sur le portrait du père adoré (dans le passé), geste repris au début sur le blason de la société de production. La vengeance est un plat qui se mange froid. Shields croit en elle, l’impose, en fait une star. Son impresario en chiale de bonheur ! Il y a des plans superbes de Giorgia, en proie au stress, arpentant de nuit le plateau vide. Grand moment lorsque Shields la récupère ivre morte dans sa piaule morbide pour la jeter dans une piscine et la dessoûler.

L'actrice est amoureuse de son producteur, espère la réciproque. Après la sortie de leur dernier succès elle s’étonne de ne pas voir son mentor à la soirée de gala. Elle le trouve chez lui, seul, comme en post-dépression. 

Un aspect que traite Minnelli, le coup de blues d’après tournage, l’adrénaline qui redescend, souvent compensé par l’alcool. Et ce plan sublime d’une ombre furtive qui passe sur le couple. Celle d’une starlette qui lance, hautaine, à Giorgia : « Avec toi il travaille, avec moi il s’amuse ». La rupture est consommée, cette fois d’ordre affective, sentimentale.

Puis vient le tour de James Lee Bartlow (Dick Powell), un romancier contacté pour une adaptation. Le producteur se plie en quatre pour lui faciliter la vie, le travail, l’éloigner de sa femme pipelette, horripilante, qui organise des réunions tupperware chez eux. L’épouse est jouée par la délicieuse Gloria Grahame, que j’aurais tendance à garder très proche de moi au contraire… Bartlow exècre Hollywood, les amitiés de façade, la vanité. Shields lui dit à un moment : « les meilleurs films sont réalisés par des gens qui se détestent ».

A travers ces quatre personnages, Minnelli montre que le cinéma est un travail collectif. Dans une scène, Von Ellstein, que Shields veut limoger pour prendre sa place derrière la caméra, lui dit : « je pourrais faire de cette scène l'apogée de tout le film, mais un film n'est pas seulement une suite de moments forts, c'est une construction globale. La mise en scène suppose une certaine humilité ». L’humilité n’est pas la qualité première de Jonathan Shields (écrit sur le modèle de David O’Selznik que Minnelli appréciait peu), il se sert des autres, les essore. Mais les autres se servent de lui pour arriver au sommet. 

[ photo de tournage d'un tournage qui filme un tournage, Minnelli à gauche perché sur la grue => ]

La haine de Bartlow pour Shields est d’un autre ressort, plus personnel, mais ne racontons pas tout. Celui qui voulait juste être peinard devant sa machine à écrire deviendra un auteur récompensé du Pulitzer. Si Minnelli célèbre la création collective, il décrit aussi un monde de rapaces, cynique, des égos démesurés, le mépris et les haines indélébiles. Sous des dehors sophistiqués, et souvent amusants, le tableau est sombre. « Dans ce métier il faut choisir avec qui on dîne ».

Nos trois personnages détestent Jonathan Shields. Ils lui doivent pourtant tout. Si égoïste et déplaisant soit-il, c'est un travailleur acharné qui surmonte tous les obstacles, et possède la qualité de rendre les autres meilleurs. Aujourd’hui, c’est un Shields ruiné qui leur demande un ultime service, un dernier film ensemble. Le dernier plan est magnifique. Fidèle à sa mauvaise habitude d’écouter les conversations, Giorgia Lorrison - et les deux autres - refuse de parler à Shields, mais décroche tout de même le combiné du bureau voisin…

LES ENSORCELÉS est un film d’une rare élégance, servi par sa mise en scène fluide, faite de beaux mouvements de grue, sa photographie, et merveilleusement interprété par un casting de luxe. Mention à Lana Turner, fragile et déboussolée. Magnifique plan lorsque Minnelli filme les techniciens en haut des cintres émus par une de ses prestations. Une peinture âpre et noire des mœurs hollywoodiennes. Une histoire cruelle non dénuée de romantisme, comme la présentait Vincente Minnelli

Le film sera couronné de cinq Oscars, dont photo, scénario et second rôle à… Gloria Grahame.

Noir et blanc  -  1h55  -  format 1:1.33    


Désolé, pas de sous-titres disponibles pour la bande annonce, ou alors dans une version exécrable.  

3 commentaires:

  1. Pff ... il était vers le haut de la pile de ceux que je voulais revoir et éventuellement en dire un mot... ça viendra peut-être.
    Le Minnelli, ça me semble un cas assez particulier. il a touché à plein de genres, commis des daubes monumentales, parfois dans le même genre (le superbe Un américain à Paris et l'horrible Gigi pour les comédies musicales), et sorti une grosse poignée d'excellents films. Faut pas piocher au hasard dans sa filmo ...

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  2. Pour avoir revu il y a peu "Un américain à Paris", on touche le haut du panier. Gene Kelly n'y est pas pour rien. "Gigi", mouais, carte postale parisienne avec un Chevalier en fin de course. "Brigadoon" ça m'a fait chier, pas compris, trop kitsch. Son "Van Gogh" avec Kirk Douglas est pas mal dans mon souvenir. "Les ensorcelés", sans atteindre le niveau de Billy Wilder, reste un de ses meilleurs.

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    1. Shuffle Master.12/7/26 15:36

      Pas revu depuis un bail... Kirk Douglas dans le Van Gogh est effectivement très bon.

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